‹ Romans nationauxChapitre 138 sur 247 · Bedeau Juif · texte numérisé non relu

Bedeau Juif

ft. Chef citU d'une communauté israéJito.

Et quand on leur répondait qu'il n'étail pas des nôtres, ces gens s'émerveillaient. Le vieux rebbe Heymann seul pouvait lui répondre, et sur tout ils étaientd'accord, comme des savants parlant de choses connues, et respectant leur propre science.

Derrière nous, sur le lit de la grand'mëre, entre les rideaux, dormait notre petit Esdras, la figure douce et les petites mains fermées; il dormait si i)ien, que ni les éclats de rire, ni les discours, ni le bruit des verres, ne pouvaient l'éveiller. Tantôt l'un, tantôt l'autre allait le voir; chacun disait :

« C'est un bel enfant f il ressemble au grandpère Moïse 1 »

Gela me réjouissait naturellement; et j'allais aussi le voir, penché sur lui longtemps, et trouvant qu'il ressemblait encore plus à mon père.

Sur les trois heures, les viandes étant enlevées et les friandises répandues sur la table, comme il arrive au dessert, je descendis chercher une bouteille de meilleur vin, une vieille bouteille de roussUlon, que je déterrai sous les autres, toute couverte de poussière et de toiles d'araignée. Je la. pris doucement, et je remontai la poser parmi les fleurs sur la table, en disant :

« Vous avez trouvé l'autre vin très -bon, qu'allez-vous dire de celui-ci? d

Alors Burguet sourit, car le vin très- vieux faisait sa joie; il étendit la main au-dessus, et s'écria :

< 0 noble vin, consolateur, réparateur et bienfaiteur des pauvres hommes dans cette vallée de misères I 0 vénérable bouteille, vous portez tous les signes d'une antique . no«blessel •

Il disait cela la bouche pleine, et tout le monde riait.

Aussitôt je dis à Sorlé de chercher le tirebouchon.

Mais comme elle se levait, tout à coup des trompettes éclatent dehors, et chacun écoute en se demandant :

« Qu'est-ce que c'est? »

En même temps les pas d'un grand nombre de chevaux remontaient la rue, et la terre tremblait avec les maisons, sous un poids énorme.

Toute la table se leva, jetant les serviettes et courant aux fenêtres.

Et voilà que de la porte de France jusqu'à la petite place, des soldats du train, avec leurs gros shakos couverts de toile cirée et leurs Selles en peau de mouton, s'avançaient, traînant des fourgons de boulets, d'obus,et d'outils pour remuer la terre.

LE BLOCUS

Songe, Fritz, à es que je pensais en ce moment.

« Voici la guerre, mes amis, dit Burguet, voici la guerre! Elle s'approche de nous... elle s'avance... Notre tour est venu de la supporter, au bout de vingt ans. •

Moi, penché, la main sur la pierre, je pensais:

t Maintenant, Tennemi ne peut plus tarder i venir... Ceux-ci sont envoyés pour armer la place. Et qu'arrivera-t-il si les alliés nous entourent, avant que j'aie reçu mon eau-de-vie? Qu'arrivera-t-il si les Russes ou les Autrichiens arrêtent les voitures et qu*ils les prennent? Je serai forcé de payer tout de même, et je n'aurai plus un liardl •

Et songeant à cela, je devenais tout pâle. Sorlé me regardait, elle avait sans doute les mêmes idées, et ne disait rien.

Nous restâmes là jusqu'à la fin du défilé. La rue était pleine de monde. Quelques anciens soldats : Desmare ts l'Égyptien , Paradis le canonnier, Rolfo, Faisard le sapeur de la Bérésina, comme on rappelait, et plusieurs autres criaient : Vive VEmpereurl

Les enfants couraient derrière les fourgons, répétant aussi : Vive VEmpereur! Uois le grand nombre, les lèvres serrées et l'air pensif, regarda'en t en silence.

Quand la dernière voiture eut tourné le coin de Fouquet, toute cette foule rentra la tête penchée; et nous, dans la chambre, nous nous regardions les uns les autres^ sans avoir envie de continuer la fête.

• Vous n'êtes pas bien. Moïse, me dit Burguet, qu'avez- vous?

— Je pense à tous les malhéura qui vont tomber sur la ville.

— Bahl ne craignez rien, répondit-il, la défense sera solide. Et puis, à la grâce de Dieu! Ce qu'on ne peut pas éviter, il faut s'y soumettre. Allons, rasseyons-nous, ce vieux vin va nous remonter le cœur. >

Alors chacun reprit sa place. Je débouchai la bouteille, et ce que Burguet avait dit arriva, le vieux roussillon nous fit du bien, on se mil à rire.

Burguet s'écriait :

« A la santé du petit EsdrasI Que l'Éternel étende sur lui sa droite I »

Et les verres s'entre-choquaient. On criait :

« Puisse-t-il réjouir longtemps le grandpère Moïse et la grand'mère Sorlé I — A leur santé I >

On finit même par tout voir en beau et par glorifier l'Empereur, qui ne perdait pas de temps pour nous défendre, et qui devait bientôt écraser tous ces gueux de l'autre côlé du Uhui.

Mais c'est égal, vers cinq heures, quand il fallut se séparer, chacun était devenu grave, et Burguet lui-même, en me serrant la main au bas de Tescalier, semblait soucieux.

t II va falloir renvoyer les élèves à leurs parents, disaitril, nous resterons les bras croisés. »

Ceux de Saverne, avec Zeiîen, Baruch et les enfants, remontèrent dans la voilure et repartirent sans faire claquer le fouet.

Tout cela, Fritz, n'était que le commencement de bien d'autres misères.

C'est le lendemain qu'il aurait fallu voir la ville, quand les officiers du génie, vers onze heures, eurent passé l'inspection des remparts, et que le bruit se répandit tout à coup qu*il fallait soixante-douze plates-formes dans l'intérieur des bastions, trois blokhans à l'épreuve de la bombe, pour trente hommes chaque, à droite et à gauche de la porte d'Allemagne, dix palanques crénelées, formant réduit de place d'armes, pour quarante hommes, quatre blindages sur la grande place de la Mairie, pour abriter chacun cent dix hommes ; et quand on apprit que les bourgeois seraient forcés de travailler à tout cela, — de fournir eux-mêmes les pelles, les pioches et les brouettes, — et les paysans d'amener les arbres avec leurs propres chevaux I

Sorlé, Sâfel et moi, nous ne savions pas même ce que c'étaient qu'un blindage et des palanques ; nous demandions au vieil armurier Bailly, notre voisin, à quoi cela pouvait servir, il riait et disait :

« Vous l'apprendrez, voisin, quand vous entendrez ronfler les boulets et siffler les obus. C'est trop long à expliquer. Vous verrez plus tard. On s'instruit à tout âge. »

Pense à la figure que faisaient les gens I

Je me rappelle que tout le mondt, coui*aii sur la place, où notre maire, le baron Parmentier^ prononçait un discours. Nous y courûmes comme les autres. Sorlé me tenait au bras, et Sâfel à la basque de ma capote;

Là, devant la mairie, toute la ville, hommes, femmes, enfants, formés en demi-cercle, écoutaient dans le plus profond silence, et quelquefois tous ensemble se mettaient à crier : Vive VEmpereurl

Parmentier,— un grand homme 8ec,co habit bleu-de-ciel à queue de morue et cravate blanche, l'écharpc tricolore autour des rcinSi — au

LB BLOCUS

haut des marches du corps de garde, et les membres du conseil municipal derrière lui, sôus la voûte, criait :

• Phalsbourgeois I Theure est venue de montrer votre dévouement à TEmpire. L'année dernière, toute l'Europe marchait avec nous aujourd'hui toute l'Europe marche contre nous. Nous aurions tout à redouter, sans Ténergie et la puissance de la nation. Celui qui ne ferait pas son devoir en ce moment serait traître à la patrie. Habitants de Phalsbourg, montrez ce que vous êtes. Rappelez- vous que vos enfants sont morts par la trahison des alliés. Vengez-les I — Que chacun obéisse à l'autorité militaire, pour le salut de la France, etc.. •

liien que de rentendre, cela vous donnait la chair de poule, et je m'écriais en moi-môme :

• Maintenant l'esprit-de-vin n'a plus le temps d'arriver^ c'est clair... Les alliés sont en route! •

Elias, le boucher, et Kalmes Lévy, le marchand de rubans, se trouvaient près de nous. Au lieu de crier comme les autres : Vive l' Empereur 1 ils se disaient entre eux :

« Boni nous ne sommes pas barons, nous! Les barons, les comtes et les ducs n'ont qu'à se défendre eux-mêmes. Est-ce que leurs affaires nous regardent? »

Mais tous les anciens soldats, et principalement ceux de la République, le vieux Goulden l'horloger, Desmare tsTÉgyp tien, des êtres qui n'avaient plus de cheveux sur la tête, ni même quatre dents pour tenir leur pipe, ces êtres donnaient raison au maire et criaient :

« Vive la France ! Il faut se défendre jusqu'à la mort! >

Comme plusieurs regardaient Kalmes Lévy de travers, je lui dis à l'oreille :

« Tais- toi, Kalmes! au nom du ciel, tais- toi ! ils vont te déchirer ! »

Et c'était vrai, ces vieux lui lançaient des coups d'œil terribles ; ils devenaient tout pâles^ et leurs joues frissonnaient.

Alors Kalmes se tut, et sortit même de la foule pour retourner chez lui. Mais Elias attendit jusqu'à la fin du discours, et dans le moment où toute cette masse redescendait la grande rue, en criant : Vive V Empereur! il ne put s'empêcher de dire au vieil horloger :

« Comment, vous, monsieur Goulden, un homnie raisonnable, et qui n'avez jamais rien voulu de /'Empereur, vous allez maintenant le soutenir, et vous criez qu'il faut se défendre jusqu'à la mort ! Est-ce que c'est notre métier, à nous, d'être soldats? Est-ce que nous n'avons pas assez fourni de soldats à l'Empire, depuis dix ans? Est-ce qu'il n'en a pas assez fait tuer?

Faut-il encore lui donner notre sang, pour soutenir des barons, des comtes, des ducs?...»

Mais le vieux Goulden ne le laissa pas finir, et se retourna comme indigné :

- i Écoute, Elias, lui dit-ii, tâche de te taire 1 Il ne s'agit pas maintenant de savoir lequel a raison ou tort, il s'agit de sauver la France. Je te préviens que si, par malheur, tu veux décourager les autres, cela tournera mal pour toi. Crois-mois, va-t'en I »

Déjà plusieurs vieux retraités nous entouraient, Elias n'eut que le temps d^enfiler son allée en face.

Depuis ce jour les publications, les réquisitions, les corvées, les visites domiciliaires pour les outils, pour les brouettes, se suivaient sans interruption. On n'était plus rien chez soi, les officiers de place prenaient autorité sur tout, on aurait dit que tout était à eux. Seulement, ils vous donnaient des reçus.

Tous les outils démon magasin de fer étaient bur les remparts; heureusement j'en avais vendu beaucoup avant, car ces billets^ à la place de marchandises, m'auraient ruiné.

De temps en temps le maire faisait un discours, et le gouverneur, un gros homme bourgeonné, témoignait sa satisfaction aux bourgeois : cela remplaçait les écus !

Quand mon tour arrivait de prendre la pioche et de mener la brouette, je m'étais arrangé avec Carabin^ le scieur de long, qui me remplaçait pour trente sous. Ah ! quelle misère !. • on ne verra jamais de temps pareil.

Pendant que le gouverneur nous commandait, la gendarmerie était toujours dehors pour escorter les paysans. Le chemin de Lutzelbourg ne formait qu'une seule ligne de voitures, chargées de vieux chênes, qui servaient à construire les blockhaus : ce sont de grandes guérites, faites de troncs d'arbres entiers croisés par le haut et recouverts de terre. CVst plus solide qu'une voûte ; les obus et les bombes peuvent pleuvoir là-dessus sans rien ébranler au-dessous^ comme je l'ai vu par la suite.

Et puis ces arbres servaient à faire des lignes de palissades énormes, taillées en pointes et percées de trous pour tirer : c'est ce qu'on appelle palanques.

Je crois encore entendre les cris des paysans, les hennissements des chevaux, les coups de fouet, e^ \out ce bruit qui ne finissait ni jour ni nuit.

Ma seule consolation était de peu.^er :

c Si les eaux-de-vie arrivent maintenant, elle seront bien défendues ; les Autrichiens^ les Prussiens et les Russes ne les boiront pas ici. •

LE BLOCUS

Sorlé, chaque malin, croyait recevoir la lettre d'envoi.

Un jour de sabbat, nous eûmes la curiosité d'aller voir les ouvrages des bastions. Tout le monde en parlait, et Sâfel à chaque instant venait me dire :

«Le travail avance On remplit les obus

devant l'arsenal On sort les canons on

les monte sur les remparts. »

Nous ne pouvions pas retenir cet enfant; il n'avait plus rien à vendre sous la halle, et se serait trop ennuyé chez nous. Il courait la ville et nous rapportait les nouvelles.

Ce jour-là donc, ayant appris que quarantedeux pièces étaient en batterie, et qu'on continuait l'ouvrage sur le bastion de la caserne d'infanterie, je dis à Sorlé de mettre son châle et que nous irions voir.

Nous descendîmes d'abord jusqu'à la porte de France, Des centaines de brouettes remontaient la rampe du bastion, d'où l'on voit la route de Metz à droite et celle de Paris à gauche.

Là-haut, des masses d'ouvriers, soldats et bourgeois, élevaient un tas de terre en forme de triangle, d'au moins vingt-cinq pieds de haut sur deux cents de long et de large. — Un officier du génie avait découvert, avec sa lunette, que de la côte en face on pouvait tirer sur ce bastion, et voilà pourquoi tout ce monde travaillait à mettre deux pièces au niveau de la côte.

Partout ailleurs on avait fait de même. L'intérieur de ces bastions, avec leur plateforme, était fermé tout autour à la hauteur de sept pieds, comme des chambres. Rien ne pouvait y tomber que du ciel. Seulement, dans le gazon étaient creusées d'étroites ouvertures, qui s'élargissaient en dehors en forme d'entonnoirs; Id gueule des canons, élevée sur des affûts immenses, s'allongeait dans ces ouvertures ; on pouvait les avancer et les reculer, les tourner dans toutes les directions, au moyen de gros leviers passés dans des anneaux à l'arrière-train des affûts.

Je n'avais pas encore entendu tonner ces pièces de 48, mais rien que de les voir en batterie sur leurs plates-formes, cela me donnait une idée terrible de leur force. Sorlé elle-même disait :

ft C'est beau. Moïse, c'est très-bien fait I »

Elle avait raison, car à l'intérieur des bastions tout était propre, pas une mauvaise herbe ne restait; et sur les côtés s'élevaient encore de grands sacs remplis de terre, pour mettre les canonniers à l'abri.

Mais que de travail perdu! Et quand on pcu^ïO que chaque coup de ces grosses pièces

coûte au moins un louis, que d'argent dépensé pour tuer ses semblables !

Enfin les gens travaillaient à ces constructions avec plus d'enthousiasme qu'à la rentrée de leurs propres récoltes. J'ai souvent pensé que si les Français mettaient autant de soins, de bon sens et de courage aux choses de la paix, ils seraient le plus riche et le plus heureux peuple du monde. Oui, depuis des années, ils auraient dépassé les Anglais et les Américains. Mais quand ils ont bien travaillé, bien économisé, quand ils ont ouvert des chemins partout, bâti des ponts magnifiques, creusé des ports et des canaux, et que la richesse leur arrive de tous les côtés, tout à coup la fureur de la guerre les reprend, et dans trois ou quatre ans ils se ruinent en grandes armées, en canons, en poudre, en boulets, en hommes, et redeviennent plus misérables qu'avant. Quelques soldats sont leurs maîtres et les traitent du haut en bas : — Voilà leur profit I

Au milieu de tout cela, les nouvelles de May en ce, de Strasbourg, de Paris, arrivaient par douzaines ; on ne pouvait pas traverser la rue sans voir passer une estafette. Toutes s'arrêtaient devant la maison Bockholtz, prés de la porte d'Allemagne, où demeurait le gouverneur. On faisait cercle autour du cheval, l'estafette montait ; puis le bruit se répandait en ville que les alliés se concentraient à Francfort, que nos troupes gardaient les lies du Rhin, que les conscrits de 1803 à 1814 étaient rappelés, que ceux de 1815 formeraient des corps de réserve à Metz, à Bordeaux et à Turin ; que les députés allaient se réunir, ensuite qu'on leur avait fermé la porte au nez, et estera, et caetera !

Il arrivait aussi des espèces de contrebandiers du Graufthàl, de Pirmasens et de Kaiserslautern, Frantz-Sépel le manchot en tête, et d'autres gens des villages environnants, qui répandaient en cachette les proclamations d'Alexandre, de François-Joseph et de Frédéric- Guillaume, disant* qu'ils ne faisaient pas la guerre à la France, mais à l'Empereur seul, pour l'empêcher de désoler plus longtemps l'Europe. » Ds parlaient de l'abolition des droits réunis et des impositions de toute sorte. Les gens, le soir, ne savaient plus que penser.

Mais un beau matin touX devint plus clair. C'était le 8 ou le 9 décembre, je venais de me lever, et je tirais ma culotte, quand j'entends le roulement du tambour au coin de la grande rue.

Il faisait déjà froid, malgré cela j'ouvre ih fenêtre, et je me penche pour entendre les publications : Parmentier dépliait son papier»

LE BLOCUS

le fils ËngeHieider continuait son roulement^ et les gens s'assemblaient.

Ensuite Parmentier lut que le gouverneur de la place [prévenait l&s habitants de se rendre à la mairie, de huit heures du matin à six heures du soir, sans faute, pour recevoir leurs fusils et leurs gibernes, et que ceux qui n'arriveraient pas passeraient au conseil de guerre.

Voilà, c'était la fin, le bouquet 1 Tout ce qui pouvait encore marcher était en route, et les vieux devaient défendre les places fortes : des hommes sérieux, des bourgeois, des gens habitués à vivre chez eux, tranquillement, à songer aux affaires .' maintenant ils devaient monter sur les reni]>art8, et risquer tous les jours de perdre leur vie.

Sorlé me regardait sans rien dire, et l'indignation m'empêchait aussi de parler. Ce n'est qu'au bout d'un quart d'heure, après m'être habillé, que je dis :

« Prépare la soupe. Moi, je vais prendre à la mairie mon fusil et ma giberne. »

Alors elle s'écria :

« Moïse, qui jamais aurait cru que tu serais forcé de te battre à ton âge? Âhl mon Dieu, quel malheur! »

Et je lui répondis :

« C'est la volonté de l'Éternel. »

Ensuite je sortis dans une grande désolation. Le petit Sâfel me suivait.

Gomme j'arrivaîsau coin de la halle, Burguet descendait déjà l'escalier de la mairie, qui fourmillait de monde; il avait son fusil sur réi>aule et se mit à dire en riant :

c £h bien, Moïse, nous allons donc devenir des Machabées dans nos vieux jours? »

Sa bonne humeur me rendit du courage et je lui répondis :

a Burguet, comment peut-on prendre des gens raisonnables, des pères de famille, pour aller se faire exterminer? Je ne puis pas le comprendre ; non , cela n'a pas de bon seus.

— Hé I fit-il, que voulez-vous î faute de grives, on prend des merles, v

Et comme ses plaisanteries ne me faisaient pas rire, il dit :

« Allons, Moïse, ne vous désolez pas, tout ceci n'est qu'une simple formalité. Nous avons assez de troupes pour faire le service actif de la place, nous n'aurons que des gardes à monter. S'il faut faire des sorties, repousser des attaques, ce n'est pas vous qu'on prendra; vous n'êtes pas d'âge à courir, à faire le coup de baïonnette, que diable I... Vous éles tout gris et tout chauve. Rassurez-vous!

— Oui, lui répoudis-je, c'est bien vrai, Bur-

guet, je suis cassé, peut-être plus encore que vous ne croyez.

—Cela se voit bien, dit-il. Mais allez pren* dre votre fusil et votre giberne.

— Est-ce que nous n'irons pas demeurer à la caserne ? lui demandai-je.

— Non, non, s'écria-t-il en riant tout haut, nous vivrons tranquillement chez nous. »

Alors il me serra la main, et j'entrai sous la voûte de la mairie. L'escalier était encombré de monde , et l'on entendait crier les noms.

C'est là, Fritz, qu'il fallait voir les mines des Robinet, des Gourdier, des Mariner, de ce tas de couvreurs, de remouleurs, de peintres en bâtiments, — degensquitousle8Jours,en temps ordinaire, vous tiraient la casquette pour avoir un peu d'ouvrage,— c'est là qu'il fallait les voir se redresser, vous regarder par-dessus Vupaule d'un air de pitié, souiller dans leurs joues, et crier :

« C'est toi, Moïse! tu vas faire un drôle de troupier. Hé ! hé ! hé I on va te couper les moustaches à l'ordonnance I >

Et d'autres sottises pareilles.

Oui, tout était changé : ces anciens braves étaient nommés d'avance sergents, sergents* majors, caporaux, et nous autres nous n'étions plus rien. La guerre bouleverse tout, les premiers deviennent les derniers, et les derniers deviennent les premiers. Ce n'est plus de bon sens qu'il s'agit, c'est de discipline; celui qui récurait votre plancher la veille, parce qu'il était trop béte pour gagner sa vie d'une autre façon, devient votre sergent, et s'il vous dit que le blanc est noir, il faut lui donner raison.

Enfin , ce jour-là , comme j'attendais depuis une heure, on appela : ■ ^olse I > et je montai.

La grande salle en haut était pleine de monde ; chacun criait :

« Moïse I viendras-tu , Moïse? Ah ! le voilà !... c'est la vieille garde.... Regardez ça... comme c'est bâti !... Tu seras porte-drapeau, Moïse; tu vas nous conduire à la victoire I »

Et ces imbéciles riaient, en se donnant des coups de coude. Moi, je passais sans leur répondre, ni même les regarder.

Dans la chambre du fond, où l'on tire à la conscription, le gouverneur Moulin, le commandant Petitgenet, le maire, le secrétaire de la mairie Frichard, le capitaine d'haliillemciit Rollin, et six ou sept autres vieux retraités, criblés de rhumatismes ramassés dans leschKj parties du monde, étaient réunis en conseil, les uns assis, les autres debout.

Ces vieux se mirent à liie en me voyant

Tne, étiau'.VM, ileuue] (Page m.,

entrer. Je tes enienois qui se disaient entre eux :

• Il est encore solide celui-là !... Oui, c'est du propre. »

Ainsi de snite. — Je pensais :

■ Dites ce qu'il vous plaira, vous ne me forez pas croire que vous avez vingt ans, ni que vous êtes beaux. •

Mais je me taisais.

Tout ù. coup le gouverneur, qui causait dans un coin aveu le maire, se retourna, son grand cliapeau de travers, et dit en me regardant :

• Que YotiJez-vous qu'on fasse d'une pareille patraque î Vous voyez bien qu'il ne peut pas se tenir sur ses jambes. >

Alors, malgré tout, jo fus content et je me misa tousser.

•Bon, bon, dit-il, vous pouvez relournei'chrs vous, soigner votre rhume. ■

J'avais déjà fait quatre pas du cO-t# de la porte, lorsque le secrétaire de la mairie, Fricbard, s'écria :

• C'est Moïse I... le juif Moïse, colonel, qui a fait partir ses deux garçons pour l'Amérique son aîné serait au servi'^ie. >

Ce gueux de Frichard m'en Toulait, parce que nous avions le même commerce de vieux habits sous la halte, et que les paysans me donnaient presque toujours la préférence; il m'en voulait à mort, et c'est pour cela qu'il se mit i me dénoncer.

Aussitôt le gouverneur me cria :

« Halte! un instant... Ah! vieux renard..., ah I vous envoyez vos garçons co Amérique

Udouui-voui la peiQE (i'vnutt, mouiXaT le urgcut. iPaje ïl.)

pour les ftaaver de la conscription!... U'esl bon ! qu'on lui donne Bon fusil, sa giberne el son sabre. ■

L'indignation contre Frichard me suffoquait. l'ituiais voulu parler, mais le gueux riait en cuDlinuant d'écrire au bureau^ c'est pourquoi je suivis le gendarme Werner dans la salle i côté, pleine de fusils, de salires et de gi beraes.

Werner lui-même me pendit une giberne i un sabre en croix but le dos, et me remit uti fusil en disant :

■ Va, Holse, et tâche de répondre toujours l'appel. »

Je descendi" à travers la foule, tellement inliigné que je n'entendais plus les éclats de rire (11! la Canaille.

En rentrant chez nous, je racontai li Sor'é ce qui venait de m'arriver, elle m'ècoulait toute pâle. Au bout d'un instant, elle me dit :

■ Ce Frichard est l'ennemi de notre race, c'est un ennemi d'Israël ; je le sais, il nous déteste t Mais à celte heure. Moïse, ne dis rien, ne lui montre pas là colère, il serait trop con< tent. Seulement plus tard tu te vengeras! Il faut une occasion. Et si ce n'est pas toi, ce seront tes enfants, tes petits-enfants ; ils sauront tous ce que le misérable a fait contre leur grand-père... IlslesaurontI •

Elle fermait ses mains, et le petit SÂfel écoutait.

C'est tout ce qu'elle pouvait oie dire da mieux. Je pensds aussi comme elle, mais ma coiôre était si grande, que j'aurais donué la

LE BLOCUS

moitié démon bien pour ruiner le gueux; durant tout ce jour, et même pendant la nuit, je m'écriai plus de vingt fois :

« Ah! le brigand... j'étais dehors... On m'avait dit : « Allez ! • Et c'est lui qui me cause ces misères ! •

Tu ne peux pas te figurer, Fritz, combien j*en ai toujoura voulu depuis à cet homme. Jamais, ni ma femme ni moi, n'avons oublié ce qu'il a fait contre nous, jamais mes enfants ne l'oublieront.

Le lendemain, il fallut répondre à Tappel devant la mairie. Tous les enfants de la ville nous entouraient et silflaient. Par bonheur les blindages de la place d'Armes n'étaient pas encore finis, de sorte que nous allâmes apprendre' Texercice dans la grande cour du collège, près du chemin de ronde, au coin de la poudrière. On avait congédié les élèves depuis quelque temps, la place était libre.

Fjgure-toi donc cette grande cour pjleine de bourgeois en chapeaux, capotes, habits, veste et culotte, forcés d'obéir à leurs anciens chaudronniers, à leurs ramoneurs, à leurs garçons d'écurie devenus caporaux, sergents, sergentsmajors. Figure-loi ces gens paisibles , par quatre, par six, par dix, allongeant la jambe en cadence et marchant au pas : « Une... deussel Une... d eusse! — Halte... Fixe! » tandis que les autres marchent en arrière, froncent les sourcils, crient et vous apostrophent avec insolence :

a Moïse, efface tes épaules I

—Moïse, rentre ton nez dans les rangs!

—Attention, Moïse 1... Portez armes I Ah! vieille savate, tu ne seras jamais propre à rien. Peut-on être aussi bête à son âge? Regarde... regarde donc, mille tonnerres I... Tu ne peux pas faire ça? Une... deussel Quelle vieille buse!... Allons, recommençons : — Portez armes! •

Voilà, Fritz, comme mon propre savetier, Honbome, me commandait. Je crois qu'il m'aurait roué de coups, sans la défense du capitaine Viiineron.

Tous les autres faisaient la même chose avec leurs anciens patrons. On aurait dit que cela devait durer toujours, qu'ils seraient toujours corgents et nous toujours soldats. J'amassais du fiel contre cette canaille pour cinquante ans.

Enfin lis étaient les maîtres 1 Et la seule fois

que je me souvienne d'avoir donné des soufflets à mon propre fils Sâfel, c'est ce Monborne qui peut se vanter d'en être cause. — Tous les enfants grimpaient sur le mur du ch<^min de ronde, pour nous regarder et se moquer de nous. En levant les yeux, je vis Sâfel dans lo nombre, et je lui fis signe du doigt avec indignation. Il descendit tout de suite ; mais à la fin de l'exercice, quand on nous dit de rompre les rangs devant l'hôtel de ville, comme il s'approchait, la colère me prit, et je lui donnai deux bons soufQets, en lui criant :

« Va sifller et te moquer de ton père, comme Chatn, au lieu d'apporter un manteau pour couvrir sa honte... va ! •

n pleurait à chaudes larmes, et c'est dans cet état que je rentrai chez nous. Sorlé, me voyant revenir tout pâle et le petit qui me suivait de loin en sanglotant, descendit aussitôt sur la porte, me demander ce que c'était. Je lui dis ma colère, et je montai.

Sorlé fit encore de plus grands reproches à Sâfel, qui vint me demander mon pardon. Je le lui donnai de bien bon cœur, comme tu penses. Mais en songeant que Texercii^e devait recommencer tous les jours, j'aurais voulu tout abandonner, s'il avait été possible d'emporter ma maison et mes marchandises.

Oui, ce que je connais de pire, c'est d'être commandé par des vauriens, qui ne conservent aucune mesure lorsque le hasard les élève une minute, et qui sont incapables de réfléchir qu'en ce monde chacun a son tour.

Il faudrait en dire trop sur ce chapitre, j'aime mieux continuer.

L'Éternel me gardait une grande consolation. J'avais à peine déposé ma giberne et mon fusil dans un coin, pour m'asseoira table, que Sorlé me présentait une lettre en souriant et me disait :

« Lis cela. Moïse, ta mauvaise humeur passera. »

J'ouvris et je lus. C'était l'avis de Pézenas, que mes douze pipes d'esprit étaient en route. Alors je respirai.

« Ah! tout va bien maintenant, m'écriai-je, les esprits sont en route par le roulage ordi<» naire; dans «trois semaines ils arriveront. Du côté de Strasbourg et de Sarrebruck rien no s'annonce ; les alliés continuent de se réunir, mais ils ne bougent pas : mes eaux-de-vie sont sauvées ! Nous les vendrons lûen. C'est une fameuse aflaire. »

Je riais, j'étais remis tout à fait, quand Sorlé, m'ayant avancé le fauteuil, me dit :

c Et cela, Moïse, que penses-tu de cela? •

En même temps, elle me donnait une seconde lettre, couverte de gros timbres; et du premiex-

LE BLOGDS.

coup à (B\\ j'avais reconnu récriture de mes deux garçons, Frômel et Itzig.

C'était une lettre d'Amérique! Mon cœur fut gonflé de joie, et je me mis à louer rÉternel en moi-même, sans rien dire, étant trop touché d'un si grand bonheur.

Je dis :

€ Notre Seigneur est grand. Son intelligence est infinie. Il n'a point égard â la force du cheval, il ne fait point cas des hommes légers à la course; il met son aifection en ceux qui s'attendent à sa bonté. •

Ainsi me parlais-je ex| moi-même, lisant cette lettre, où mes fils célébraient la terre d'Amérique, le vi-ai pays des hommes de commerce, le pays des gens entreprenants, où tout est libre, où Ton ne trouve point de régies ni d'impositions, parce que Ton n'élève pas les hommes pour la guerre, mais pour la paix ; le pays, Fritz, où chacun devient, par son travail, son intelligence, son économie et sa bonne volonté, ce qu'il mérite d'être ; où tout est à sa place, parce que personne ne peut rien décider de grave sans la volonté de tous, c!:ose juste» qui tombe sous le bon sens : quand tous doivent contribuer, il faut aussi que tous donnent leur avis.

Cette lettre est une des premières. Frômel

et Itzig me racontaient qu'ils avaient assez

gagné d'argent depuis un an , pour ne plus

porter leurs ballots eux-mêmes, mais qu'ils

avaient trois beaux mulets, et qu'ils venaient

d'ouvrir à Cast-Kill, près d'Albany, dans l'État

de New- York, une maison pour rechange de

marchandises fabriquées en Europe, contie

des peaux de bœufs, très-abondantes en ce

pays.

Leurs affaires allaient bien , ils avaient la considération de la ville et des environs. Pendant que Frômel était en route avec les trois mulets, Itzig restait à la maison, et quand Itzig partait à son toar, son frère tenait le magasin. Ils savaient déjà nos malheurs, et bénissaient l'Étemel de leur avoir donné des parents tels que nous, pour les sauver de la destruction. Ils auraient voulu nous avoir avec eux, et, d'après ce qui venait de m'arriver, d'être maltraité par un Monborne, tu peux croire que j*aurais été bien content de me trouver là-bas. Hais c'était assez de recevoir d'aussi bonnes nouvelles, et, malgré toutes nos misères, en songeant à Frichard, je me dis :

f Tu n^es pourtant qu'un âne auprès de moi. Tu peux me faire du tort ici, mais tu ne peux nui 1-e à snBS garçons. Tu ne seras jamais qu'un misérable secrétaire de mairie, et moi je vais vendre mes caux-de-vie ; je gagnerai le double et le'^triple. Je mettrai mon petit Sâlel à côté

de toi, sous la halle, et tous ceux qui voudront entrer dans ta boutique pour acheter, il leur fera signe de venir ; il leur vendra même au prix coûtant, plutôt que de les lâcher, et le fera périr de colère. ■

J'avais les larmes aux yeux en songeant à cela, et je finis par embraisser Sorlé, qui riait et ne se tenait plus de satisfaction.

Nous pardonnâmes de nouveau à Sâfel, qui nous promit de ne plus fréquenter la mauvaise race. Et puis, après avoir dîné, je descendis à ma cave, une des plus belles de la ville, haule de douze pieds, longue de trente-cinq, et toute bâtie en pierres de taille, sous la grande rue. Elle était sèche comme un four , et bonifiait même le vin à la longue.

Comme mes eaux-de-vie pouvaient arriver avant la fin du mois, j'arrangeai quatre grosses poutres pour les recevoir, et je m'assurai que le puits, au fond, taillé dans le roc, avait toute Peau nécessaire aux coupages.

En remontant, vers quatre heures, j'aperçus le vieil architecte Krômerqui traversait justement la halle, son mètre sous le bras.

« Hé! venez donc ua peu voir ma cave, lui dis-je ; croyez-vous qu'elle tienne contre les bombes? •

Nous redescendîmes ensemble. 11 regarda, mesura les pierres et l'épaisseur de la voûte avec son mètre, et me dit :

« Vous avez six pieds de terre sur la clef; quand les bombes entreront ici, Moïse, ce sera fait de nous tous. Vous pouvez dormir sur les deux oreilles. »

Nous primes ensuite un bon verre de vin au robinet, et nous remontâmes tout joyeux.

Comme nous mettions le pied sur le pavé, une porte s'ouvrait avec fracas dans la grande rue, des vitres sautaient, et Krômer me disait en levant le nez :

t Regardez là-bas. Moïse, sur l'escalier des Camus, quelque chose se passe. »

Alors, nous étant arrêtés, nous vîmes au haut de Tescalier à double rampe, un sergent de vétérans en capote grise, le fusil en bandoulière, qui traiuait au collet le père Camus. Le pauvre vieux se cramponnait des deux mains à la porte, pour ne pas descendre ; il parvint même à se lâcher, en arrachant le collet de sa camisole, et la porte se referma comme un coup de tonnerre.

t Si la guerre commence maintenant entre les bourgeois et la troupe, dit Krômer, les Allemands et les Russes auront beau jeu. «

Le sergent, voyant la porte fermée et verrouillée à Tin teneur, voulut l'enfoncer à coups de crosse, et cela produisit un grand vacarme; les voisins sortaient, les chiens

#«<■■■ Il ■

aboyaieLt. Nous regardions toujours, quand Burguet s'avança de Taliée en face, et se mit à parler au sergent avec force. D*abord cet homme ne parut pas Técouter ; mais au bout d'un instant, il releva son fusil sur Tépaule, d'un mouvement brusque, et descendit la rue, le dos rond, Tair. sombre et furieux. Il passa près, de nous comme un sanglier. C'était un vétéran à trois chevrons, brun, la moustache grise, de grosses rides droites le long des joues, le menton carré. Il grommelait en passant, et entra dans la petite auberge des Trois- Pigeons.

Burguet suivait de loin, son large chapeau sur les sourcils, bien enveloppé dans sa grosse capote de castorine, le col relevé et les mains dans les manches. Il souriait.

« Eh bien, lui dis-je, qu'est-ce qui s'est donc passé là-bas chez les Camus?

—Ah! dit-il, c'est le sergent Trubert, delà 5* compagnie de vétérans, qui vient encore de faire des siennes. Ce gaillard-là veut que tout aille au doigt et à la baguette. Depuis quinze jours, il a passé par cinq logements, et n'a pu s'entendre avec personne. Tout le monde s'est plaint de lui; mais il avait toujours des raisons que le gouverneur et le commandant trouvaient excellentea

—Et chez Camus?

—Camus n'a pas trop de place pour loger son monde. Il voulait envoyer le sergent à l'auberge ; mais, le sergent avait déjà choisi le lit de Camus pour se coucher, il avait déployé sa capote dessus et disait :iMon billet de logement est pour ici ; je me trouve bien, et je ne vais pas ailleurs. • Le vieux Camus se fâcha, et finalement, comme vous venez de le voir, le sergent essaya de le traîner dehors pour le rosser. ■

Burguet riait, mais Krômer dit :

« Oui, tout cela fait rire. Et pourtant quand on pense à ce que des gens pareils ont dû faire de l'autre côté du Rhin....

— Ahl s'écria Burguet, ce n'était pas gai pour les Allemands, j'en suis sûr. Mais voici riieure d'aller lire le journal. Dieu veuille que le moment de payer nos vieilles dettes ne soit pas encore arrivé 1 Bonsoir, Messieurs. »

Il continua sa route du côté de la place. Krômer prit le chemin de sa maison, et moi je fermai les deux portes de ma cave ; après quoi, je montai chez nous.

Cela se passait le 10 décembre. Il faisait déjà ïrès-froid. Tous les soirs, après cinq ou six heures, les toits et les pavés se couvraient de givre. On n'entendait plus de bruit dehors, parce que les gens se tenaient chez eux, autour du poêle.

Je trouvai Sorlé dans la cuisine, en train de préparer le souper. La flamme rouge tourbillonnait sur l'àtre, autour de la marmite. Ces choses sont devant mes yeux, Fritz : la mère qui lave les assiettes sur la pierre de l'évier, près de la fenêtre grise, le petitSâfel qui iouffle dans le grand tuyau de fer, les joues rondes comme une pomme, ses grandscheveux crépus ébouriffés, et moi tranquillement assis sur l'escabeau, une braise dans ma main pour allumer ma pipe ; — oui, c'est comme hierf

Nous ne disions rien. Nous étions heureux de penser à l'eau -de-vie qui venait, aux garçons qui faisaient leurs affaires, au bon souper qui cuisait. Et qui jamais aurait pensé, dans un pareil moment, que vingt-cinq jours après la ville serait entourée d'ennemis et que des obus siffleraient dans Tair?

Maintenant, Fritz, je vais te raconter une chose qui m'a souvent fait penser que l'Étemel se mêle de nos affaires, et qu'il conduit tout pour le mieux. Dans les premiers moments, on trouve cela terrible, on s'écrie :

i « Seigneur, ayez pitié de nous ! »

i Et plus tard on s'étonne de voir que tout a ' bien marché.

Tu sais que le secrétaire de la mairie Frichard m'en voulait. C'était un petit vieux, sec, jaune, la perruque rousse,, les oreilles plates et les joues creuses. Ce gueux ne cherchait qu'à me nuire , et bientôt il en trouva l'occasion.

Plus le blocus approchait, plus les gens cherchaient à vendre, et le lendemain même des bonnes nouvelles que j'avais reçues d'Ameque, un vendredi, jour de marché, tant d'Alsaciens et de Lorrains arrivèrent avec leurs grandes hottes et leurs grands paniers d'œufs frais, de beurre, de fromage^ de volailles, etc.» que la place en était encombrée.

Tout ce monde voulait avoir de l'argent» pour le cacher dans sa cave ou sous un arbre du bois voisin, car tu sauras qu'en ce temps de'grandes sommes ont été perdues : des trésors qu'on retrouve d'année en année, au pied d'un chêne ou d'un hêtre, et qui viennent de la peur qu'on avait des Allemands et de^ Russes, en songeant qu'ils allaient tout pULer et ravager, comme nous avions fait chez eixx • Les gens sont morts, ou bien ils n'ont pl\is trouvé la place de leur aident, voilà pourqixo) tout est resté dans la terre.

LE BLOCUS

Enfin ce jour-là, 1 1 décembre, il faisait trèsfroid, la gelée vous entrait jusqu'à la moelle des os, mais il ne tombait pas encore de neige. Je descendis de grand matin en grelottant, ma camisole de laine bien boutonnée et le bonnet de loutre sur la nuque.

La petite et la grande place fourmillaient déjà de monde criant et se disputant sur les prix. Je n'eus que le temps d'ouvrir ma boutique et de pendre ma grosse balance à la voûte; des quantités de paysans stalionnuient sur laporte, demandant les uns des clous, les autres du fer à forger, et quelques-uns apportant leur propre ferraille, dans Tespoir de la vendre.

On savait que, si les ennemis arrivaient, il n'y aurait plus' moyen d'entrer en ville, et c^est pdurquoi toute cette foule venait, les uns | vendre et les autres acheter.

J'ouvris donc et je me mis à peser. On entendait dehors passer les rondes; les postes étaient déjà doublés partout, les ponts-levis en bon état et les bai*rières de l'avancée ferrées à neuf. On n'avait pas encore déclaré Tétat de siège, mais nous étions comme Toiseau sur la branche: les dernières nouvelles de Mayen ce, de Sarrebruck et de Strasbourg annonçaient Farrivée des alliés sur l'autre rive du Rhin I

Moi, je ne songeais qu'à mes eaux-de-vie, et tout en vendant, en pesant, en touchant l'argent^ cette idée ne me quittait pas; elle était en quelque sorte plantée entre mes deux sourcils.

Gela durait depuis environ une heure, quand tout à coup Burguet parut à ma porte, sous la petite voûte, derrière la masse de paysans pressés^ et me dit :

c Moïse, venez une minute, j'ai quelque chose à vous dire. »

Je sors.

• Entrons dans votre allée, • me dit-il. J'étais tout étonné, car il avait l'air grave. L4:*s paysans, derrière, criaient:

« Nous n'avons pas de temps à perdre, dépcche-toi, Moïse ! »

Mais je n'écoutais rien. Dans l'allée^ Burguet me dit :

« J^arrive de la mairie, où l'on s'occupe de rédiger un rapport au préfet sur Tesprit de notre population^ et je viens d'apprendre par hasard qu'on vous envoie le sergent Trubertà loger. »

Ce fut un véritable coup pour moi; je m'écriai :

c Je n'en veux pas... je n'en veux pas ! Depuis quinze jours, j'ai logé six hommes, ce n'est pas mon tour. »

11 me répondit :

« Calmez- vous et ne criez pas, vous ne feriez qu'empirer votre affaire. »

Je répétais :

« Jamais... jamais ce sergent n'entrera chez moi, c'est une abomination!... Un homme comme moi, tranquille, qui n'a jamais fait de mal à personne, qui ne demande que la paix !... »

Et comme je criais, Sorlé, son panier sous le bras pour aller au marché, descendit en demandant ce que c'était. Alors Burguet lui dit :

t Ecoutez, Madame Sorlé, soyez plus raisonnable que votre mari. Je comprends son indignation, et pourtant, quand une chose est inévitable, il faut courber la tête. Frichard vous en veut, il est secrétaire de la mairie, il distribue les billets de logement d'après une liste. Eh bien, il vous envoie le sergent Trubert, un homme violent, mauvais, j'en conviens, mais qui veut être logé comme les autres. A tout ce que j'ai dit en votre faveur, Frichard réjwndait toujours : « Moïse est riche... Il a fait échapper ses garçons de la conscription... il doit payer pour eux. » Le maire, le gouver- * neur, tout le monde lui donnait raison. Ainsi, voyez!... Je vous parle en ami; plus vous résisterez, plus le sergent vous fera d'avanies, plus Frichard rira; vous n'aurez point de recours... Soyez raisonnables I »

Ma colère, en apprenant que je devais ces misères à Frichard, fut encore plus grande; je voulus crier, mais ma femme me posa la main sur le bras en disant :

« Laisse-moi parler, Moïse. Monsieur Burguet a raison, je le remercie beaucoup de nous avoir prévenus. Frichard nous en veut... c'est bon I... tout sera sur son compte, et nous réglerons plus tai'd. Maintenant, quand le sergent doit-il venir?

— A midi , répondit Burguet.

— C'est bien, dit ma femme, il a droit au logement, au feu et à la chandelle ; nous ne pouvons pas aller contre, mais Frichard payera tout cela. »

Elle était pâle, et je l'écoutais, voyant bien qu'elle avait raison.

< Calme-toi, Moïse, me dit-elle ensuite, et no crie pas; laisse-moi faire.

— Enfin, voilà ce que j'avais à vous dire, fit Burguet, c'est un tour abominable de Frichard. Je verrai par la suite s'il est possible de vous débarrasser du sergent. A cette heure, je retourne à mon poste. •

Sorlé venait de partir pour le marché. Burguet me serra la main, et comme les paysans redoublaient leurs cris, je fus bien forcé de retourner à ma balance.

LE BLOCUS

La colère me possédait. Je vendis en ce jour pour plus de deux cents francs de fer, mais mon indignation contre Frichard,et la peur que j'avais du sergent ne me laissaient jouir de rien ; j^aurais vendu dix fois plus, que cela ne m^aurait pas calmé.

«Ahl le brigand I me disais -je en moimême, il ne me laisse pas de repos, je n'aurai plus de tranquillité dans cette ville.»

Sur le coup de midi, comme le marché finissait et que les gens s'en allaient par la porte de France, je refermai ma boutique et je montai chez nous en pensant :

<K Je ne serai plus rien dans ma propre maison, ce Trubert va se faire maître chez nous. Il nous traitera de haut en bas, comme des Allemands ou des Espagnols. »

J'étais désolé. Mais au milieu de cette désolation, sur Tescalier, je sentis tout à coup une bonne odeur de cuisine, et je me redressai tout surpris, car c'était ime odeur de poisson et de rôii^ comme les jouru de fête.

J'allais ouvrir la porte, quand Sorlé parut en me disant :

« Entre dans ton cabinet, fais-toi la barbe et mets une chemise propre. »

En même temps, je vis qu'elle c'était aussi habillée comme pour un jour de sabbat^ avec ses boucles d'oreilles, sa jupe verte et sou fichu de soie rouge.

« Mais pourquoi donc, Sorlé, faut-^il faire ma barbe? m'écriai-je.

— Va... va... depêche-toi, nous n'avons pas de temps à perdre, » répondit -elle.

Cette femme avait tant de bon sens, elle nous avait tant de fois tiré de méchantes affaires par son esprit, que je ne dis plus rien, et que j'allai me faire la barbe et mettre une chemise blanche dans ma chambre à coucher.

Comme je mettais ma chemise, j'entendis le petit Sâfel crier :

« C'est lui, memmé^ le voilà !»

Puis des pas montèrent l'escalier, et quelqu'un se mit à dire d'un ton rude et brusque :

t Holà I . . . vous autres, hé ! »

Je pensai : • C'est le sergent, » et j'écoutai.

• Hé I voici notre sergent ! s'écria Sâfel d'un air de triomphe.

—Ah! tant mieux, répondit ma femme d'une voix agréable. Entrez, Monsieur le sergent, entrez. Nous vous attendions. Je savais que nous aurions l'honneur d'avoir un sergent; ça nous faisait un bien grand plaisir, parce que nous n'avons jamais eu que de simples soldats. Donnez-vous la peine d'entrer, Monsieur le sergent. »

C'est ainsi qu elle parlait, d'un air de contentement, et je pensais :

• 0 Sorlé, Sorlé! femme d'esprit, femme do bon sens! Maintenant tout est clair, je vois ta finesse. . . Tu veux adoucir ce mauvais gueux ! Ah! quelle femme tu as, Moïse 1 réjouis-toi, réjouis-toi.»

Je me dépêchai de m'habiller, riant en moi- ! même; et j'entendis l'autre, cette bête de sergent, dire :

t Oui, oui, c'est boni... Mais il ne s'agit pas de ça! Voyons ma chambre, mon lit. On ne me paye pas avec de belles paroles, moi; le sergent Trubert est connu.

—Tout de suite. Monsieur le sergent, tout de suite , lui répondit ma femme. Voici votre chambre et votre lit. Voyez, c'est ce que nous avons de mieux. »

Alors ils l'entraient dans l'allée, et j'entendais Sorlé ouvrir la porte de la belle chambre, où nous logions Baruch et Zeffen, quand ils venaient à Phalsbourg.

Je m'approchai tout doucement. Le sergent enfonçait le poing dans le lit, pour voir s'il était tendre; Sorlé et Sâfel, derrière, regardaient en souriant. Il inspectait tous les coins en fronçant les sourcils. Jamais, Fritz, tu n'as vu de figure pareille : la moustache grise hérissée, le nez mince, long, recourbé sur la bouche, le teint jaunâtre, avec de grosses rides; il traînait la crosse de son fusil sur le plancher, sans faire attention à rien, et murmurait je ne sais quoi, de mauvaise humeur :

«Huml... huml... Qu'est-ce que c'est que ça, là-bas?

—C'est la cuvette pour se laver, Monsieur le sergent.

—Et ces chaises, est-ce que c'est solide?.... Est-ce que ça tient? »

Il tapait les chaises brusquement à ten^c. On voyait qu'il aurait voulu trouver quelque chose à redire.

En se retournant, il me vit, et, nio regardant de travers :

« Vous êtes le bourgeois ? fit-il.

—Oui, sergent, c'est moi.

—Ah!»

Il posa son fusil dans un coin, jeta son sac sur la table et dit :

« Ça su£B[t!... Qu'on me laisse. •

Sâfel venait d'ouvrir la cuisine, la bonne odeur du rôti entrait dans la chambre.

« Monsieur le sergent, dit Sorlé d'un air agréable, pardonnez-moi, j'aurais quelque chose à vous demander.

—Vous! fit-il en la regardant par-dessus Tépaule, quelque chose à me demander?

—Mais oui. Ce serait de nous faire le plaisir puisque vous logez maintenant chez nous et que vous serez en quelque sorte de la fauiiile

d'accepter au moins une fois notre dîner. — Ahl ah! dit-il en tournant le nez du côté de la cuisine, c'est différent. »

Il avait l'air de réfléchii', pour savoir s'il

nous ferait cette grâce. Nous attendions ce qu'il

allait répondre, lorsqu'il renifla de nouveau et

dit en jetant sa giberne su*' le lit :

9 Allons... soit!... noi.i allons voir càl... •

Je pensais :

« Canaille, si je pouvais te faire manger dos pommes de terre I... »

Mais Sorlé paraissait contente et lui disait : « Par ici, Mon-.iour le sergent j par ici, s'il TOUS plait. • En entrant dans la salle à manger, je vis que . tout était préparé comme pour un prince : le plancher balayé, la table mise avec soin^ la nappe blanche, et nos couverts d'argent près des assiettes.

Sorlé fit asseoir le sergent au haut de la table, dans mon fauteuil; il trouvait cela tout naturel.

Notre servante apporta la grande soupière et leva le couvercle ; l'odeur d'une bonne soupe à la crème se répandit dans la chambre, et le diner commença.

Fritz, je pourrais te raconter ce dîner en détail; mais, tu peux me croire, jamais ni toi ni moi n'en avons mangé de meilleur. Nous avions une oie rôtie, un brochet magnific^ue, de la choucroute^ enfin tout ce qu'on peut souhaiter pour un grand et beau dîner; et tout était accommodé par Sorlé dans la dernière perfection. Nous avions aussi quatre bouteilles de beaujolais chauffées dans des serviettes, comme il convient en hiver^ et du dessert en abondance.

Eh bien ! croirais^tu que le gueux ait fait une seulefois la mine de trouver cela bon? Croiraistu que pendant ce dîner, qui dura jusque vers deux heures, l'idée lui soit venue une seule fois de dire : « Ce brochet est excellent! i ou : « Cette oie grasse est bien accommodée 1 » ou bien encore : « Vous ayez de très-bon vin ! > ou quelque autre chose qu'on sait faire plaisir â ceux qui nous régalent, et qui récompense une bonne cuisinière de ses peines?... Ëh bien I non, Frilz^ pas une seulefois! On aurait dit qu'il avait l'habitude de faire des dîners pareils. Et même, plus ma femme le flattait, plus elle lui donnai'; de bonnes paroles, plus il se rebilTait, plus il fronçait le sourcil, plus il nous observait tous d'un air de défiance, comme si nous avions voulu l'empoisonner.

De temps en temps, je regardais Sorlé tout Indigné; mais elle riait toujours, elle donnait toujours les meilleurs morceaux au sergent^ elle remplissait toujours son verre.

Deux ou trois fois je voulus m' écrier :

t Ah! Sorlé, comme tu fais bien la cuisine!... Ahl que cette farceest bonne!... » Maïs tout de suite le sergent me regardait en dessous, comme pour dire : « Qu'est-ce que ça signifie ? Est-ce que tu veux me donner des leçons^ par hasard? Est-ce que je ne sais pas mieux que toi si c'est bon ou mauvais? i»

Et je me taisais. J'aurais voulu le voir à tous les diables; tous les morceaux qu'il avalait en silence m'indignaient de plus en plus. Malgré cela^ l'exemple de Sorlé m'encourageait à faire bonne mine, et vers la fin je pensais :

« Maintenant, puisque le diner est mangé... puisque c'est, presque fini... continuons à la grâce de Dieu. Sorlé s'est trompée, mais c'est égal, son idée était bonne, excepté pour un gueux pareil! •

Et c'est moi-môme qui dis d'apporter le café. J'allai aussi chercher les bouteilles de kirschenwasser et de vieux rhum dans l'armoire; le sergent demanda :

« Qu'est-ce que c'est?

— (Test du rhum et du kirschenwasser, du vieux kirschenwasser de la forêt Noire, lui répondis-je.

— Ah ! fit-il en clignant de l'œil, chacun dit : « J'ai du kirschenwrasser de la forêt Noire ! • C*est facile à dire, mais on ne trompe pas le sergent Trubert; nous allons voir ça ! »

En prenant le café, il remplit deux fois son verre de kirschenwasser, et chaque fois il dit :

fl Hé! hé! reste à savoir si c'est du vrai!... »

J'aurais voulu lui jeter la bouteille à la tête.

Comme Sorlé allait lui verser un troisième verre, il se leva, disant :

«• C'est assez... merci! Les postes sont doublés, ce soir je serai de garde à la porte de France. Enfin, le diner n'était pas mauvais. Si vous m'en donnez de pareils de temps eu temps, nous pourrons nous entendre. »

Il ne riait pas, et même il avait encore l'air de se moquer de nous.

« On fera son possible. Monsieur le sergent, répondit Sorlé, pendant qu'il rentrait dans sa chambre et qu'il prenait sa capote pour sortir.

— Nous verrons, fit-il en descendant l'escalier, nous verrons l »

Jusqu'alors je n'avais rien dit, mais quand il fut en bas, je m'écriai :

« Sorlé, jamais, non, jamais on n'a vu de gueux pareil, jamais nous ne pourrons nous entendre avec cet homme ; il nous fera tous sauver de la maison.

— Bah! bah! Moïse, répondit-elle en riant, je ne pense pas comme toi. J'ai justement l'idée conlrairc ; nous serons bons amis, tu verras, tu verras!

Lli: BLOCUS.

! %\ii:m, tu mu le patcru! |I>ii£v S'J.j

— Ahl Dteu t'entende I lui dis-je, mais je n'ai pas conBance. •

Elle riait en levant la nappe, et elle me donnait tout de même un peu d'espérance, car celte femme avait une grande finesse, et je reconnaissais en elle un grand Jugement.

Tu vois, Frilï, ce que les bourgeois avaient à supporter en c« temps. Eh bien 1 c'est quand on payait des corvées extraordinaires, c'est (ju»'>d Monborne mo commandaità l'exercice, ijhFm'd le sergent Trubert me tombait sur le

dos, quand on parlait déjà de visites dumîci" liaires pour reconnaître si leâ gens avaient iWa vivres, c'est au milieu de tout cela que niya douze pipes d'esprit arrivaient lentement , par le roulage ordinaire.

Ah! que je me repentais de les avoir demandées I Combien de fois j'aurais voulu m'arracher les cheveux, en songeant que la moitié de ce que j'avais gagné depuis trente ans marchait à la grûco do Dieul Comme je taisais des vœux pour l'Empereur! Comme Je courais chaque matin dans les cafés et lea brasseries pour apprendre les nouvelles, et comme je tremblais en les lisant !

Jamais personne ne saura ce que j'ai souffert, pas même Sorlé, car je lui canhais tout. Elle avait l'esprit trop clair pour ae pas voir jues

LB BLOCUS

L'aneml en AIum, (P(|t n.)

inquiétudes, et quelquefois elle me disait: « Allons^ Moïse, du courage ! Tout ira bieu:.. Encore un peu dé paliecce. •

Hais les bruits qui nous arrivaient d'Alsace, de la Lorraine allemande et du Huodsruck me bouleversaient : • Ils viennent ! — lia n'oseront pas I— Nous sommes prêts!— Nous allons être surpris ! — l'a paix va se fairei — Ils passeroat demain! — Nous n'aui-ons pas de campagne d'hiver! — lis ne peuvent plus tarder I L'Empereur est encoreà Paris! — Le maréchal Victor est à Huninguel — On embrigade les douaniers, les gardes forestiers et les gendarnies; on prend touti — Des dragons d'Espagne oQt descendu hier la côte de Saveme I

j^.^ [uontagnavds défendront la cliatuedee

Vogues I — * UQ livrera Lalaillo ta Alsace I etc..

etc.- ■ Tiens, ?rilz, la tête vous en tournait : le matin, un coup de vent passait, et l'on âtail joyeux ; le soir, un aulre coup de vent passait, et l'on était triste.

Et mes eaïu-de-vie approchaient toujours; elles arrivaient au milieu de celle bat^le de nouvelles, qui pouvait changer du jour au lendemaiti en bataille à coups de boulets et d'obus. Sans tous mes autres soucis, j'en serais devenu fou. Heureusement l'indignation qtid j'avais contre Monbome et les autres gueux me détournait de ces pensées.

Tout le jour du grand dîner et la nuit suivante, nous n'entendîmes plus parler du sergent Trubort, il était de garde ; mais le lendemain, comme je me levais, le voilà qui moirl?, Ëon fusil sur l'Opaule; il ouvre la porte et &f.

LE BLOCUS

met à rire, les moustaches toutes blanches de givre. — Moi, qui venais de mettre ma culotte, je le regardais tout saisi. Ma femme était encore dans la chambre à coucher.

t Hél hé! père Moïse, dit-il d'un ton de bonne humeur, il a fait rudement froid cette nuit. V

Il n'avait plus la même voix ni la même mine.

« Oui, sergent, lui répondis-je, nous sommes en décembre, c'est tout naturel.

—C'est naturel, dit-il, raison de plus pour prendre une goutte I Voyons, est-ce qu'il reste du vieux kirschenwasser? »

En me parlant, il me regardait jusqu'au fond de Pâme. Je me levai tout de suite du fauteuil, et je courus chercher la bouteille, en m'écriant :

* Oui, oui, sergent, il en reste. Tenez, régalez-vous I »

Pendant que je disais cela, sa figure, encore un peu dure, devint tout à fait riante. Il posa son fusil dans un coin, et debout, il me tendit le verre en disant :

t Versez-moi, père Moïse, versez-moi I ■

Je lui versai la pleine rasade. Et comme je versais, il rit tout bas : des centaines de rides au coin des yeux, autour des joues, des moustaches et du menton, plissaient sa figure jaune. On ne l'entendait pas rire, mais la bonne humeur était peinte dans ses yeux.

t Du fameux kirsch ! du vrai, celui-là, père Moïse, dit-il en buvant. On 8*y connaît. On en a bu dans la forêt Noire, et qui ne coûtait rien ! Est-ce que vous ne trinquez pas avec moi? »

Je lui répondis :

« Avec plaisir. »

Et nous trinquâmes. Il m'observait toujours. Tout à coup il me dit, en me regardant du haut en bas avec malice :

«c Hé ! père Moïse, dites donc, je vous ai fait peur hier, hein? »

Il clignait des yeux.

«Oh!... sergent....

— Allons, allons, s'6cria-t-il en me posant la main sur Tépaule. Voyons, avouez que je vous ai fait peur. *

Il riait d'un air si content, que je ne pus ni'empécher de lui répondre :

a Eh bien ! oui, un peu I. ..

— Hé! hél hé! je le savais bien, fit-il. On vous avait dit : c Le sergent Trubert est un dur-à-cuire! » Vous avez eu peur, et vous m'avez fait un bon dîner, un dîner de prince, pour m'amadouer ! *

Il riait tout haut, et j'avais fini par rire aussi, nous riions tous les deux. Sorlé, de la

chambre voisine, ayant entendu cela, vînt sur la porte en disant :

— Bonjour, Monsieur le sergent. ■

Alors il s'écria :

■ Père Moïse, voilà ce qui s'appelle une femme î Vous pouvez vous vanter d'avoir une fière femme, une femme maligne, plus maligne que vous, père Moïse ; hé I hé I hé ! il faut ca, il faut cal »

Sorlé était toute réjouie.

« Oh! Monsieur le sergent, dit-elle, pouvczvous croire?...

— Bah ! bah I cria-t-il , vous êtes une maitresse femme; j'ai vu ça en arrivant et je me suis dit: «Attention, Trubert!.... on te fait bonne mine.... c'est une ruse de guerre pour i t'envoyer coucher à l'auberge.... Laissons i Tennemi démasquer ses batteries ! • Ah ! ah ! j ah! vous êtes de braves gens.... Vous m'avez ' fait dîner comme un maréchal de TEmpire. — i Maintenant, père Moïse, je m'invite à prendre ; de temps en temps avec vous un petit verre ; de kirsch. Met;tez la bouteille à part, c'est du bon ! Et, quant au reste, la chambre que vous ; m'avez donnée est trop belle, je n'aime pas l toutes ces fanfreluches; ces beaux meubles, ' ces lits tendres, c'est bon pour les femmes. | Moi, ce qu'il me faut, c'est une petite chambre ! comme celle à côté, deux bonnes chaises, une table en sapin, un lit simple avec son matelas, èa paillasse et sa couverture, et cinq ou six clous au mur pour accrocher mes effets. Vous allez me donner cela.

— Puisque vous le voulez. Monsieur le sergent

—Oui, je le veux ; la belle chambre sera pour la parade.

— Vous déjeunerez avec nous?dit ma femme, bien contente.

— Je déjeune et je dîne à la cantine, répondit le sergent. J'y suis bien, et je n'aime pas que de braves gens fassent des frais pour moi. Quand on a les égards qu'on doit à un vieux soldat, quand on montre de la bonne volonté, quand on est comme vous, Trubert est aussi ce qu'il doit être.

— Mais, Monsieur le sergent, reprit Sorlé...

—Appelez-moi sergent, dit-il. Je voiis connais maintenant. Vous ne ressemblez pas à toute cette canaille de la ville : des gueux qui se sont enrichis pendant que nous étions à nous battre, des misérables qui ne faisaient qu'entasser et s'étendre aux dépens des armées, qui vivaient de nous, qui nous doivent tout, et qui nous envoient coucher daxis des nids de punaiees I Ahl mille millions de tonnerres 1 »

Sa figure redevint tout à fait mauvaise * tes

moustaches tremblaient de colère^ et je pensais :

• Quelle bonne idée nous avons eue de le

bien traiter! Sorlé n'a que de bonnes

idées!.... «

Mais il se radoucit tout de suite et se mit à rire, en me posant la main sur le bras et s'écriant :

• Dire que vous êtes des juifs! une espèce de race abominable, tout ce qu'il y a de plus crasseux, de plus sale, de plus ladre.... Dire que vous êtes des juifs I.... C'est vrai, n'esl-ce pas , que vous êtes juifs ?

—Oui, Monsieur, répondit Sorlé.

— Eh bien ! parole d^honneur, ça m'étonne, dil-il; j'en avais tant vu de juifs, en Pologne, eu Allemagne, que je pensais : — On m'envoie clioz des juifs, gare, je vais tout démolir ! »

Ensuite, comme nous nous taisions, humiliés :

■ Allons^ ne parlons plus de ça. Vous êtes de braves gens, je serais f&chë de vous faire de la peine. Père Moïse, votre main. »

Je lui donnai la main.

• Vous me plaisez, dit-il. Maintenant^ madame Moïse, la chambre à côté. •

Nous le conduisîmes dans la petite chambre qu'il voulait, et tout de suite il alla reprendre son sac dans Tautre, en criant :

I Me voilà chez de braves gens ! Nous n'aurons pas de désagréments ensemble. Moi, je ne m'inquiète pas de vous; vous ne vous inquiétez pas de moi. J'entre, je sors, le jour ou la nuit : c'est le sergent Trubert, ça suffit. Et de temps en temps, le matin, nous prenons notre petit verre, c'est convenu, n'est-ce pas. Monsieur Moïse?

—Oui, sergent.

—Et voici la clef de la maison, lui dit Sorlé.

— A la bonne heure... tout est en ordre; maintenant je vais faire un somme. Portez-vous b!cn, mes amis. s^

— Dormez bien, sergent. ■

Nous sortîmes aussitôt, et nous Tentendimes se coucher.

c Tu vois. Moïse, tu vois, me dit ma femme tout bas dans l'allée, tout a bien été.

—Oui, lui répondis-je, très-bien, Sorlé, trèsbien, ton idée était bonne; et si maintenant les eaux- de-vie arrivent, nous serons heureux. •

Or, depuis ce moment, le sergent vivait chez ' aoufi sans déranger pei-sonne. Chaque matin, '

avant d'aller remplir son service, il venait s'asseoir quelques instants dans ma chambre et prendre son petit verre en causant. Il aimait à rire avec Sâfel, et nous l'appelions tous : • Notre sergent! » comme. s'il avait été de la famille. Lui paraissait content de nous voir; c'était un homme soigneux, il ne permettait pas à notre sckabès-GoU de lui cirer les souliers ; il blanchissait lui-même ses buffleteries et ne laissait pas toucher à ses armes.

Un matin que j'allais répondre à l'appel, en me rencontrant dans l'allée, il vit un peu de rouille à mon fusil et se mit à jurer comme le diable, criant :

• Ahl père Molse^ si je vous tenais dans ma compagnie, vous en verriez de dures I •

Je pensais :

« Oui, mais je n'y suis pas, Dieu merci ! Tu neme tiens pas! «

Sorlé, penchée sur la rampe en haut, riait de bon cœur.

Depuis ce jour, le sergent passait régulièrement l'inspection de mon fourniment; il fallait tout récurer, démonter la batterie, nettoyer le canon, fourbir la baïonnette, comme si j'avais eu l'idée d'aller me batti*e. Et même quand il sut que Monbome me traitait d'âne, il voulut aussi m'apprendre l'exercice. Toutes mes représentations ne servaient A rien, il disait en fronçant le sourcil :

« Père Moïse, je ne peux pas supporter qu'un brave homme comme vous en sache moins que la canaille. En route ! »

Et nous montions au grenier. Il faisait déjà très-froid, mais le sergent se fâchait tellement quand je n'exécutais pas les mouvements avec vigueur, qu'il finissait toujours par me faire suer à grosses gouttes.

« Attention au commandement, et pas de mollesse! » criait-il.

J'entendais Sorlé, Sâfel et la servante rire dans l'escalier, l'œil contre les lattes, et je n'osais pas tourner la tête.- Enfin, c'est tout de même ce brave Trubert qui m'apprit la charge en douze temps, et qui me rendit un des premiers voltigeurs de ma compagnie.

Ahl Frîtz, tout aurait bien marché si les eaux-de-vie étaient venues ; mais au lieu de mes douze pipes d'esprit-de-vin, nous vîmes arriver une demi-compagnie d'artilleurs de marine et quatre cents recrues pour le dépôt du 6* léger.

Presque aussitôt le gouverneur ordonna de raser le tour de la ville à six cents mètres.

Il faut avoir vu ce ravage autour de la place : ces haies ,- ces palissades , qu'on abat , ces maisonnettes qu'on démolit, et dont chacun emporte une poutre ou quelques planches; il

LE BLOCUS

faut avoir vu « du haut des remparts , les lignes de peupliers, les vieux arbres des vergers rou versés à terre et traînés par de véritables fourmilières d'ouvriers.,. Il faut avoir vu ces choses pour connaître la guerre !

Le père Frise, les deux garçons Camus, les Sade, les Bossert, toutes ces familles de jardiniers et de petits cultivateurs qui vivaient à Phalsbourg, étaient les plus désolés. Je crois entendre encore les cris du vieux Frise :

« Ah! mes pauvres pommiers! Ah! mes pauvres poiriers 1 Je vous avais plantés moimême voilà quarante ans. Que vous étiez beaux^ et toujours couverts dé bons fruits I Ah ! mon Dieu, quel malheur 1 >

Et les soldats hachaient toujours.

Vers la fin, le vieux Frise s'en alla le chapeau sur les yeux, il pleurait à chaudes larmes.

Le bruit courait aussi qu'on allait mettre le feu dans les Maisons-Rouges, au pied de la côte de Mittelbronn, à la tuilerie de Pernette, aux petites auberges de V Arbre-Vert et du Panier-Pkuri ; mais il parait que le gouverneur trouva que ce n*était pas nécessaire, que ces maisons étaient hors de portée, ou bien qu'on gardait cela pour la fin, et que les alliés arrivèrent plus tôt qu'on ne les attendait.

Ce qui me revient encore d'avant le blocus, c'est que, le 22 décembre, vers onze heures du matin, on battit le rappel. Toute la ville croyait que c'était pour l'exercice, et je partis tranquillement, comme à l'ordinaire, mon fusil sur l'épaule; mais, en arrivant au coin de la mairie, je vis déjà les troupes de la garnison formées sous les arbres de. la place.

Ou nous mit, comme elles, sur deux rangs ; et voilà que le gouverneur Moulin, les commandants Thomas et Petitgenet, et le maire, l'écharpe tricolore autour des reins, arrivent.

On bat aux champs, ensuite le tambourmaitrelève sa canne et les tambours se taisent. Le gouverneur parle ; tout le monde écoute, en se répétant l'un à l'autre les paroles qu'on entend de loin.

« Ofllciers, sous-officiers, gardes nationaux et soldats,

« L'ennemi s'est concentré sur le Rhin , il n'est plus qu'à trois journées de marche. La ville est déclarée en état de siège, les autorités civiles font place au gouvernement militaire. Le conseil de guerre est en permanence, il remplace les tribunaux ordinaires.

• Habitants de Phalsbourg, nous attendons de vous courage 9 dévouement, obéissance. Vive l'Empereur/»

Et mille cris de Vive l'Empereur/ s'élèvent au ciel.

Je frémissais jusqu'à la pointe '^es cheveux: mes eaux-de-vie étaient encore en route, je me regardais comme ruiné.

La distribution des cartouches, qu'on fit tout de suite, et l'ordre que reçut le bataillon d'aller piller les vivres et ramener le bétail des villages environnants, pour approvisionner la place, m'empêchèrent de réfléchir à mon malheur.

J'avais aussi à songer pour ma propre vie, car, en recevant un ordre pareil, chacun pensait que les paysans allaient se défendre, et c'est abominable d'avoir à se battre contre des gens qu'on dépouille !

J'étais tout pâle en réfléchissant à cela.

Mais quand le commandant Thomas nous cria : « Chargez ! • et que je déchirai ma première cartouche... que je la mis dans le canon... et qu'au lieu d'entendre sonner la baguette, je sentis une balle au fond !... Quand on nous commanda : ■ Par file à gauche. . gauche I En avant... pas accéléré... marche I • et que nous partîmes pour les Baraques-du- Bois-de-Chénes, pendant que le premier bataillon gagnait les Quatre-Yents et Bichelberg, le deuxième Wéchem et Metling; en songeant que nous allions tout prendre, tout enlever, et que le conseil de guerre était à la mairie pour juger ceux qui ne feraient pas leur devoir, toutes ces choses nouvelles et terribles me bouleversèrent I. Je regardais de loin le village, les yeux troubles, me figurant d'avance les cris des femmes et des enfants.

Vois-tu, Fritz, de prendre au pauvre paysan, à l'entrée de l'hiver, ce qui le fait vivre, de lui prendre sa vache, ses chèvres, ses porcs, enfin tout, c'est épouvantable ! et mon propre malheur me faisait encore mieux sentir celui des autres.

Et puis, tout en marchant, je songeais à ma fille Zeften, à Baruch, à leurs enfants, et je m'écriais dans mon cœur :

t Seigneur ! Seigneur I si les ennemis arri* vent, qu'est-ce qu'ils feront dans une ville ouverte comme Saverne? On va tout leur prendre 1 Nous serons misérables du jour au lendemain ! •

Au milieu de ces pensées qui me coupaieiU la respiration, je voyais déjà plusieurs paysans, qui nous regardaient venir de leurs petites fenêtres sur les champs et du milieu de leur rue, sans bouger. Ils ne savaient pas ce que nous venions faire chez eux.

Six gendarmes à cheval nous précédaient ; le commandant Thomas leur donna l'ordre de passer à droite et à gauche des Baraques, pour

LE BLOCUS

empêcher les paysans de pousser leur bétail dans le bois, lorsqu*ils sauraient que nous venions les piller.

Ils partirent au galop.

Nous arrivions alors à la première maison, où se trouve le crucifix en pierre. On nous cria:

«Halte! •

Ensuite on détacha trente hommes pour mettre des factionnaires dans les ruelles, et je fus de ce nombre, ce qui me fit plaisir, car j'aimais encore mieux être en faction, que d*entrer dans les écuries et les granges.

Gomme nous défilions par la grande rue, les paysans nous demandaient:

« Qu'est-ce qui se passe? Est-ce qu'on a coupé du bois? Est-ce que vous venez faire des arrestations? •

Et d^autres choses semblables. Mais nous ne répondions rien, et nous marchions au pas accéléré.

Monborne me plaça dans la troisième ruelle à droite, près de la grande maison du père Frantz, Téleveur d'abeilles, en arrière sur la pente du vallon. On entendait bêler les moutons et mugir les bœufs; ce gueux de Monborne disait, en clignant de Tceil :

« Il y aura gras 1 Nous allons étonner les Baraquins. »

11 n'avait pas de pitié des gens et me dit : « Moïse, tu vas rester là. Si quelqu'un veut passer, croise la baïonnette. Si Ton fait résistance, pique hardiment et puis tire. Il faut que force reste à la loi. >

Je ne sais pas où ce savetier avait entendu cela; mais il me laissa dans la ruelle, entre deux haies toutes blanches de givre, et poursuivit son chemin avec le reste du piquet.

J'attendis donc en cet endroit près de vingt minutes, me demandant ce que je ferais si les paysans voulaient sauver leur bien, et me disant qu'il vaudrait mieux tirer sur le bétail que sur les gens.

J'étais dans un grand trouble et j'avais froid, quand les cris éclatèrent. Presque en même temps conunença le roulement du tambour. Les hommes entraient dans les écuries et chassaient le bétail dehors. Les Baraquins juraient, pleuraient; quelques-uns voulaient se défendre.— Le commandant Thomas criait : a Sur la place 1 Poussez sur la place 1 • Des vaches se sauvaient à travers les haies, enfiln c'était un tumulte qu'on ne peut se figurer, et je m'estimais heureux de n'être pas au milieu de ce pillage; mais cela ne dura pas longtemps, car tout à coup une bande de chèvres, poussées par deux vieilles femmes, enfila la ruelle pour descendre au vallon.

Alors il fallut bien croiser la baïonnette et crier :

« Halte ! > ^

Une des femmes, la mère Migneron, nie connaissait; elle avait une fourche et me dit toute pâle :

« Moïse, laisse-moi passer! »

Je voyais qu'elle s'approchait tout doucement, pour me renverser avec sa fourche. L'autre essayait de faire entrer les chèvres dans un petit jardin à côté, mais les palissades étaient trop serrées et la haie trop haute.

J'aurais bien voulu les laisser descendre et dire que je n'avais rien vu, malheureusement le lieutenant Rollet arrivait derrière et criait ;

< Attention I •

Et deux hommes de la compagnie suivaient: le grand Mâcry et Schweyer, le brasseur.

La vieille Migneron, voyant que je croisais la baïonnette, se mit à dire en grinçant des dents :

« Ah ! gueux de juif, tu me le payeras ! »

Elle était tellement indignée, que mon fusil ne lui faisait pas peur, et que trois fois, avec sa fourche, elle essaya de me piquer; mais alors je vis que Texercice est bon à quelque chose, car je parai tous ses coups.

Deux chèvres me passèrent entre les jambes, les autres furent prises. On repoussa les vieilles, on cassa leur fourche, et finalement les camarades regagnèrent la grande rue, pleine de bétail qui mugissait et donnait des coups de pied.

La vieille Migneron, assise dans la haie, s'arrachait les cheveux.

Et voilà que deux vaches arrivent encore, la queue en Tair, sautant par-dessus les palissades, elles renversent tout : les paniers d abeilles et le vieux rucher. Par bonheur, c'était l'hiver, les abeilles restèrent comme mortes dans les paniers ; sans cela, je crois qu'elles auraient mis notre bataillon en déroute.

La corne du hardier^ sonnait dans le village. On était allé le mettre en réquisition au nom de la loi. Ce vieux hardier Nickel passa dans la grande rue, et les bétes se calmèrent; on put les ranger en ordre. Je les vis défiler devant la ruelle : les bœufs et les vaches en tête, les chèvres ensuite et les cochons derrière.

Les Baraquins suivaient en lançant des pierres et jetant des bâtons. Je voyais déjà que, si l'on m'oubliait, ces malheureux tomberaient sur moi, et que je serais massacré; mais le sergent Monborne vint me relever avec les autres camarades.Tous riaient et disaient :

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