‹ Romans grecsChapitre 91 sur 179 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

ras-tu point que tu appartiens à rhumanilé, c'est-àdire à ce qu'il y a de plus variable, de plus exposé aux brusques revirements du sort. Pourquoi t'abandonner ainsi, et te soustraire peut-être à de meilleures espérances. Aie pitié de moi-même, mon enfant, aie pitié, sipon de toi, du moins de Théagène, pour qui la vie n'a de prix qu'avec toi, et qui ne tient à l'existence que si tu te conserves pour lui. » Chariclée rougit à ces paroles, surtout en songeant à l'état où elle avait été surprise. Ellegarda longtemps le silence; jusqu'à ce que pressée de répondre par Calasiris : a Vos reproches sont justes, ditelle ; mais peut-être, mon père,ai-je droit à quelque indulgence : ce n'est pas un sentiment vulgaire, une passion récente, qui me trouble ainsi ; c'est un amour chaste et honnête, pour un époux que je n'ai point connu encore, mais qui pourtant m'appartient ; joignez à cela que cet époux est Théagène. Son absence m'afflige ; surtout je me demande avec terreur s'il est, ou non, vivant encore. — Ne crains rien à cet égard, dit Calasiris, car il vit, il t'est conservé par la protection des Dieux, s'il faut ajouter quelque foi aux prédictions de l'oracle sur vous. Nous devons en croire aussi la nouvelle qui nous a été donnée hier, qu'il avait été pris par Thyamis comme on le conduisait à Memphis. S'il a été pris, il est évidemment sauvé, grâce à ses relations précédentes avec Thyamis et à l'amitié qui les unissait. Mais le moment est venu ; ne tardons pas davantage et gagnons en toute hâte le bourg de Bessa, pour y chercher, toi Théagène, et moi mon propre fils; car, sans doute, tu as déjà entendu dire que Thyamis est mon fils. » A ces mots, Chariclée devint toute pensive : « S'il est vrai, dit-elle, que vous ayez un fils du nom de Thyamis, si c'est celui-la-même, et non un autre, si vous êtes réellement son père, nos affaires n'ont jamais été en plus grand péril. » Calasiris, étonné, lui en demanda la raison : (c Vous savez, dit-elle, que j'ai été captive chez les pâtres. Là aussi« cette fatale beauté

ïli THÉAGÈNE ET CHARICLÉE.

que je parais avoir reçue en partage m'a fait aimer de Thyamis. 11 est donc à craindre, si nous le rencontrons dans nos recherches, qu'en me voyant il ne reconnaisse en moi sa prisonnière et ne me force à conclure le mariage qu'il me proposait et que j'ai éludé à force de subterfuges. — Non, dit Calasiris, la passion ne saurait le maîtriser au point de ne pas respecter la vue et la présence de son père. Les regards de celui à qui il doit le jour auront assez d'empire sur un fils pour le forcer à réprimer un amour illégitime, si toutefois cet amour existe. Cependant, qui t'arrête? rien ne t'empêche d'imaginer encore quelque artifice pour éluder les dangers qui t'effraient ; car il me semble que tu ne manques pas d'une certaine habileté pour inventer, contre ceux qui s'attaquent à toi, des subterfuges et des ajournements. »

X. Ces paroles dissipèrent un peu la tristesse de Chariclée : « Je ne sais, dit-elle, si cela est sérieux, ou si c'est un jeu de votre part ; mais peu m'importe pour le moment. J'ai imaginé autrefois avec Théagène une ruse à laquelle la fortune ne nous a pas permis alors de recourir ; j'y veux revenir maintenant ; puisse seulement l'issue être plus heureuse ! Lorsque nous songeâmes à nous échapper de l'ile des pâtres, nous résolûmes de prendre les vêtements les plus misérables et de traverser, déguisés en mendiants, les bourgs et les villes. Ayons recx)urs à ce déguisement, si toutefois vous adoptez mon avis, et faisons-nous mendiants ; de cette manière nous serons moins exposés aux attaques de ceux que nous rencontrerons ; car chez le mendiant la misère même est une garantie de sécurité ; la pauvreté provoque plutôt la compassion que l'envie. Il nous sera plus facile aussi de nous procurer la vie de chaque jour : en pays étranger on trouve difficilement à acheter, quand on ne connaît personne ; tandis que la pitié fait donner aisément à ceux qui demandent.

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