‹ Romans grecsChapitre 86 sur 179 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

brunit a ce nom et resta longtemps pensif, cherchant à s'expliquer comment, à quel litre, par suite de quelles relations, le nom de Thisbé pouvait affecter ainsi Cnémon. Celui-ci au contraire se pâmait d'aise : <c Eh bien! dit*il, vous voyez, mon bon Calasiris, quelle est la puissance de ce nom ; ce n'est pas seulement pour moi qu'il est un épouvantail, comme vous dites ; voici que la même chose arrive à Nausiclès ; ou plutôt il s'est fait dans nos dispositions une révolution com^ plète : moi, je ris maintenant, bien convaincu qu'elle est morte, tandis que notre généreux Nausiclès, qui tout-à-l'heure se moquait de moi à outrance... — Cessez, dit Nausiclès: vous vous êtes assez vengé dé moi, Cnémon. Par les Dieux de l'hospitalité et de l'amitié, par le sel et la table, par l'accueil bienveillant que vous avez trouvé chez moi, j'aime à le croire, d'où vous vient ce nom de Thisbé ? la connaissez-vous ? avez-vous voulu m'effrayer, ou bien n'est-ce qu'un jeu? parlez, je vous en prie. — A vous la parole, Cnémon. dit Calasiris : bien des fois vous m'avez promis ce récit ; vous vous êtes engagé à me conter vos aventures, et toujours vous m'avez échappé jusqu'ici, sous divers prétextes. Vous ne sauriez choisir un moment plus favorable, puisque, tout en faisant plaisir à Nausiclès, vous nous allégerez et nous ferez oublier par votre récit la fatigue de la route. » Cnémon céda, et reprit, en l'abrégeant, le récit qu'il avait déjà fait à Théagène et à Chariclée, son origine athénienne, son père Aristippe, sa marâtre Déménète. H raconta l'amour illicite de Déménète pour lui, ses machinations quand elle eut échoué, comment elle se servit de Thisbé pour arriver à ses fins, les moyens qu'elles mirent en œuvre. Il dit qu'il avait été chassé de sa patrie, condamné par jugement du peuple, comme parricide ; que, pendant son séjour à Égine, il avait appris de Charias, un de ses compagnons de jeunesse, la mort de Déménète, les circonstances qui l'avaient accompagnée, et la ma-

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nière dont elle avait été elle-même victime des intrigues de Thisbé ; qu'il avait su ensuite d'AnticIës que son père avait été frappé de confiscation et d*exil, grâce à une conspiration des parents de Déménète, qui avaient accrédité contre lui dans le peuple des présomptions de meurtre ; que Thisbé de son côté s'était enfuie d'Athènes avec le marchand de Naucratis, son amant. Cnémon raconta enfin qu'il s'était embarqué avec Anticlès à la recherche de Thisbé, espérant la retrouver en Egypte et la ramener à Athènes, afin de confondre les calomniateurs de son père et de la châtier ellemême. Il avait ensuite traversé mille dangers, subi mille infortunes, jusqu'au moment où il ^omba au pouvoir d'écumeurs de mer. Échappé de leurs mains, il avait abordé en Egypte, où il avait été pris de nouveau par les pasteurs, autre espèce de pirates, et il avait rencontré là Théagène et Chariclée. Il termina par la mort de Thisbé et les événements qui suivirent, jusqu'à ceux qui étaient parfaitement connus de Calasiris et de Nausiclès.

111. Ce récit jeta Nausiclès dans une grande perplexité : tantôt il voulait Içur déclarer ses relations avec Thisbé ; tantôt il jugeait plus convenable d'ajourner ces révélations ; cependant il se contint, non sans peine, autant de parti pris que par suite d'une nouvelle rencontre qui vint le distraire de ces pensées. Us avaient fait environ soixante stades et approchaient déjà du bourg où restait Mitranès, lorsqu'ils rencontrèrent un homme de la connaissance de Nausiclès, fort affairé et empressé. Ils lui en demandèrent la raison. (( Quoi, Nausiclès, dit-il, vous me demandez où je vais en si grande hâte, comme si vous ignoriez que toutes mes actions tendent maintenant à un but unique, servir les volontés d'isias de Chemmis : c'est pour elle que je laboure, pour elle que j'amasse tout ce que je gagne ; pour elle je veille nuit et jour, sans jamais demander merci ; tout m'est à charge et odieux si elle ne

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