LIVRE Vil
distingués des ennemis à s'approcher du mur. Thyamis et Théagène, choisis par leur troupe, s'avancèrent et s'arrêtèrent au pied du mur, complètement couverts de leurs armes, mais la tête nue. Le héraut prit alors la parole : « Voici ce que vous dit Arsacé, femme d'O-
* roondatès, le premier des satrapes, et sœur du Grand Roi : Que voulez-vous, qui êtes-vous? quel est le prétexte de cette attaque audacieuse?» Ils répondirent qu'ils étaient une troupe de Besséens. Thyamis se fit connaître lui-même; il dit ses griefs contre Pétosiris son frère et contre Oroonda tes; qu'il avait été dépouillé du sacerdoce par une intrigue, et que les Besséens venaient pour l'y réinstaller. Que si on lui rendait la prêtrise, tout motif de guerre cessant, les Besséens retourneraient chez eux sans nuire en rien à personne ; qu'autrement la guerre et les armes décideraient. Qu'Arsacé devait, si elle voulait être juste, profiter de
. l'occasion pour venger sur Pétosiris ses propres injures ; que c'était grâce aux indignes accusations, aux calomnies odieuses inventées par lui, qu'elle-même avait été soupçonnée par son mari d'une passion illicite et honteuse, et que lui, Thyamis, avait été exilé de sa patrie. Ces paroles produisirent au milieu de tout le peuple une émotion profonde : on reconnaissait Thyamis ; on soupçonnait, d'après ce qu'il venait de dire, les motifs de son exil qu'on avait ignorés à l'époque où il eut lieu ; on croyait à la vérité de ses déclarations.
IV. Mais Arsacé eut Tesprit plus troublé que tous les autres ensemble : une tempête de pensées confuses assiégeait son âme; elle bouillonnait de colère contre Pétosiris; elle reportait sa mémoire vers les événements passés et songeait aux moyens de se venger. D'un autre côté la vue de Thyamis et de Théagène, qu'elle regardait tour à tour, venait distraire sa pensée. Sa passion flottait de l'un à l'autre; pour l'un elle sentait se raviver son ancien amour, pour l'autre elle éprouvait instantanément un sentiment plus vif en-
core, à tel point que les assistants mêmes s'aperçurent de son trouble. Cependant, après quelques instants, elle se remit, semblable aux malheureux qui reviennent d'une attaque du mal sacré. « La guerre à laquelle vous songez, dit-elle, mes bons amis, est une folie pour tous les Besséens, pour vous surtout, si jeunes, si beaux, si distingués par la naissance ; car je reconnais, et on devine aisément, votre illustre origine. Vous vous jetez au devant d'un péril certain, et cela pour des brigands; vous n'êtes pas même capables, s'il fallait en venir aux mains, de soutenir le premier cboc. A Dieu ne plaise que les forces du Grand Roi soient si peu redoutables que l'on ne puisse, même quand le satrape est occupé au dehors, vous cerner tous ensemble avec les seules troupes qui restent ici ! Mais je ne vois aucune nécessité à ce que tant de gens pâtissent pour vos querelles. Puisque le motif de cette attaque est une injure privée, qui n'intéresse en rien le public et la communauté, que le débat se vide entre les intéressés; que la décision des Dieux et de la justice termine la querelle. Je veux donc et j'ordonne que tous les autres habitants, soit de Memphis, soit de Bessa, se tiennent en repos et ne se fassent pas la guerre sans motif; quant aux deux prétendants à la prêtrise, qu'ils combattent seul à seul l'un contre l'autre, et que le sacerdoce soit le prix du vainqueur, o
V. A cette décision d'Arsacé, tous les habitants de la ville firent entendre des cris de joie et des applaudissements : ils soupçonnaient Pétosiris de quelque criminelle machination ; et d'ailleurs chacun n'était point fâché de rester en dehors de la lutte et de rejeter sur autrui le péril qu'il avait sous les yeux, qu'il touchait presque. Cependant les Besséens paraissaient généralement mécontents et ne voulaient pas consentir à ce que leur chef s'exposât seul au danger. A la fin cependant Thyamis les décida; il leur dit que Pétosiris était faible, sans expérience de la guerre, et leur persuada