‹ Romans nationauxChapitre 139 sur 247 · PAtrd · texte numérisé non relu

PAtrd

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LE BLOCUS

« Nous les avons tondus! Il ne reste plus une chèvre aux Baraques, nous avons tout pris d'un seul coup de filet. ■

Nous pressions le pas pour rejoindre la colonne, qui marchait sur deux lignes à droite et à gauche du chemin : le troupeau dans le milieu, notre compagnie derrière, et Nickel avec le commandant Thomas en tête. Cela formait une file d'au moins trois cents pas. Onavait attaché sur chaque hête quelques bottes de foin pour les nourrir.

C*est ainsi que nous repassâmes lentement dans Tallée du cimetière.

Sur les glacis, on fit halte, on resserra le troupeau, et Tordre arriva de le faire descendre dans les fossés, derrière Tarsenal.

Nous étions les premiers revenus; nous avions ramené treize bœufs, quaranle-cinq vaches, une quantité de chèvres et de cochons, et quelques moutons.

Tout ce jour, les compagnies rentrèrent avec leur butin, de sorte que les fossés étaient remplis de bétail, qui vivait en plein air. Alors le gouverneur dit que la garnison avait des vivres pour six mois, que chaque habitant devait prouver qu'il en avait pour autant, et que les visites domiciliaires allaient commencer.

On nous avait fait rompre les rangs devant Thôtel de ville. Je montais la grande rue, mon fusil sur l'épaule, quand quelqu'un m'appela:

c Hé I père Moïse 1 »

Je me retourne, c'était notre sergent.

« Eh bien I dit-il en riant, vous venez de faire votre premier coup de main, vous nous avez ramené des vivres. A la bonne heure !

— Oui, sergent, c'est bien triste I

— Gomment, triste! Treize bœufs, quarantecinq vaches, des cochons et des chèvres, c'est magnifique !

— Sans doute, mais si vous aviez entendu les cris de ces pauvres gens... si vous aviez vu!,...

— Bah! bah! fll-il; primo^ père Moïse, il faut que le soldat vive, il faut que les hommes aient leur ration, pour se battre. J'en ai vu bien d'autres en Allemagne, en Espagne et en Italie 1 Le paysan est égoïste, il veut garder son bien, il ne regarde pas à Thonneur du drapeau, c'est de la racaille ! Ce serait en quelque sorte pire que le bourgeois, si l'on avait la bêtise de l'écouter ; il faut déployer de la vigueur.

— Nous en avons déployé, sergent, lui répondis-je, mais si j'étais le maître, nous n'aurions pas dépouillé ces malheureux; ils sont déjà bien assez à plaindre.

— Vous êtes trop bon, père Moïse, fit-il, et vous croyez que les auti^es vous ressemblent. Mais il faut toujours penser que les paysans,

les bourgeois, les gens de loi ne vivent que sur le militaire, et qu'ils profitent de tout sans vouloir rien payer. Si l'on vous écoulait, nous péririons de faim dans cette bicoque; les paysans nourriraient les Russes, les Autrichiens, les Bavarois à nos dépens ; ce tas de gueux se gobergeraient matin et soir, et nous autres, nous aurions les dents longues comme des rats d'église. Ça ne peut pas aller, ça n'a pas de bon gens! »

Il riait tout haut. Nous étions arrivés dans Dtjtre allée, je montais Tescalier.

■ C'est toi, Moïse? me dit Sorlé dans l'obscurité, car la nuit commençait à venir.

—Oui, c'est le sergentet moi, lui répondis-jc.

— Ahf bon, fit-elle, je t'attendais. »

Et le sergent s'écria :

• Madame Moïse, maintenant votre mari peut se vanter d'être un vrai soldat; il n'a pas encore vu le feu , mais il a déjà ci*oisé la baïonnette.

— Ah ! dit Sorlé, je suis bien contente de le voir revenu. ■

Dans la chambre, à travers les petits rideaui blancs de la porte, brillait la lampe, et Ton sentait que la soupe était servie. — Le sergent entra chez lui, comme à l'ordinaire, et nous dans notre chambre. Sorlé me regardait avec ses grands yeux noirs, elle voyait ma pâleur et savait bien ce que je pensais. Elle m'ôta la giborne et prit mon fusil, qu'elle déposa dans le cabinet.

« Où donc est Fâfel? lui demandai-je.

— Il doit encore être sur la place; je l'avais envoyé voir si vous étiez rentrés. Mais écoute, il ri monte. » j

Alors j'entendis l'enfant monter l'escalier; ' presque aussitôt il ouvrit la porte et vint m'embrasser tout joyeux.

Nous nous mimes à table, et, malgré ma grande tristesse, je mangeai de bon appétit, n'ayant rien pris depuis le matin.

Tout à coup Sorlé me dit :

« Si la facture n'arrive pas avant qu'on ait fermé les portes de la ville, nous ne devrons rien, car tout reste aux risques du marchand, jusqu'à ce qu'on ait pris livraison. Il faut aussi la lettre de voiture.

— Oui, lui répondis-je, et ce sera juste; M. Quataya, au lieu de nous envoyer les esprits tout de suite, a mis huit joursà nous répondre. S'il avait expédié les douze pipes le jour même ou le lendemain, elles seraient ici . La faute du retard ne doit pas retomber sur nous. •

Tu vois, Fritz, dans quelles inquiétudes nous étions; mais comme le sergent vint ensuite fumer sa pipe au coin du poêle, selou son habitude, nous ne dîmes plus rien de cela.

LE BLOCDS.

Je parlai seulement de mes craintes au sujet de Zeffen, de Baruch et de leurs enfants, dans une ville ouverte comme Saveme. Le sergent cherchait à me rassurer, disant que dans des endroits paj'eils on fait bien toute sorte de réquisitions en vins, eaux-de-viOi viandes, voitures, charrettes et chevauz> mais qu^à Anoios de résistance, on laisse les gens tranquilles, et qu'on tâche même de bien vivre avec eux.

Nous restâmes à causer jusque vers dix heures. Le sergent, qui devait être de garde à la porte d'Allemagne, étant sorti, nous allâmes enfin nous coucher.

Celait la nuit du 22 au 23 déceml)re, une nuit très-froide.

Le lendemam, au petit jour,^ quand je poussai les volets de notre chambre, tout était blanc de neige : les vieux ormes de la place, la grande rue, les toits de Ja mairie, de la halle et de Téglise. Quelques voisins : le ferblantier Recco, le boulanger Spick, la vieille matelassière Durand ouvraient leurs portes et regardaient I comme éblouis, en criant *

« Hé I voilà l'hiver! »

i On a beau voir cela teue les ans , c'est une , nouvelle existence. On respire mieux dehors, j et, dans les maisons, on est content de s'asseoir au coin de Tàtre, et de fumer sa pipe en regardant le feu rouge qui pétille. Oui, j'ai toujours senti cela depuis soixante-quinze sjhb, et je le sens encore.

A peine avais-je poussé les volets, que. Sâfel sautait de son lit comme un écureuil et venait s'aplatir le nez contre une vitre^ ses grands cheveux ébouriffés et les jambes nues.

« Oh! la neige, disait-il, la nei gel Maintenant on va glisser sur le guévoir. »

Sorlé^ dans la chambre à côté, se dépéchait de mettre ses jupons et d'accourir. Nous regardâmes tous quelques instants; ensuite j'allai faire le feu^ Sorlé passa dans la cuisine, Sâfel s'habilla vite, et tout rentra dans le courant ordinaire.

Malgré la neige qui tombait, il faisait trèsfroid. Rien que de voir le feu prendre d'un coup, et de l'entendre galoper dans le poêle, on comprenait qu'il gelait à pierre fendre. Tout en mangeant notre soupe, je dis à

Sorlé :

« Le pauvre sergent a dû passer une nuit terrible. Son petit verre de kirsch lui ferait joliment plaisir.

«-*Ouit dil-elle, tu fais bien d'y penser. ■

Elle ouvrit l'armoire et remplit de kirsch mon petit flacon de voyage.

Tu sais, Fritz, que nous n'aimons pas à entrer dans les auberges, quand nous, sommes en route pour nos affaires. Chacun de nous emporte sa petite bouteille et sa croûte do pain ;^ c'est meilleur et plus conforme à la loi de rÉternel.

Sorlé remplit donc mon flacon, et je le mis dans ma poche, sous la liouppelande^ pour aller au corps de garde. Sàfel voulait me suivre, mais sa mère lui dit de rester^ et je descendis seul^ bien content de pouvoir faire un plaisir à nblre sergent.

Il était environ sept heures; la quantité de neige qui tonibait des toits à chaque coup de vent vous aveuglait. Hais en longeant les murs, le nez dans ma houppelande bien serrée sur les épaules^ j'arrivai tout de même à I lia porte d'Allemagne, et j'allais descendre les trois marches du corps de garde, sous la voûte à gauche, quand le sergent lui-même ouvrit la lourde porte et s'écria :

• C'est vous, père Moïse! Que diable venez- ' vous faire ici par ce froid de loup? »

Le.corjps de garde était plein de brouillard; on voyait à peine au fond les hommes étendus sur le lit de camp, et cinq ou six vétérans auprès du poêle, rouge comme une braise.

Je ne fis que regarder.

« Voici, dis-je aii sergent, en lui présentant ma petite bouteille^ç'est votre goutte de kirsch que je vous apporte, car iUa fait bien froid cette nuit, et vous devez en avoir besoin.

^Vous avez donc pensé à moi, père Moïse 1 s'écria-t-il en me prenant par le bras et me regardant comme attendri.

— Oui, sergent

— Eh bien! ça me fait plaisir. »

Alors, il leva le coude et but un bon coup. Dans le même instant, on criait au loin : Qui vive! El le poste de l'avancée courait ouvrir la barrière.

« C'est bon, fit le sergent en tapant sur le bouchon et me rendant la bouteille ; reprenez ça, père Moïse, et meroi ! »

Ensuite il tourna la tête du côté de la demilune et dit :

« Du nouveau! qu'est-ce que c'est? »

Nous regardions tous les deux, quand un maréchal des logis de hussards, un vieux sec et tout gris, avec des quantités ée chevrons sur le bras, arriva ventre à terre. ^

Toute ma vie j*aurai cet homme devant les yeux : son cheval qui fume, sa sabretache qui vole, son sabre qui sonne contre la botte, son colback et son dolman couverts de grésil; sa figure longue, osseuse et ridée, le nez en

poiate, le menton allongé, les yeux jaunes. Je le verrai toujours arriver comme le vent , et puia BOUS la voûte, en face de nous, retenir son rlieval qui se dresse, et nous crier d'une voix de trompeltti :

• L'hôlel du gouverneur, sergent?

— La première maison à droite , maréchal des logis. -~Quoi de nouveau?

— L'ennemi est ea Alsacel •

Ceux qui n'ont pas vu des hommes pareils, des hommes habitués aux longues guerres et durs comme du fer, ceux-là ne pourront jamais se les représenter. Et puis, il faut avoir entendu ce cri:

• L'ennemi est en Alsace I • Cela TOUS taisait frémir.

Los vétérans étaient ^uvlis ; le s^i'rgent disiai',

en voyant le hussard attacher son cheval à h porle du gouverneur ;

• Eli bien I père Moïse, nous allons nous regarder le blanc des yeux ! »

Il riait, tous les autres paraissaient conteots.

Moi, je repartis hien vite, la tête pochée, et me répétant dans l'épouvante les paroles du prophète :

» Il viendra courrier sur courrier et messager sur messager, pour annoncer au roi que ses gués sont surpris, que ses marais sont brûlés par le feu, et que ses hommes de guerre se retirent ; car les hommes vaillants ont cessé de combattre, ils se sont tenus dans les forteresses, leur force a manque, et les barrières ont été rompues. Levez l'étendard sur la terre, KoniiPïde 1,1 trempette parmi les nations, pré-

Quelle ulûlUon d'avoir du bien, «t de lentir qu'il ist u tw. [Pigs il.)

parez les nations contre lui, applique! contre lui Jea royaumes, ordonnes contre lui des capitaines I... et la terre sera ébranlée, et elle sera en travail, parce que tout ce que rSteniel a résolu sera exécuté, pour réduire le pays en désolation, tellement qu'il n'y ait personne qui y habitai >

Je voyais s'approcher ma ruine, mon espoir était perdu.

■ Mon Dieu, Moïse, s'écria ma femme en me voyant revenir, qu'as-tu donc? Ta âgure est toute bouleversée, il se passe quelque chose de terrible I

— Oui, Sorlé, lui dis-je en m'asseyant, le temps des grandes misères est arrivé, dont le prophète a dit : • Le roi du midi le heurtera de se» cornes, et le roi de l'aquilon s'élèvera |

contre lui comme une tempête pi entrera dans ses terres, il les inondera, et il passera outreN

Je disais cela levant les mains au ciel. Le petit Sâfel se serrait entre mes genoux, Soilé me regardait, ne sachant que répoudi-e. Et je leur racontai que les Autrichiens étaient en Alsace, que les Bavarois, les Suédois, les Pruaaiens et les Russes arrivaient par centaines de mille, qu'un hussard était venu nous annoncer ces grands malheurs, que nos esprits-devin étaient perdus, et que la ruine s'élevait sur nos létes.

Alors je répandis quelques larmes, et Sorlé ni Sâ[el ne poui aient me consoler.

C'était la huitième heure du jour. Un grand tumulte commençait en ville ; on entendait rouler le tambour et faire les publications, on

LE BLOCUS

aurait cru que les ennemis arrivaient déjà!

Mais une chose qui me revient surtout, car nous avions ouvert une fenêtre pour entendre, c'est que le gouverneur prévenait les habitants de vider tout de suite leurs granges et leurs greniers à foin , et que , dans le moment où nous écoutions, une grande voiture d'Alsace, attelée de deux chevaux, — Baruch assis près du timon, Zeffèn derrière, sur une botte de paille, son petit enfant dans les bras et l'autre enfant près d'elle, — déboucha tout à coup dans la rue.

Ils se sauvaient chez nous I

Cette vue me bouleversa, et, levant les mains, je m'écriai ;

« Seigneur, maintenant écarte de moi toute faiblesse ! Tu le vois, j'ai besoin de vivre encore pour ces petits enfants. Sois donc ma force, ne me laisse point abattre! »

Et tout de suite je descendis les recevoir. Sorlé et Sâfel me suivaient. C'est moi-même qui pris ma fille dans mes mains, et qui la levai pour la poser à terre, tandis que Sorlé prenait les enfants et que Baruch criait :

« Nous arrivons à la dernière heure ! On poussait la barrière quand nous sommes entrés. Beaucoup d'autres des Quatre- Vents et de Saverne resteront dehors. »

Je lui répondis :

« Dieu soit loué, Baruch I Et vous tous, mes chers enfants, soyez les bienvenus. Je n'ai pas grand'chose, je ne suis pas abondant en biens, mais tout ce que j'ai, vous l'avez... tout est à vous. ..Venez!...»

Et nous montâmes, Zeffen, Sorlé et moi, portant les enfants ; tandis que Baruch restait encore en bas pour décharger ce qu'ils avaient apporté, puis il vint à son tour.

En ce moment les rues se remplissaient de paille et de foin qu'on jetait des greniers. Le vent s'était calmé, la neige ne tombait plus. Peu de temps après, les cris et les publications cessèrent.

Sorlé s'était dépêchée de servir quelques restants de notre souper, avec une bouteille de vin, et Baruch, tout en mangeant, nous racontait que l'épouvante était en Alsace, que les Autrichiens avaient tourné Bâle, qu'ils 8'avançaient à marches forcées sur Schlestadt, Neuf-Brisach et Strasbourg, après avoir entouré Hnningue.

« Tout se sauve, disait-il ; on court vers la montagne , on emporte sur sa charrette ce qu'on a de plus précieux, on pousse les troupeaux dans les bois. Le bruit se répand déjà qu'on a ru des bandes de Cosaques à Mutzig, mais ce n'est guère possible, puisque l'armée du maréchal Victor est dans le^Haut-Rhin, et que des dragons passent tous les jours pour le

rejoindre; comment auraient-ils pu traverser ses lignes sans livrer bataille? •

Voilà ce qu'il disait. Nous Técoutions avec une grande attention, lorsque le sergent arriva. Il venait de finir son service, et restait debout sur la porte, nous regardant tout étonné.

Alors je pris Zeffen par la main, et je dis :

« Sergent, voici ma fille, voici mon gendre, et voici mes petits-enfants, dont je vous ai parlé quelquefois. Ils vous connaissent, car dans mes lettres, je leur ai raconté combien nouB vous aimions. *

Le sergent regardait Zeffen.

« Père Moïse, répondit-il, vpusavez une fille très-belle, et votre gendre me parait un brave homme. »

Ensuite il prit dans les bras de Zeffen le petit Esdras, et le leva en lui faisant une gri* mace; et l'enfant riait, de sorte que tout le monde* était content. L'autre petit ouvrait de grands yeux.

« Mes enfants viennent pour rester ayee moi, dis-je au sergent; vous leur pardonnerez de faire un peu de bruit dans la maison, n'estce pas?

— Gomment, père Moïse, s'écria-t-il, je leur pardonnerai tout! N'ayez pas de soucis, ne sommes-nous pas de vieux amis? »

Et tout de suite, malgré ce que noue pûmes dire, il choisit une autre chambre donnant sur la cour.

« Il faut que toute la nichée soit ensemble, disait-il. Moi, je suis l'ami de la famille, le vieux sergent qui ne veut troubler personne, pourvu qu'on soit content de le voir. »

Je fus tellement attendri, que je me levai lui prendre les deux mains.

« Le jour où vous êtes entré dans ma maison est un jour béni, lui dis-je les larmes aux yeux; que l'Étemel en soit remercié I »

n s'écriait en riant :

« Allons donc, père Moïse, allons donc I ce que je fais n'est-il pas tout naturel? Pourquoi vous en étonner ? »

Aussitôt il sortit prendre ses effets et les poria dans sa nouvelle chambre ; puis il descendit, ne voulant pas nous gêner davantage.

Comme on se trompe, pourtant! ce sergent, que Frichard nous avait envoyé pour notre désolation, au bout de quinze jours était un des nôtres; il aurait tout fait pour nous être agréable, et, malgré le nombre des années qui se sont écoulées depuis, je ne puis songer à ce brave homme sans attendrissement.

Quand nous fûmes seuls, Baruch nous prô<vint qu'il ne pourrait pas rester à Phalsbourg, qu'il était venu nous amener sa famille, avec toutes les provisions qu'il avait pu trouvor

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dans le premier moment de* trouble; mais qu*au milieu de dangers pareils, quand l'ennemi ne pouvait tarder à paraître, son devoir était de garder la maison, et d'empêcher autant que possible le pillage de leurs marchandises.

Cela nous paraissait raisonnable, et nous attrista tout de même : on se figurait le chagrin de vivre loin les uns des autres, de ne plus recevoir de nouvelles, d'être toujours dans Tinquiétude sur le sort de ceux qu'on aime !... Et pourtant chacun s'occupait de ses affaires : Sorlé et Zeffen arrangeaient le lit des enfants, Baruch montait les provisions qu'il avait apportées, Sâfel jouait avec les deux petits, et moi j'allais et je venais, rêvant à nos malheurs.

Enfin^ lorsque Zeffen et les enfants furent établis dans la belle chambre, comme la porte d'Allemagne était déjà fermée et que celle de France devait l'être à deux heures au plus tard, pour laisser sortir les étrangers de la ville, Baruch s'écria :

• Zeffen, voici le moment I b A peine eut-il prononcé ces mots, que la grande désolation commença : les cris, les embrassades et les larmes !

Ah ! c'est un grand bonheur d'être aimé, c'est le seul vrai bonheur de la vie, mais quel chagrin de se séparer I... Et comme on s'aimait chez nous! ... comme Zeffen et Baruch s'em* brassaientl... comme ils se passaient les petits enfants... comme ils les regardaient... et se remettaient à sangloter!

Que dire dans un instant pareil? Assis prés de la fenêtre, les mains sur ma figure, je n a- Tais pas la force d'élever la voix ; je pensais :

c Mon Dieu, faut-il qu'un seul homme tieune le sort de tous entre ses mains ! Faut-il que par sa seule volonté, et pour la satisfaction de son orgueil, tout soit confondu, bouleversé, séparé! Mon Dieu, ces misères nefini- Tont-elles jamais? N'auras-tu jamais pitié de tes pauvres créatures? »

Je ne levais pas les yeux, j'écoutais ces plaintes qui me déchiraient le cœur^ et qui se prolongèrent jusqu'au moment où Baruch, voyant Zeffen abattue et sans force, se sauva,

i nie faut!. ..il le faut!... Adieu, Zeffen!... adieu, mes enfants!... adieu, tous !... • Personne ne le suivit !

Kous entendîmes rouler la voiture qui Remportait, et, depuis, ce fut la grande tristesse, cette tristesse dont 11 est dit :

« Nous nous sommes tenus auprès du fleuve de Babylone, et même nous y avons pleuré, nous souvenant de Sion. — Nous avons sus-

pendu nos harpes aux saules. — Quand ceux qui nous avaient emmenés nous ont demandé de chanter des cantiques, et qu'ils nous ont dit : • Chantez-nous quelques cantiques de Sion ! • nous avons répondu : — Comment chanterions-nous les cantiques de TEternel dans une terre étrangère? §

Mais en ce jour il devait encore m'arriver une épouvante plus grande que les autres. Tu te rappelles, Fritz, que Sorlé m'avait dit la veille au soir, pendant le souper, que si nous ne recevions pas la lettre de voiture, nos espritsde-vin resteraient à la charge de M. Quataya, de Pézenas, et que nous n'aurions plus à nous en inquiéter.

Je le croyais aussi, cela me paraissait juste; et comme sur les trois heures les portes d'Allemagne et de France étaient fermées et que rien ne pouvait plus entrer en ville, tout me paraissait fini de ce côté, j'étais soulagé de mes inquiétudes :

« C'est malheureux. Moïse, me disais-jeen allant et venant dans la chambre, oui, car si ces esprits étaient partis huit jours plus tôt, nous aurions fait de beaux bénéfices; mais au moins te voilà débarrassé des plus grands soucis. Contente-toi de ton ancien commerce. Ne fais plus d'entreprises pareilles, qui vous rongent l'âme. N^mets plus ton bien enjeu d'un coup, et que ceci te serve de leçon. •

Voilà ce que je pensais, quand j'entendis, vers quatre heures, quelqu'un monter notre escalier. C'était un pas lourd, le pas d'un homme qui cherche son chemin, en tâtonnant dans l'ombre .

Zeffen et Sorlé se trouvaient dans la cuisine et préparaient le souper. Les femmes ont toujours quelque chose à se raconter entre elles qu on ne doit pas entendre ; j'écoute donc, et puis j'ouvre en disant :

a Qui est là?

—N'est-ce pas ici que demeure M. Molse^ marchard d'eau-de-vie? » me demande un homme en blouse et large feutre, son fouet pendu à l'épaule; enfin une grosse figure de roulier.

En entendant cela, je devins tout pâle, et je

répondis :

• Oui, je m'appelle Moïse. Que voulez-vous? •

11 entre alors el tire de dessous sa blouse un

gros portefeuille en cuir. Je le regardais tout

tremblant.

LE BLOCUS

• Tenez, dit-il en me remettant deux^,papiers : ma facture et ma lettre de voiture, voilà ! C'est pour vous les douze pipes de troissix de Pézenas?

—Ouï, où sont-elles?

— Sur la côte de Mittelbronn, à vingt minutes d'ici, répondit-il tranquillement. Des Cosaques ont arrêté mes voitures, il a fallu dételer. Je me suis dépéché de venir en ville, par une poterne sous le pont. »

Comme il parlait, les jambes me manquèrent; je tombai dans mon fauteuil sans pouvoir répondre un mot.

« Vous allez me payer le port, dit cet homme, et reconnaître la livraison. »

Alors je criai d'une voix désolée :

« Sorlé! Sorlé! b

Et ma femme accourut avec Zeffen. Le voituner leur expliqua tout; moi je n'entendais plus rien, je n'avais plus que la force de crier :

« Maintenant tout est perdu!... Maintenant il faut payer sans avoir la marchandise ! •

Ma femme disait :

« Nous voulons bien payer. Monsieur, mais la lettre porte que les douze pipes seront rendues en ville. •

A la fin le voiturier répondit :

« Je sors de chez le juge de paix. Avant de me présenter chez vous, j'ai voulu connaître mon droit; il m'a dit que tout esta votre charge, même mes chevaux et mes voitures, entendez-vous? J'ai dételé mes chevaux et je me suis sauvé, c'est autant de moins sur votre compte. Voulez-vous régler^ oui ou non? »

Nous étions comme niorts d'épouvante^ quand le sergent survint. Il avait entendu crier, et demanda :

• Qu'est-ce que c'est, père Moïse? Qu'avezvous? Qu'est-ce que cet homme vous veut ? •

Sorlé, qui ne perdait jamais la tête, lui raconta tout, clairement et vite; il comprit aussitôt et s'écria :

• Douze pipes de trois-six, ça fait vingtquatre pipes de cognac. Quelle chance pour la garnison I quelle chance !

—Oui, répondis-je, mais elles ne peuvent plus entrer, les portes de la ville sont fermées, et les Cosaques entourent les voitures.

— Plus entrer I cria le sergent en levant les épaules, allons donc! Est-ce que vous prenez le gouverneur pour une bête? Est-ce qu'il ira refuser vingt-quatre pipes de bonne eau-de-vie, quand la garnison en manque? Est-ce qu'il va laisser cette aubaine aux Cosaques?... Madame Sorlé^ payez le port hardiment ; et vous, père Moïse, mettez votre capote et suivez-moi chez le gouverneur, avec la lettre dans votre poche. En route 1 Ne perdons pas une minute. Si les

Cosaques ont le temps de mettre le nez dans vos tonneaux, vous y trouverez un fameux déficit, je vous en réponds. • En entendant cela, je m'écriai :

' « Sergent, vous me sauvez la vie ! > Et je me dépêchai de mettre ma capote. Sorlé me demanda :

• Faut-il payer le port? ■

— Oui! paye! • lui répondis-je en descendant, car il était clair que le roulier pourrait nous forcer.

Je descendis donc, l'esprit plein de trouble.

Tout ce que je me rappelle de ce moment, c'est que le sergent marchait devant moi dans la neige^ qu'il dit ensuite quelques mots au sapeur de planton à Thôtel du gouverneur, et que nous montâmes le grand escalier à rampe de marbre.

En haut, sur la galerie entourée d'une balustrade, le sergent me dit :

« Du calme, père Moïse. Sortez votre lettre, et laissez-moi parler. »

En même temps il frappait doucement contre ime porte.

• Entrez I » dit quelqu'un.

Nous entrâmes.

Le colonel Moulin, un gros homme en robe de chambre et petite calotte de soie, fumait sa . pipe en face d'un bon feu. H était tout rouge, et avait sur le marbre de la cheminée, à côté de la pendule et des vases de fleurs^ un carafon de rhum et un verre à côtes.

« Qu'est-ce que c'est? dit-il en se retournant.

—Mon colonel, voici ce qui se passe, répondit le sergent : douze pipes d'esprit-de-vin sont arrêtées sur la côte de Mittelbronn, des Cosaques les entourent...

—Des Cosaques! s'écria le gouverneur, ils ont déjà franchi nos lignes?

—Oui, dit le sergent, c'est un hourra de Cosaques. Ils tiennent les douze pipes de troissix, que ce patriote avait fait venir de Pézenas pour soutenir la garnison,

—Quelques bandits, fit le gouverneur, dea pillards I

—Voici la lettre, • répondit le sergent en me la prenant de la main.

Le colonel jeta les yeux dessus et dit d^un ton brusque :

• Sergent, vous allez prendre vingt-cinq hommes de votre compagnie. Vous irez au -pas de course délivrer les voitures, et vous metirez les chevaux du village en réquisition pour les amener en ville. •

Et comme nous voulions sortir :

« Attendez, fit-il en allant à son bureau écrire quatre mots, voici l'ordre I •

LE BLOCUS

Une fois dans Fescalier, le sergent me dit :

• PèreMoïse^ courez chez le tonnelier, on aura peut-être besoin de lui et de ses garçons. Je connais les Cosaques : leur première idée aura été de décharger les pièces, pour être plus sûrs de les garder. Qu*on apporte les cordes et les échelles. Moi, je vais à la caserne réunir mes hommes. •

Alors je courus comme un cerf à la maison. J'étais indigné contre les Cosaques, et j entrai prendre mon fusil et mettre ma giberne. J'aurais été capable de me battre contre une armée, je ne voyais plus clair.

Sorlé et ZefTen me demandaient :

• Qu'est-ce que c*est? Où vas-tu ? • Je leur répondis :

« Vous saurez cela plus tard 1 »

Et je repartis chez Schweyer. Il avait deux grands pistolets d'arçon, qu'il passa bien vite dans la ceinture de son tablier, avec, la hache: ses deux garçons, Nickel et Frantz, prirent l'échelle et les cordes, et nous courûmes à la porte de France.

Le sergent ne s*y trouvait pas encore ; mais deux minutes après il descendait la rue du Rempart en courant, avec une trentaine de vétérans à la file, le fusil sur Tépaule.

L'ofBcier de garde à la poterne n'eut qu'à voir l'ordre pour nous laisser sortir, et quelques instants après nous étions dans les fossés de la place, derrière l'hôpital, où le sergent fit ranger ses hommes, en leur disant :

« C'est du cognac... vingt-quatre pipes de cognac I Ainsi, camarades, attention I La garnison est privée d'eau-de-vie; ceux qui n'aiment pas l'eau- de-vle n'ont qu'à se mettre derrière.»

Mais tous voulaient combattre au premier rang, ils riaient d'avance.

Nous montâmes donc Tescalier, et l'on se remit en ordre dans les chemins couverts. Il IK)uvait être cinq heures. En regardant sur la pente des glacis, on voyait la grande prairie de l^Eichmatt, et plus haut les collines de Mittelbronn couvertes de neige. Le ciel était plein de nuages et la nuit venait. Il faisait trèsfroid.

• En route ! • dit le sergent.

Et nous gagnâmes la chaussée. Les vétérans, sur deux files, couraient à droite et à gauche, le dos rond, le fusil en bandoulière; ils avaient de la neige jusqu'aux genoux.

Schweyer, ses deux garçons et moi, nous marchions derrière.

Au bout d un quart d*heure, les vétérans, qui galopaient toujours , étaient déjà loin ; nous entendions encore sauter leurs gibernes, mais bientôt ce bruit se perdit dans Téloigne-

ment, et puis nous entendîmes le chien des TroiS'Maisons aboyer à sa chaîne.

Le grand silence de la nuit vous donnait à réfléchir. Sans Tidée de mes eaux-de- vie, j'aurais repris la route de Phalsbourg ; heureusement cette idée me dominait, et je disais :

« Dépêchons-nous , Schvireyer, dépêchonsnous I

—Dépêchons-nous! cria-t-il en colère, tu peux bien te dépêcher, toi, pour rattraper ton esprit-de-vin ; mais nous, est-ce que cela nous regarde? est-ce que notre place est sur la grande route ? est-ce que nous sommes des bandits, pour risquer notre existence? •

Aussitôt je compris qu'il voulait se sauver, et j'en fus indigné.

■ Prends garde, Schweyor, lui dis-je, prends garde ! Si tu t'en vas avec tes garçons, on dira que vous avez trahi les eaux-de-vie de la ville. C'est encore pire que le drapeau, surtout pour des tonneUers.

—Que le diable t'emporte ! fit-il, jamais nous n'aurions dû venir. »

Il continua pourtant de monter la côte avec moi. Nickel et Frantz nous suivaient sans se presser.

Comme nous arrivions sur le plateau, nous vîmes quelques lumières au village* Tout se taisait et semblait paisible, tandis que les deux premières maisons fourmillaient de monde.

La porte du bouchon de la GrappCy ouverte au large, laissait briller le feu de sa cuisine du fond de Tallée jusque sur la route, où stationnaient mes deux voitures.

Ce fourmillement venait des Cosaques qui se gobergeaient chez Heitz, ayant attaché leurs chevaux sous lo hangar. Ils avaient forèé la mère Heitz de leur cuire une soupe au poivre, et nous les voyions très-bien à detix ou trois cents pas, monter et descendre Tescalier de meunier en dehors, avec des brocs et des cruches qu'ils se passaient de Tun à l'autre.

L'idée me vint qu'ils buvaient mon eau-devie, car derrière la première voiture pendait une lanterne, et ces gueux revenaient tous de là, le coude en Tair. Ma fureur en fut si grande que, sans faire attention au danger, je me mis à courir pour arrêter le pillage.

Parbonheur, les vétérans avaient de Tavance sur moi, sans cela les Cosaques m'auraient massacré. Je n'étais pas encore à moitié chemin, que toute notre troupe sortait d'entre les haies de la chaussée, en courant comme une bande de loups, et criant :

t A la baïonnette I »

Tu n'as jamais vu de confusion pareille, Fritz. En une seconde les Cosaques étaient à cheval et les vétérans au milieu d'eux ; la façade

du bouchon, avec son treillis, son pigeonnier et son petit jardin entouré de palissades, était éclairée par les coups de fusil et de pistolet. Les deux filles Heitz aux fenêtres, les bras levés, poussaient des cris qu'on devait entendre dans tout Mittelbronn.

A chaque instant, au milieu de la confusion, quelque chose culbutait sur la route, et puis les chevaux partaient à travers champs, comme des cerfs, la tête allongée, la crinière et la queue tourbillonnantes. Les gens du village accouraient, le père Heitz se glissait dans le grenier à foin, en grimpant à l'échelle, et moi j 'arrivais, sans respiration, comme un véritable fou.

Je n'étais plus qu'à cinquante pas, quand un Cosaque, qui s'échappait ventre à terre, se retourna près de moi, furieux, la lance en Tair, en criant ;

• Hourra 1 »

Je n'eus que le temps de me baisser, et je sentis le vent de la lance qui me passait le long des reins.

Voilà ce que j'ai senti de pire dans ma vie, Fritz ; oui, j'ai senti le froid de la mort, ce frémissement de la chair, dont le prophète

a dit :

« J*ai frémi dans mon âme, et les poils de mon corps se sont hérissés. •

Mais ce qui montre l'esprit de sagesse et de prudence que le Seigneur a mis dans ses créatures, lorsqu'il les réserve pour un grand âge, c'est qu'aussitôt après, malgré le tremblement de mes genoux, j'allai m'asseoir sous la première voilure, où les coups de lance ne pouvaient plus m'alteindre, et que de là je vis les vétérans achever Textermination des vauriens, qui s'étaient retirés dans la cour, et dont pas un n'échappa.

Cinq ou six étaient en tas devant la porte, et trois autres, les jambes écartées, étendus sur la grande route.

Cela ne prit pas seulement dix minutes, puis tout redevint obscur, et j'entendis le sergent crier :

c Cessez le feu I >

Heitz, redescendu de son grenier, venait d'allumer une lanterne; le sergent me vit sous la voiture, et s*écria :

« Vous êtes blessé, père Moïse?

—Non, lui répondis-je, mais un Cosaque a voulu me piquer avec sa lance, et je me suis mis à l'abri. »

Alors il rit tout haut et me donna la main pour m'aider à nie relever, on disant :

« Père Moïse, vous m'avez fait peur. Essuyezvous le dos, on pourrait croire que vous n'êtes pas brave, t

Je riais aussi, pensant :

« Que les autres croient ce quMls Teulentl Le principal, c'est de vivre en bonne santé, le plus longtemps possible. »

Nous n'avions qu'un blessé, le caporal Duhem, un vieux qui se bandait lui-même la jambe, et voulait marcher. 11 avait un coup de lance dans le mollet droit. On le fit monter sur la première voiture, et Lehnel, la grande fille deHeitz,vint lui verser une goutte de kirschenwasser, ce qui lui rendit aussitôt sa force et même sa bonne humeur. Il criait :

« C'est la quinzième I J'en ai pour huit jours d'hôpital; mais laissez-moi la bouteille pour les compresses, >

Moi, je me réjouissais de voir mes douze pipes sur les voitures, car Schweyer et ses deux garçons s'étaient sauvés, et nous aurions eu de la peine à les recharger sanseox.

J'allai tout de suite toquer sur la bonde de la dernière tonne, pour reconnaître ce qui manquait. Ces gueux de Cosaques avaient déjà bu près d'une demi-mesure d'esprit; le père Heitz me dit que plusieurs d'entre eux n'y mettaient presque pas d'eau. Il faut que des êtres pareils aient un gosier de fer-blanc; les plus vieux ivrognes chez nous ne supporteraient pas un verre de trois-six, sans tomber à la renverse.

Enfin tout était gagné, il ne fallait plus que retourner en ville. Quand je pense à cela, il me semble encore y être : — les gros chevaux gris pommelés de Heitz sortent de l'écurie à la file; le sergent, près de la porte sombre, crie, la lanterne en l'air : t Allons, vivement. . . la canaille pourrait revenir I » Sur la route, en face de l'auberge, les vétérans entourent les voitures; plus loin, à droite, les paysans, accourus avec des fourches et des pioches, regardent les Cosaques étendus dans la neige; et moi, debout, au haut de l'escalier, je chante dans mon cœur les louanges de l'Eternel, en songeant à la joie de Sorlé, de Zeffen, du petit Sâfel lorsqu'ils me verront revenii' avec notre bien.

Et puis, quand tout est attelé, quand les clochettes tintent, quand le fouet claque et qu'on se met en route, quelle satisfaction I

Ah! Fritz, comme tout se peint en beau après trente ans : les craintes, les inquiétudes, les ennuis, sont oubliés ; le souvenir des bonnes gens et des bons moments vous reste tou-* jours!

Les vétérans, sur les deux côtés des voitures, le fusil sous le bras, escortaient mes douze pipes comme le tabernacle; Heitz conduisait les chevaux, le sergent et moi nous maixhions derrière.

• Eh l)ien, père Moïse I me disait-il en riant, tout a bien été, vous devez être content?

— Plus content qu'il ne m'est possible de vous le dire, sergent; ce gui devait faire ma perte sera la cause d'une grande prospérité pour ma famille, et c'est à vous que nous le devrons.

— Allons donc, disait-il, vous plaisantez. ■

Il riait, moi j'étais attendri : d'avoir eu la crainte de tout perdre, et de voir que tout est regagné et qu'on aura des bénéfices, c'est attendrissant.

Je m'écriais en moi-même :

« Sois loué, ô Seigneur! je te célébrerai parmi les peuples, je te psalmodierai parmi les nations, car ta bonté est grande, ta sagesse atteint jusqu'aux nues. §

n &ut que je te raconte maintenant notre rentrée à Phalsbourg.

Tu penses bien que ma femme et mes enfan ts, après m'avoir vu prendre le fusil, étaient dans une grande inquiétude. Vers cinq heures, Sorlé sortit avec Zeffen chercher des nouvelles, et, seulement alors, elles apprirent que j'étais I^rti pour Mittelbronn, avec un détachement de vétérans.

6onge à leur épouvante I Le bruit de ces événements extraordinaires s'était déjà répandu dans toute la ville, et des quantités de gens se tenaient sur le bastion de la caserne d'infanterie, regardant au loin ce qui se passait, fiurguet, le maire et d'autres personnes notables , avec une quantité de femmes et d'enfants, se trouvaient là, tâchant de voir à travers la nuit profonde. Plusieurs soutenaient que Moïse marchait avec le détachement, mais on ne pouvait le croire, et Burguet 8*écriait :

« Ce n'est pas possible ! un homme d'esprit comme Moïse n'irait pas risquer sa propre vie contre des Cosaques^ non, ce n'est pas possible! »

Moi-même, à sa place, j'aurais dit comme lui. Mais que veux-tu, Fritz? les hommes les plus prudents deviennent aveugles quand on attaque leurs biens; je dis aveugles et terribles, car ils ne voient plus le danger.

Cette foule attendait donc, et bientôt Zeffen et Sorlé arrivèrent, leurs grands châles étendus sur la tête, et pâles comme des mortes. Elles montèrent sur le rempart et se tinrent là, les pieds dans la neige, sans rien dire, étant trop épouvantées.

Ces choses, je les ai sues plus tard.

Au moment où Zeffen et sa mère montaient sur le bastion, il pouvait être cinq heures et demie, pas une étoile ne brillait au ciel. C'est en ce moment que Schweyer et ses garçons se sauvaient, et cinq minutes après la bataille commença.

Burguet m'a raconté par la suite que, malgré la nuit et la distance, envoyait les éclairs de la fusillade autour de l'auberge comme fi cent pas, et que personne ne murmurait un mot, pour entendre les coups, qui se suivaient en roulant dans les échos du Bois-de-Chônes et de Lutzelbourg.

A la fin seulement, Sorlé descendit du talus, appuyée sur le bras de Zeffen; elle ne pouvait plus se tenir debout. Burguet les aida toutes deux à gagner la rue, et les fit entrer dans la maison du coin, chez le vieux Frise, qui se chaufflait tristement près de son àtre.

Sorlé disait :

« Voici mon dernier jour! »

Zeffen pleurait à chaudes larmes.

Je me suis souvent reproché de leur avoir causé ce chagrin, mais quel homme peut répondre de sa propre sagesse? Et le Sage nV t-il pas dit lui-même :

« J'ai considéré la sagesse, les sottises et la folio, et j'ai vu que la sagesse a beaucoup d'avantages sur la folie; mais j'ai aussi connu qu'il arrive au sage comme au fou. C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur que la sagesse est aussi vanité. »

Burguet sortait, de chez Frise, lorsque Schweyer et ses garçons remontaient l'escalier de la poterne, en criant que les Cosaques nous entouraient et que nous étions perdus. Heureusement, ma femme et ma fille ne pouvaient les entendre, et le maire vint aussitôt les prévenir de se taire et d*allerbien vite chez eux, s'ils ne voulaient pas se faire conduire ftu violon.

Ils obéirent, mais cela n'empêcha pas les gens de croire qu'ils avaient dit la vérité, surtout quand on vit que tout redevenait sombre du côté de Mittelbronn.

La foule, descendue des remparts, remplissait la rue, un grand nombre s'en retournaient chez eux, et l'on n'espérait plus nous revoir, quand, sur le coup de sept heures, la sentineUe de l'avancée cria :

« Qui vive ! ■

Nous arrivions à la barrière,

La foule remonta bien vite suî- les remparts, le poste de garde en face du sergent-consigne courut aux armes; on venait nous reconnaître.

Nous, dehors, au milieu de la nuit noire,

Ou A tnwn IDO riptmdus dus Iw ktts de U route. (Pagt U.)

nouB entendioDS le murmura de la ville, b&ds savoir ce que c'était. Aussi, quand, après la reconnaissance, on nous ouvrit lentement les barrièrec, ec que les deux pools se baissôreut pour nous recevoir, quelle ne fut pas notre surprise d'entendre crier :

■ Vive le pare Moïse I Vivent les eauz-deviet... »

J'en avais les larmes aux yeux. Et mes voitures qui roulaient sous les portes avec un bruit sourd, les soldats qui nous portaient les armes, la foule innombrable qui nous entourait, en appelant : • Moïse 1 Hé 1 Moïse 1 tu vas bien? Tu n'es pas mort? • Les éclats de rire, les^gens qui me retenaient par le bras, pour m'eâteodre raconter la bataille, toutes ces choses me réjouissaient.

Chacun voulait parler avec moi, le maire lui-même, et je n'avais pas le temps de répondre.

Hais tout cela n'était encore rien, a^piès du bonheur que je ressentis en voyaiit Sorlé, Zeffen et le petit SAfel accourir de chei Frise, et se jeter tous ensemble dans mes bras» en

■ Il est sauvé!... U estsauvél...!

Ah ! Fritz, qu'est-ce que les honneurs, i cAlé d'un amour pareil? Qu'est-ce que luule la gloire du monde, auprès de la joie quo vous donne la vue de ceux qu'on aime î Les autrea auraient pu crier cent ans : • Vive Molsa t s que je n'aurais seulement pas tourné li téta ; mais l'arrivée de ma famille en ce moiueul m« produisit un effet terrible.

Je donnai mon fusil à Sftfel, at pendant que les Toituree escortées par les vétérans continoaient leur chemin vers la petite place, j'entraînai Zetren et Sorlé à travers la foule, chez la Tieuz Frise, et là, seuls entre nous, les embrassades recommencèrent.

Dehors les cris de joie redoublaient ; on aurait dit que mes eauz-de-vle ëlaient à toute la ville. Mais dans la chambre, ma allé et ma femme fondaient en larmes, et je reconoaissais mon impradence.

C'est pourquoi, bien loin de leur raconter mes dangers, je leur dis que les Cosaques s'étaient sauvés en noua voyant, et que nous n'avions eu que la peine d'atteler pour venir.

Dn quart d'heure après, les cris et le tumulte ayant cessé, je ressortis, Zeffen et Sorlé au

bras, le petit Sâfel devant, mon ittsil sur l'épaule, et c'est ainsi que nous retournâmes chez nous, surveiller le dédiaigement des eauz-de-vie.

Je voulais tout mettre en ordre cette nuit même, afin de commencer i vendre double le plus tét possible.

Quand on a couru des risques pareils, il faut en proQtar; car si l'on donnait tout au prîj coûtant, comme plusieurs le demandent, personne ne voudrait risquer son bien pour bire plaisir aux autres; et s'il arrivait même qu'un homme voulût se sacrifier pour tous, il passerait pour une béte, ce qu'on a vu cent fois et ce qu'on verra toujours.

Grdce à Dieu, des idées pareilles ne me sont jamais entrées dans l'esprit ; j'ai toujours pensé

LE BLOCUS

que le vrai commerce, c'est de faire des bénéfices autant qu'on peut, honnêtement et loyalement,

G^est la justice et le bon sens.

Comme nous tournions au coin de la halle, nos deux voitures étaient déjà dételées devant notre maison. Heitz emmenait ses chevaux en courant, pour profiter de l'ouverture des portes, et les vétérans, l'arme à volonté, remontaient la rue du quartier d'infanterie.

11 pouvait être huit heures. Zeffen et Sorlé rentrèrent se coucher, et j'envoyai Sâfel chercher le tonnelier Gros, pour décharger les tonneaux. Des quantités de monde regardaient et voulaient nous aider. Gros arriva bientôt avec ses garçons, et Ton se mit à l'ouvrage.

C'est agréable, Fritz, de voir de grosses tonnes descendre'dans sa cave et de se dire : c Ces belles tonnes sont à moi I C'est de l'esprit qui me revient à vingt sous le litre, et que je revendrai trois francs! • Cela vous montre la beauté du commerce; mais chacun peut se figurer ce plaisir, il est inutile d'en parler.

Vers minuit, mes douze pipes étaient en bas sur le chantier, il ne me restait plus qu'à les mettre en perce.

Pendant que la foule s'en allait, je prévins Gros de revenir le lendemain m'aider à faire les coupages, et nous remontâmes bien contenu de notre journée. Il referma la double porte de chêne, j'y mis le cadenas et j'allai me reposer enfin à mon tour.

Quelle satisfaction d'avoir du bien, et de sentir qu'il est au sec!

Voilà comment mes douze pipes furent sauvées.

Tu comprendaumaintenant, Fritz, les inquiétudes et les peurs terribles qu'on avait en ce temps. Personne n'était plus sûr de rien, car il ne faut pas croire que j'étais le seul à vivre comme l'oiseau sur la branche : des centaines d'autres ne pouvaient plus fermer l'œil.

n fallait voir la mine des bourgeois chaque matin, en apprenant que les Autrichiens et les Russes remplissaient l'Alsace, que les Prussiens marchaient sur Sarrebruck; ou quand on publiait les visites domiciliaires, les corvées pour murer les poternes et les oreillons de la place, l'ordre de former des compagnies de pompiers et de se débarrasser bien vite de ce gui s'allume, de remettre au gouverneur la situation de la caisse municipale et la liste des principaux contribuables, pour la fourniture des souliers, des capotes, des ettets de literie, ainsi de suite!

Il fallait voir comme on se regardait!

En temps de guerre, le civil n'est plus rien, et Ton vous prendrait jusqu'à votre dernière

chemise, avec un reçu du gouverneur. Les plus notables du pays passent pour des zéros, quand le gouverneur a parlé. C'est pourquoi j'ai souvent pensé que tous ceux qui demandent la guerre, à moins d'être soldatsr, perdent la tête, ou qu'ils sont ruinés aux trois quarts, et qu'ils espèrent se remettre dans leurs affaires, par la ruine de tout le monde. Ce n'est pas possible autrement.

Enfin, malgré ces misères, il ne fallait pas perdre de temps, et toute la journée du lendemain je ne fis que couper mes esprits. J'avais ôté ma capote, et je pompais avec un courage extraordinaire. Gros et ses garçons portaient les brocs et les vidaient dans des fûts que j'avais achetés d'avance, de sorte que le soir ces fûts étaient pleins jusqu'à la bonde, d'une bonne eau-de-vie blanche à dix-huit degrés.

J'avais aussi préparé le caramel , pour donner aux eaux-de-vie ime belle couleur de vieux cognac, et quand, en tournant le robinet et levant le verre en face de la chandelle, je vis que c'était justement la bonne teinte, mes yeux en furent ravis ; je m'écriai :

« Donnez de la cervoise à ceux qui sont dans l'amertume du cœur, donnez-leur du vin, afin qu'ils boivent, et qu'ils ne se souviennent plus de leurs peines! »

Le père Gros, debout près de moi, sur ses grands pieds plats, souriait doucement, et ses garçons paraissaient de bonne humeur.

Je leur remplis le verre jusqu'au bord; ils se le passèrent l'un à l'autre, et furent tout à fait réjouis.

Nous remontâmes vers cinq heures.

Ce même jour, Sâfel était allé prendre trois ouvriers, et leur avait fait transporter noire fer dans la cour, sous le hangar. On blanchissait le vieux magasin décrépit; le menuisier Desmarets posait des rayons derrière la porte en voûte, pour recevoir les bouteilles, les verres, les mesures d'étain, lorsque le temps serait venu de vendre, et son fils rassemblait déjà les planches du comptoir. Tout se faisait à la fois, comme dans un temps de grande presse, où l<?s gens sont heureux de gagner vite une bonne somme.

Je regardais cela tout content. Zeffen, son petit enfant sur le bras, et Sorlé étaient aussi descendues. Je dis à ma femme, en lui montrant la place derrière le comptoir :

« C'est là que tu seras assise, les pieds dans de grosses pantoufles, avec une bonne palatine bien chaude sur les épaules, et que tu vendras nos eaux-de-vie. ■

Elle riait d'avance.

Les voisins : l'armurier Bailly, le petit tis« serandKoiTelet plusieurs autres venaient auasi

regarder sans rien dire; ils s'étonnaient de ▼oir comme tout marchait vite.

Sur les six heures, au moment où Desmarets déposait son marteau, le sergent arriva tout joyeux, n revenait de la cantine, et s^écria :

« Eh bien ! père Moïse, l'ouvrage avance 1 mais il manque encore quelque chose à la boutique.

—Quoi donc, sergent?

— Hé I tout est bien, seulement il faudra blinder là-haut, ou gare les obus. •

Alors je compris qu'il avait raison, et nous fûmes tous très-eifrayés^ excepté les voisins qui riaient de notre surprise.

t Oui, reprit le sergent^ il faudra nous y mettre. »

Ces idées m'avaient ôté toute ma joie; je Toyais que nous n'étions pas au bout de nos peines !

Sorlé, Zeffen et moi, nous montâmes, pendant que Desmarets fermait la porte. Le souper était servi; nous nous mimes à table tout pensifs, et le petit Sâfel rapporta les clefs.

Dehors, le bruit avait cessé ; de temps en temps passait une patrouille bourgeoise.

Le sergent vint fumer sa pipe comme à Tordinaire. Il nous expliquait les blindages, qui se font en croisant des poutres en forme de guérite, les deux côtés appuyés contre les pignons; mais il avait beau soutenir que cela tenait comme une voûte^ je ne trouvais pas la chose assez solide, et la mine de Sorlé m'avertissait qu'elle pensait comme moi.

Nous restâmes là jusque vers dix heures, puis chacun alla se coucher.

C'est dans la nuit du 5 au 6 janvier, le jour de la fête des RoiSj vers une heure du matin, que les ennemis arrivèrent sur la côte de Saverne.

U faisait un froid terrible, les vitres sous nos Persiennes étaient toutes blanches de givre. Sur le coup d'une heure je m'éveille : on battait le rappel à la caserne d^infanterie.

Tu ne te feras jamais l'idée de ce bruit dans . le silence, quand tout dort.

« Sntends-tu^ Moïse ? me dit Sorlé tout bas. — Oui^ j'entends^ • lui répondis-je, sans presque respirer*

Au bout d'une minute^ quelques fenêtres s'ouvraient déjà dans notre rue, d'autres gens écoutaient aussi; puis on entendit courir, et tout & coup crier :

• Aw «nossl aux annss 1 1

Les cheveux vous en dressaient sur la tâte.

Je venais de me lever et j*allumais la lampe, quand deux coups frappèrent à notre porte :

« Entrez, » dit Sorlé tremblante.

Le sergent ouvrit. Il était en tenue de marche, les guêtres aux jambes, sa longue capote grise relevée sur les côtés, le fusil sur l'épaule, le sabre et la giberne au dos :

« Père Moïse, me dit-il, recouchez-vous tranquillement : c'est le rappel du bataillon à la caserne, cela ne vous regarde pas. •

Et tout de suite nous comprimes qu'il avait raison, car les tambours ne remontaient pas la rue deux à deux, comme pour réunir la garde nationale.

• Merci, sergent, lui dis-je.

—Dormez bien, » fit-il en descendant Tesca* lier. .

La porte de Tallée en bas se referma. Alors les enfants, éveillés, pleuraient. ZefiTen arriva, son petit Esdras sur le bras , toute pâle , en criant :

• Mon Dieu! qu'est-ce qui se passe?

— Ce n'est rien, Zeffen, lui dit Sorlé, ce n'est rien, mon enfant, on bat le rappel pour les soldats, t

Dans le même instant le bataillon descendait la grande rue. Nous l'entendîmes défiler jusque sur la place d^Ârmes, et même plus loin, vers la porte d'Allemagne.

Les fenêtres se refermèrent, Zeffen rentra dans sa chambre et je me recouchai.

Mais comment dormir après une secousse pareille? Des milliers d'idées me traversaient Tesprit : je me représentais l'arrivée des Russes par cette nuit froide sur la côte, nos soldats qui marchaient à leur rencontre, ou qui garnissaient les remparts. Tous les blindages, les blockhaus, les batteries à l'intérieur des bastions me revenaient, et songeant que ces grands travaux avaient été faits contre les bombes et les obus, je m'écriais en moi-môme :

• Avant que les autres aient démoli tous ces ouvrages, nos maisons seront écrasées et nous serons- exterminés jusqu'au dernier. »

Depuis environ une demi-heure je me désolais de la sorte, songeant à tous les malheurs qui nous menaçaient, lorsqu'au loin, en dehors de la ville, du côté des Quatre- Vents, une espèce de roulement sourd, qui s'élevait et s'abaissait conmie le bourdonnement d'une eau q^ coule, se fit entendre. Gela redoublait de seconde en seconde. Je m'étais dressé sur le coude po\ir écouter, et je reconnus aussitôt une bataille bien autrement terrible que celle de Mittelbronn, car le roulement ne finissait pas, etmdme il semblait grandi^.

c Comme où se bat, Sorlé, comme on se bail m'écriai-je en me représentant la fureur de ces géns^ qui se massacraient les uns les autres au milieu de la nuit, sans se connaître. Écoute un peu^ Sorlé; écoute... si cela ne fait pas frémir!

—Oui, dit-elle* Pourvu que notre sergent ne soit pas blessé, pourvu qu'il en réchappe I

— Que rèternel veille sur lui, » répondis-je en sautant du lit et faisant de la lumière.

Je ne me possédais plus, je m^habillais comme un homme qui voudrait se sauver; et puis j'écoutais ce roulement épouvantable , que chaque coup de vent éloignait ou rapprochait de la ville.

Une fois habillé, j'ouvris une fenêtre pour tâcher de voir. La rue était toute noire; mais vers les remparts, au-dessus de la ligne sombre du bastion de l'Arsenal, s'étendait eomme une ligne rouge.

La fumée de la poudre est rouge, à cause des coups de fusil qui la traversent et l'éclairent. On aurait dit un grand incendie. Toutes les fenêtres de la rue étaient ouvertes; on ne se voyait pas, seulement j^entendais notre voisin l'armurier dire à sa femme :

• Ça chauffé là-bas I C'est le commencement de la danse^ Annette ; mais il y manque encore la grosse caisse : ça viendra I •

La femme ne disait rien, et je pensais :

« Est-il possible de plaisanter sur des choses pareilles I C'est contre nature. •

Le froid était si vif^ qu'après cinq ou six minutes je refermai notre fenêtre.

Sorlé se leva et fit du feu dans le poêle.

Toute la ville était en mouvement; les gens criaient, les chiens aboyaient. Sâfel, que tous ces bruits avaient réveillé, vint s'habiller dans la chambre chaude. Je regardais avec un grand attendrissement ce pauvre petit, les yeux encore endormis; et songeant qu'on allait tirer sur nous, qu'il faudrait se cacher dans les caves, et que nous risquions tous d'être tués pour des choses qui ne nous regardaient pas, et sur lesquelles on n*avait pas demandé notre avis, j'en étais indigné. Mais ce qui me désolait le plus, c'était d'entendre Zeffen dire en sanglotant, qu'il aurait mieux valu pour elle et ses enfants de rester avec Baruch à Saverne, et de mourir tous ensemble.

Alors les paroles du prophète me revenaient : ^

• Ta piété n'a-t-elle pas été toute ton espérance, et l'intégrité de tes vues ton attente? L'innocence va-t-elle périr? Les hommes droits seront-ils exterminés ? Non, ceux qui labourent l'iniquité, ceux qui sèment l'injustice, les mbissonnent! Ils périssent par le souffle de

fi

Dieu; mais toi, son serviteur, il te garantira de la mort, tu n'entreras au sépulcre que rassasié de jours, comme un monceau de gerbes s'entasse en sa saison. »

• Ainsi je raffermissais mon cœur, écoutant cette grande rumeur de la foule qui s'épouvante, qui court et veut sauver ses biens.

Vers sept heures, on publia que les casemates étaient ouvertes, que chacun pouvait y porter son matelas, et qu'on devait tenir des cuves pleines d'eau, prêtes dans toutes les maisons, et laisser les puits ouverts, en cas d'incendie.

Songe, Fritz, aux idées que vous donnaient ces publications.

Plusieurs voisines, Lisbeth Dubourg, Bével Ruppert, les filles Camus et d'autres montèrent chez nous, criant :

• Nous sommes tous perdus I »

Les maris étaient allés voir à droite et à gauche, et ces femmes se pendaient au cou de Zeffen et de Sorlé, répétant :

« Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur! •

J'aurais voulu les voir au diable, car, au lieu de nous consoler, elles ne faisaient qu'augmenter notre peur; mais dans ces moments les femmes se réunissent et crient toutes ensemble; on ne peut rien leur dire de raisonnable, elles aiment ces grands cris et ces gémissements.

Sur le coup de huit heures, l'armurier Bailly vint chercher sa femme; il arrivait des remparts, et me dit :

« Les Russes sont descendus en masses des Quatre- Vents jusqu'à la bascule ; ils remplissent toute la plaine: des Cosaque8,desBaskirs« de lacanaille ! Pourquoi ne tire-t-on pas dessas, des remparts? Le gouverneur trahit 1 •

* Je lui demandai :

« Où sont nos soldats?

— En retraite! s'écria-t-il. Les blessés rentrent depuis deux heures, et nous restons là, les bras croisés ! •

Sa figure osseuse frémissait de colère. Il emmena sa femme; ensuite d'autres arrivèreiil encore, criant :

i L'ennemi s'avance jusqu'au bas des jardins, siir les glacis I »

Ces choses m'étonnaient.

Les femmes étaient descendues pour aller crier ailleurs, et dans ce moment un grand bruit de voiture s'entendait du côté du rempart. Je regardai par la fenêtre ; un fourgon arrivait de l'arsenal, des canonniers bourgeois: le vieux Goulden, Holender, Jacob Cloatier, Barrière galopaient autour; le capitaine Jovis courait devant. Ils s'arrêtèrent à notre porie^ et le capitaine cria :

m « Oa*on prévienne le marchand de fer... gu^il descende ! »

Le boulanger Chanoine, brigadier delà deuxième batterie, montait déjà; j^ouvris la porte, en demandant dans Tescalier :

• Qu'est-ce qu'on me veut?

—Descends, Moïse, • me répondit Chanoine.

Et je descendis.

Le capitaine Jovis, un grand sec, le front couvert de sueur malgré le froid, me demanda:

« Vous êtes Moise, le marchand de fer?

— Oui, Monsieur.

— Ouvrez-nous votre magasin. Votre fer est en réquisition iK>ur le service de la place. »

Il fallut donc conduire ce monde dans ma cour, sous le hangar. Le capitaine, ayant regardé, vit les taques en fonte qu'on avait lliabitude en ce temps-là de murer au fond des àtres. Chacune pesait de trente à quarante livres, et j'en vendais beaucoup dans les environs de la ville. Les vieux clous, les boulons rouilles, la ferraille de toute sorte, ne manquaient pas non plus.

• Voici notre affaire, dit-il; qu'on brise ces taques et qu'on enlève la ferraille, vivement!»

Les autres aussitôt , avec nos deux merlins, se mirent à tout casser. Quelques-uns chargeaient les morceaux de fonte dans un panier, qu'ils couraient vider au fourgon.

Le capitaine regardait sa montre et criait :

• Qu'on se dépêche ! Nous avons juste dix minutes! »

Et moi, je pensais :

« Ils n*ont pas besoin de crédit, ils prennent ce qui leur convient, c'est plus commode. »

Toutes mes taques et ma ferraille furent mises en morceaux, cela faisait plus de quinze cents livres de fer.

Comme on ressortait pour courir aux rempans, Chanoine me dit en riant :

« De la fameuse mitraille, Moïse ! Tu peux apprêter tes gros sous, nous viendrons les prendre demaÎQ. •

Le fourgon repartait alors à travers la foule, qui courait derrière; je suivais aussi.

Plus on approchait des remparts, plus la fusiUade redoublait^ Au tournant de la maison de cure, deux sentinelles arrêtèrent le monde, mais on me laissa passer, à cause d& mon fer qu'on allait tirer.

Jamais tu ne pourras te représenter cette masse de gens, le bruit autour du bastion, la fumée qui passait au-dessus, le conunandement des officiers d^infanterie qu'on entendait monter des glacis, les canonniers, la mèche allumée, les caissons de gargousses et les tas de boulets derrière ! Non, depuis trente ans, je n'ai pas oublié ces hommes avec leurs leviers, i

qui reculent les pièces, pour les charger jusqu'à la gueule, ces feux de aie au fond des remparts, ces volées de balles qui sifflent dans l'air, ce commandement des chefs de pièces :

« Chargez!... Refoulez!... Amorcez!... »

Quelles masses sur ces affûts hauts de sept pieds, où les canonniers étaient forcés de se dresser et d'allonger le bras pour mettre le feu! Et quelle fumée épouvantable!

Les hojnmes inventent des machines pareilles pour leur propre extermination, et croiraient faire beaucoup d'en sacrifier le quart pour soulager leurs semblables, pour les instruire •dans l'enfance et leur donner un peu de pain dans la vieillesse. Ah ! ceux qui crient contre la guerre et qui demandent des changements n'ont pas tort.

J'étais dans le coin, à gauche du bastion où descend l'escalier de la poterne, derrière le collège, entre trois ou quatre paniers d'osier pleins de terre glaise et hauts comme des cheminées. J'aurais dû rester là bien tranquille, et profiter d'un bon moment pour m'en aller; mais l'idée méprit de voir ce qui se passait au-dessous des remparts, et pendant qu'on chargeait les pièces, je grimpai jusqu'au niveau du glacis, et je me couchai à plat ventre entre deux énormes paniers, où les balles ne pouvaient entrer que parle plus grand hasard.

Si des centaines d'autres , tués dans les bastions, avaient fait comme moi, combien vivraient encore et seraient d'honnêtes pères de famille dans leurs villages!

Enfin, de cet endroit, en levant le nez, ma vue s'étendait sur toute la plaine blanche. Je voyais au-dessous le cordon du rempart, et de Tautre côté du fossé, la ligne de nos tirailleurs derrière les palanques : ils ne faisaient que déchirer la Cartouche, amorcer, charger et tirer. C'est là qu'on reconnaissait la beauté de Texercice; ils n'étaient que deux compagnies, et les feux de file se suivaient comme un roulement sans fin.

Plus loin, la route s'étendait tout droit aux Quatre- Vents. La ferme Ozillo, le cimetière, la poste aux chevaux et la ferme de Georges Mouton à droite, l'auberge de la Roulette et la grande allée des peupliers à gauche, tout était plein de Cosaques ' et d'autres gueux semblables, qui s'avançaient ventre à terre jusque dans les jardins, pour reconnaître les environs de la place. C'est ce que je pense, car de courir pour rien et de risquer d'attraper une balle, ce n'est pas naturel.

Ces gens, sur de petits chevaux, avec de grands manteaux gris, des bottes molles, des espèces de bonnets en peau de renard, à la mode des paysans de Bade, la barbe longue, la

lance sur la cuisse, un grand pistolet dans la ceinture, tourbillonnaient comme des oiseaux.

On n'avait pas encore tiré le canon sur eux, parce qu'ils se tenaient éparpillés et que cela ne valait pas le boulet ; mais leurs trompettes sonnaient le ralliement du côté de la Roulette^ et ils commençaient à se réunir derrière les bâtisses de Tauberge.

Une trentaine de nos vétérans, en retard dans l'allée du cimetière, battaient lentement en retraite. Ils faisaient quelques pas, en se dépéchant de recharger; puis ils se retournaient, épaulaient et tiraient, en recommençant aussitôt à marcher dans les haies et les broussailles, qu'on n'avait pas eu le temps de raser de ce côté.

Notre sergent était dans le nombre; je Pavais reconnu tout de suite, et je frémissais pour lui.

Chaque fois que ces vétérans avaient fait feu, les Cosaques, à cinq ou six, arrivaient comme le vent, la lance baissée ; mais eux ne s'effrayaient pas, ils s'appuyaient contre un arbre et croisaient la baïonnette. D'autres vétérans arrivaient plus loin, et quand ils étaient plusieurs, les uns rechargeaient pendant que leurs camarades paraient les coups. A peine avaient-ils serré la cartouche, que les Cosaques se sauvaient à droite et à gauche, la lance en Tair. Quelques-uns se retournaient une seconde et lâchaient leur grand pistolet en arrière, comme de véritables bandits. Ensuite les nôtres se remettaient en marche vers la ville.

Ces vieux soldats, le gros shako carrément planté sur la tête, la grande capote tombant jusqu^au bas du mollet, le sabre et la giberne au dos, l'air calme au milieu de ces espèces de sauvages , rechargeant , parant et ripostant aussi tranquillement qu'ils fumaient leur pipe au corps de garde, étaient quelque chose d*admirable. Et même, après les avoir vus deux ou trois fois sortir du tourbillon, on finissait par croire que c'était facile.

Notre sergent commandait ces hommes. Je compris alors pourquoi les chefs l'aimaient tant et lui donnaient toujours raison contre les bourgeois : on n'en trouvait pas beaucoup de pareils. J'aurais bien voulu lui crier :

i Dépôchons-nous , sergent , dépéchonsnoosl •

Mais ilB ne se pressaient pas, m lui ni les autres* t

Comme ils arrivaient au bas des glacis, tout ê coup une grande masse de Cosaques, voyant qu^ils allaient leur échapper, accoururent au galop fur deux file» ,'- pour leur couper la

retraite. C'était le moment dangereux, et tout de suite ils se réunirent en carré.

Moi, je me sentais froid dans le dos, comme si j'avais été parmi eux. Les tirailleurs, en arrière des prolonges, ne tiraient plus, sans doute par la crainte de toucher leurs camarades; nos canonniers, sur le bastion, se penchaient pour voir, et cette file de Cosaques s'allongeait toujours au tournant delà bascule.

Ils étaient plus de sept à huit cents. On les entendait crier : « Hourra! hourra! hourra! • comme des corbeaux. Plusieurs officiers en manteau vert et petite toque galopaient sur les côtés de leurs lignes, en levant le sabre. Notre pauvre sergent et ses trente hommes me paraissaient perdus ; je m'écriais déjà :

« Quel chagrin le petit Sâfel et Sorlé vont avoir! •

Mais alors , comme les Cosaques se déployaient en demi-cercle à gauche de l'avancée, j'entendis nos chefs de pièce crier :

« Feu! »

Je tournai la tête : le vieux Goulden abaissait la mèche, la fusée brillait, et dans la même seconde le bastion, avec ses grands paniers de terre glaise, frissonnait jusque sur les rochers du rempart.

Je regardai vers la route : on ne voyait que des hommes et des chevaux à terre. Kn même temps le second coup partit, et je puis dii-e que j'ai vu la mitraille passer comme un coup de faux dans cette masse de cavalerie : tout se couchait et culbutait! Ceux qui vivaient une seconde avant n'étaient plus rien. On en voyait quelques-uns essayer de se relever, le reste se sauvait.

Les feux de file recommençaient; et nos canonniers, sans attendre que la fumée fdt remontée, rechargèrent si vite, que les deux coups repartirent encore une fois ensemble.

Cette quantité de vieux clous, de boulons, de fonte cassée, en s'écartant à trois cents mètres prés du petit pont, fit un tel carnage, qud quelques jours après les Russes demandèi-ent un aimistice pour enterrer les morts. On en trouva quatre cents répandus dans les fossés de la route.

Voilà ce que j'ai vu moi-même.

Et si tu veux connaître la place où ron a enterré ces sauvages, tu n'as qu'à remonter l'allée du cimetière. De l'autre côté, sur la droite, dans le verger de M. Adam Ottendorf, tu verras une croix de pierre au milieu de la haie ; c'est là qu'on les a tous mis dans une grande fosse, avec leurs chevaux.

Chacun peut se figurer la joie de nos canons niers en voyant ce massacre, ils levaient les ëcouvillons et criaient :

Vive r Empereur!

Les soldats leur répondaient des chemins couverts, et tous ces cris montaient jusqu'au ciel.

Notre sergent, avec ses trente hommes, le fusil sur Tépaule, gagnait tranquillement les glacis. On se dépêcha de leur ouvrir la barrière; puis les deux compagnies descendirent ensemble dans les fossés et remontèrent la poterne.

Je les attendais en haut Quand notre sergent parut, je le pris par le bras en criant :

« Ahl sergent, que je suis heureux de vous voir hors de danger I

J'aurais voulu l'embrasser. U riait et me serrait la main.

• Vous avez donc vu l'engagement, père Moïse ? me dit-il en clignant des yeux d'un air malin. Nous leur avons montré de quel bois la 5* se chauffe !

— Ohl oui... ouil vous m'avez fait trembler. — Bah! dit-il, vous en verrez bien d'autres; c'est une petite affaire. »

Les deux compagnies se reformaient alors contre le mur du chemin de ronde, et toute la ville criait :

Vive V Empereur!

On descendit la rue des Remparts au milieu de la foule. J'étais près de notre sergent.

Bans le moment où le détachement tournait notre coin, Sorlé, Zeffen et Sâfel, aux fenêtres, se mirent à crier :

Vivent les vétérans I Vive la 5*1 Le sergent les aperçut et leur fit un petit signe de tête, pendant que j'entrais en lui disant :

• Sergent, n'oubliez pas votre verre de iiirschenwasser I ^— Soyez tranquille, père Moïse, » répondit-il. Le détachement alla rompre les rangs sur la place d'Armes, comme à l'ordinaire, et je montai chez nous quatre à quatre. A peine en haut dans notre chambre, Zeffen, Sorlé et Sftfel m'embrassaient comme si j^étais revenu de la guerre ; le petit David s'attachait à ma jambe, et tous me demandaient des nouvelles.

n fallut leur raconter l'attaque, la mitraffle^ la déroute des Cosaques. Mais la table était servie, j.e n^avais pas encore déjeuné , et je leur dis :

• Asseyons-nous. Tout à l'heure vous saurez le reste. Laissez-moi reprendre haleine. »

Au môme instant le sergent entrait tout joyeux et posait sa crosse à terre. Nous allions à sa rencontre, quand nous vîmes une touffe de x>oils roux au bout de sa baïonnette, ce qui nous fit frémir.

t Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous avez là? > lui dit -Zeffen en se couvrant la figure,

11 ne savait rien, et regarda tout surpris.

« Ça, dit-il, c'est la barbe d'un Cosaque que j'ai touché en passant... ce n'est pas grand'chose. »

Et tout de suite il sortit poser le fasil dans sa chambre; mais nous frémissions tous, et Zeffen ne pouvait pas se remettre. Quand le sergent revint, elle était encore assise dans le fauteuil, les deux mains sur la figure,

• Ah I madame Zeffen, dit-il d'un air désolé, vous allez m'avoir en horreur maintenant ! »

Je pensais aussi qu'il ferait peur à Zeffen , mais toutes les femmes aiment ces gens qui risquent leur vie à tort et à travers; j'ai vu cela cent fois I et Zeffen, souriant, lui répondit :

« Non, sergent, non, ces Cosaques devaient rester chez eux, ils font notre malheur!... Vous nous défendez I . ,. nous vous aimons tous bien. »

Je l'engageai tellement à déjeuner avec nous, qu'il finit par ouvrir une fenêtre, en criant à des soldats qui passaient, de prévenir à la cantine que le sergent Trubert ne viendrait pas déjeuner.

Ensuite, le calme étant rétabli, tout le monde s'assit à table. Sorlé descendit chercher une bouteille de bon vin et nous déjeunâmes.

Nous primes aussi le café, et c'est Zeffen qui voulut le verser elle-même à notre sergent. U était dans la joie et disait :

c Madame Zeffen, vous me comblez 1 » '

Elle riait. Nous n'avions jamais été plus heureux.

Au kirschenwasser, le sergent se mit à nous raconter l'attaque de la nuit : la manière dont les Wurtembergeois s'étaient postés à la Roulette, comme il avait fallu les dénicher en enfonçant les deux grandes portes cochères, l'arrivée des Cosaques au petit jour, et le déploiement des deux compagnies en tirailleurs.

Il racontait ces choses si bien, qu'on aurait cru les voir. Mais vers onze heures, comme je prenais la bouteille pour lui verser encore un petit verre, il s'essuya les moustaches, et me dit en se levant :

« Non, père Moïse 1 ce n'est pas tout de se goberger comme des chanoines; demain ou après, les obus vont venir, il est temps d'aller blinderle grenier.»

Ces paroles nous rendirent tous graves.

« Voyons^ dit-il, j'ai rencontré dans votre courde grandes bûches qui n'ont pas été sciées, et trois ou quatre grosses poutres contre le mur. Est-ce que nous sommes de force A les monter nous deux ? Essayons !»

Aussitôt il voulut ôter sa capote; mais

tJles s'iiucuent en lilence au milieu ds cette gnade dtedation. tP«te51.)

comme les poutres étaient très-lom-des, je lui dis d'attendre, et je courus chercher les deux frères Sarabin : Nicolas, qu'on appelait le Lévrier, et Mathis, le scieur de long. Ils arrivéreut à l'inatant, et ces deux hommes, habitués aux gros ouvrages , moutéreut le bois. Ils avaient apporté leurs scies et leurs haches ; le sellent leur ât scier les poutres, pour les croiser dans le haut, en forme de guérite. Il travaillait lui-même comme un vrai charpentier. Sorlë, Zeffen et moi nous regardions. Comme celadui'ait depuis longtemps, ma femme et ma fille descendirent préparer le souper, et je descendis avec elles chercher une lanterne, pour éclairer les travailleurs.

. Je remontais tranquillement sans penser à rien, quand tout à coup un bruit terrible, une

espèce de rontlemeut épouvantable rasa le toit et me fit presque tor.'ober la lanterna de la main.

Les deux Carabin se i-egardaient tout p&les, et le sergent dit :

« C'est un boulet I ■

A la même seconde, le grand bruit du canun au loin s'entendait dans la nuit.

Alors je sentis un terrible mouvement dans mon ventre, et je pensai :

> Puisqu'il vient de passer un boulet, il peut en passer deux, trois, quatrel... *

Je n'avais plus de force.

Les deux Carabin pensaient sans douta la même chose, car ils prirent tout de suite -levit* vestes accrochéesau pignon, pour s'en aller.

■ Attendes doncl disait le M^ent, ce u'eA

C'éUit cooln attan i'tmojtt du cbaft da tmUie tUv daAon (p~ I

rien I...GontiiiuoD8... L'ouvrage avance.. .daca Que heure tout sera âni. >

Ifaia l'aliiâ des Carabin s'écria ;

« Faites ce que toub voudrez! Moij je ne râsle pas ici... Je suis père de famîllel >

Et comme il parlait, un second boulet, plus effrayant que le premier, ee mit à ronfler sur le toitj et cinq ou six secondes après on entendit le coup.

Une chose étonnante, c'est que les Russes liraient de la lisière du Bois-de-Ghéoes, àplus d'une bonne demi-heure, et qu'on voyait l'éclair ronge passer devant nos deux lucarnes, et même bous les tuiles.

Le sergent voulut encore nous retenir, disant :

■ Jamais ua boulet ne passe où le premier

a passé; nous sommes dans un bon endroit, puisqu'il a rasé le toit. Allons... i l'œuvre 1 •

C'était plus fort que nous I...

Je posai la lanterne sur le plancher, et je descendis, les cuisses comme cassées^ar le milieu ; j'aurais voulu m'asaeoir à chaque marche.

Dehors on criait déjà comme le matin, et d'une manière plus épouvantable. Les cheminées tombaient ; beaucoup de femmes couraient aux casemates, maisje n'y faisais pas attention, à cause de ma propre frayeur.

Les deux Carabin étaient partis, plus p&les que des morts.

Toute cette nuit je fus malade. Sorlé et Zeffen n'étaient pas non plus tranquilles. Le sergent continua seul de poser les bûches et

de les affermir. Vers minuit, il descendit et me

dit:

• Père Moïse, le toit est blindé, tt lis vos deux hommes sont des poltrons, ils m'ont laissé seul. »

Je le remerciai, en lui disant que nous étions tous malades, et que, pour moi, je n'avais jamais rien senti de pareil. Il riait :

t Je sais ce que c'est, faisait-il, les conscrits ont toujours cela quand ils entendent ronfler le premier boulet ; mais ça passe vite... il ne faut qu'un peu d'habitude. »

Ensuite il alla se coucher, et tout le monde à la maison dormit, excepté moi.

Cette nuit-là^ les Russes, à partir de dix heures, ne tirèrent plus ; ils avaient seulement essayé une ou deux pièces volantes, pour nous provenir de ce qu'ils nous réservaient.

Tout cela, Fritz, n'était que le commencement du blocus; tu vas voir maintenant les misères qu^il nous a fallu supporter durant trois mois*

Le lendemain, malgré les coups de canon de la nuit, la joie était dans la ville. Une quantité de gens qui revenaient des remparts vers sept heures descendaient notre rue en criant :

a Ils sont partis ! On ne voit plus un seul Cosaque du côté des Quatre-Vents, ni derrière les Barraques du Bois-de-Chênes. Vive V Empereur ! »

Tout le monde courait aux bastions. ^ J'avais ouvert une de nos fenêtres, et je me penchais dehors en bonnet de nuit. Il faisait un temps d'hiver très-humide, la neige glissait des toits, et celle de la rue fondait dans la boue. Sorlé, qui retournait notre lit, me criait :

« Ferme donc la fenêtre. Moïse I nous allons attraper un courant d'air. »

Mais je ne l'écoutaispas, je riais en pensant: a Les gueux en ont assez de mes vieilles taques et de mes clous rouilles ; ils ont reconnu que cela va loin, l'expérience est une bonne chose 1 V

Je serais resté là jusqu'au soir, pour entendre les voisins causer de la débâcle des Russes, et ceux qui revenaient des remparts crier qu'on n'en voyait plus un seul dans les environs. Plusieurs disaient qu'ils pourraient revenir, mais cela me paraissait contraire au bon sens. Il était clair que la mauvaise race ne quitterait pas i: le pays tout de suite, qu'elle pillerait enc(yre longtemps les villages et se gobergerait chez les paysans ; mais de croire que les offieiert exciteraientleurs hommes à nous enlever,

et que les soldats seraient assez bêtes pour leur obéir, voilà ce qui ne pouvait m'entrer dans la tête.

Enfin Zefién étant venue dans notre chambre habiller les enfants, je refermai la fenêtre. Un bon feu bourdonnait dans le poêle. Sorlé préparait notre déjeuner, Zeffen lavait son petit Esdras au-dessus d'une cuvette d'eau tiède ; elle disait :

«Ah! maintenant, si j'avais des nouvelles de Baruch, tout serait bien. »

Le petit David jouait sur le plancher avec Sâfel , et moi, je remerciais le Seigneur de nous avoir débarrassés des vauriens.

Pendant le déjeuner, je dis à ma femme :

a Tout a bien été 1 Nous allons être enfermés quelque temps, jusqu'à ce que l'Empereur ait remporté la victoire ; mais on ne tirera plus sur nous, on se contentera de nous bloquer; le pain, le vin, la viande, les eaux-de-vie deviendront plus chers. C'est le bon moment pour nous de vendre; autrement il pourrait nous arriver comme à ceux de Samarie , lorsque Ben- Haddad assiégeait leur ville : il y eut une grande famine, la tête d'une âne se vendait jusqu'à quatre-vingts pièces d'argent, et la quatrième partie d'un kad de fiente de pigeon, cinq pièces. C'était un bon prix; malgré cela les marchands attendaient encore, lorsqu'un grand bruit de chariots, de chevaux et d'armée venu du ciel fit sauver les Syriens avec Ben- Haddad; et le peuple ayant pillé leur camp, le sac de fine farine ne valut plus qu'un sicle, et les deux sacs d'orge un sicle. Tâchons donc de vendre quand les choses ont un prix raisonnable; il faut s'y prendre de bonne heure. •

Sorlé m'approuvait, de sorte qu'après le déjeuner je descendis à la cave continuer mes coupages.

Beaucoup d'ouvriers s'étaient remis au travail ; le marteau de Elipfel résonnait sur son enclume. Chanoine remettait des petits pains dans les grilles de ses fenêtres, et le pharmacien Tribolin des bouteilles d'eau rouge et d'eau bleue derrière ses vitres.

La confiance revenait partout. Les canonniers bourgeois avaient ôté leurs uniformes, et les menuisiers étaient aussi revenus finir notre comptoir ; le bruit de la scie et du rabot remplissait la maison.

Chacun était content de se remettre à. ses affaires, car la guerre ne rapporte que des coups; plus elle finit vite, mieux cela vaut.

Moi, d'en bas, en portant mes brocs d'une tonne A l'autre^ je voyais les passants s'arrêter devant notre vieux magasin, et je les entendais se dir# entre eux :

a Vcise va faire s^s choux gras avec les

LE BLOCUS

eaux-de-vie. Ces gueux de juifs ont tous le nez fin ; pendant que nous vendions le mois dernier, il achetait; maintenant que nous sommes enfermés, il va revendre au prix qu'il voudra. •

Tu penses si cela me faisait plaisir ! Le plus grand bonbeur dMn homme , c^est de réussir dans son commerce; chacun est forcé de dire :

« Celui-là n^a pas d^armée, ni de généraux, ni de canons^ il n'a que son esprit^ comme tout le monde ; quand il gagne, c*est à lui-même qu^il le doit, et non pas au courage des autres. Et puis, il ne ruine personne, il ne pille pas, il ne vole pas^ il ne tue pas ; au lieu qu*à la guerre^ le plus fort écrase le plus faible^ et souvent le plus honnête. s>

Je travaillais donc avec un grand courage , et j'aurais continué jusqu'à la nuit, si le petit Sâfel n'était venu m'appeler pour diner. J'avais bon appétit, et je remontais l'escalier , bien content d'aller m'asseoir à table , au milieu de mes enfants, lorsque le rappel se mit à battre sur la place d'Armes, devant l'hôtel de ville. En temps de blocus, le conseil de guerre est toujours à la mairie, pour juger ceux qui ne répondent pas à l'appel. Plusieurs voisins sortaient déjà de chez eux, le fusil sur l'épaule. Il fallut monter bien vite, avaler un peu de soupe, un morceau de viande et un verre da vm.

J'étais tout pâle. Sorlé, ZefTen et les enfants ne disaient rien. Le rappel continuait, il descendait la grande rue, et finit par s'arrêter devant notre maison, sur la petite place. Alors je courus mettre ma giberne et prendre mon fusil.

c Ah ! disait Sorlé, nous croyions déjà être tranquilles, et maintenant tout recommence. »

EtZeffen, qui s'était tue, fondit en larmes.

Au même instant, le vieux rebbe ' Heymann^ son bonnet de peau de martre tiré sur la nuque, arriva disant :

a Au nom du ciel, que les femmes et les enfants se sauvent dans les casemates. Un parlementaire est arrivé, qui menace de brûler toute la ville, si l'on n'ouvre pas les portes. Sauvezvous, Sorlé I... Zeffen, sauvez-vous!... i>

Représente-toi les cris des femmes, lorsqu'elles entendirent cela ; moi - même les cheveux m'en dressaient sur la tête , et je m'écriai :

« Les gueux n'ont pas de honte 1 Ils n'ont pitdé ni des femmes ni des enfants 1 Que la malédiction du ciel retombe sur eux I o

Zefien se jeta' dans mes bras. Je ne savais plus que faire.

lie vieux rebbe dit encore :

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