‹ Romans nationauxChapitre 169 sur 247 · L^AIR BONNY DUNDEE TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINB · texte numérisé non relu

L^AIR BONNY DUNDEE TROUVE UN ÉCHO DANS LA COLLINB

Derrière l'enclos du jardin des Bravées, un angle de mur couvert de houx et de lierre, encombré d'orties, avec une mauve sauvage arborescente et un grand bouillonblanc poussant dans les granits, ce fut dans ce recoin qu'il passa à peu près tout son été. Il était là, inexprimablement pensif. Les lézards, accoutumés à lui, se chauffaient dans les mêmes pierres au soleil. L'été fut lumineux et caressant. Gilliatt avait au-dessus de sa tête le va-et-vient des nuages. Il était assis dans l'herbe. Tout était plein de bruits d'oiseaux. Il se prenait le front à deux mains et se demandait r Mais enfin pourquoi a-t-elle écrit mon nom !?ur la neige? Le vent de mer jetait au loin de grands souffles. Par intervalles, dans la carrière lointaine de la Vaudue, la trompe :îos mineurs grondait brusquement, aver-

tissant les passants de s'écarter et qu'une mine allait faire explosion. On ne voyait pas le port de Saint- Sampson-, mais on voyait les pointes des mâts par-dessus les arbres. Les mouettes volaient éparses. Gilliatt avait entendu sa mère dire que les femmes pouvaient être amoureuses des hommes, que cela arrivait quelquefois. Il se répondait : Voilà. Je comprends , Déruchette est amoureuse de moi. II se sentait profondément triste. Il se disait : Mais elle aussi, elle pense à moi de son côté ; c'est bien fait. Il songeait que Déruchette était riche, et que, lui, il était pauvre. Il pensait que le bateau à vapeur était une exécrable invention. Il ne pouvait jamais se rappeler, quel quantième du mois on était. Il regardait vaguementles gros bourdons noirs à croupes jaunes et à ailes courtes qui s'enfoncentavec. bruit dans les trous des murailles.

Un soir, Déruchette rentrait se coucher. Elle s'approcha de sa fenêtre pour la fer* mer. La nuit était obscure. Tout à coup Déruchette prêta l'oreille. D.ms cette profondeur d'ombre il y avait une musique.

Quelqu'un qui était probablement sur lo versant de la colline, ou au pied des tours du château du Valle, ou peut-être plus loin encore, exécutait un air sur un instrument. Déruchette reconnut sa mélodie favorite B(mny Dwidee jouée sur le bug-pipe. Elle n'y comprit rien.

Depuis ce moment» cette musique se renouvela de temps en temps à la même heure , particulièrement dans les nuits très-noires.

Déruchette n aimait pas beaucoup cela.

Ponr ToDcle et le tnUur, bonshommes tacitornes. Les sérénades sont des tapages noctarnes.

(Vkrt d'une e<médU inéiiit.)

Quatre années se passèrent.

Déruchette approchait de ses vingt et un ans et n'était toujours pas mariée.

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

Quelqu'un a écrit quelque part : — Une idée fixe , c'est une vrille. Chaque année elle s'enfonce d'un tour. Si on veut nous l'extirper la première année, on nous tirera les cheveux; la deuxième année, on nous déchirera la peau; la troisième année, on nous brisera l'os; la quatrième année, on nous arrachera la cervelle

Gilliatt en était à cette quatrième année-là.

Il n*avait pas encore dit une parole à Déruchette. Il songeait du côté de cette charmante fille. C'était tout.

Il était arrivé qu'une fois, se trouvant par hasard à Saint-Sampson , il avait vu Déruchette causant avec mess Lethierry devant la porte des Bravées qui s'ouvrait sur la chaussée du port. Gilliatt s'était ris* que à approcher de très-près. Il croyait être sûr qu'au moment où il avait passé elle avait souri. Il n'y avait à cela rien d'impossible.

Déruchette entendait toujours de temps en temps le bug-pipe .

Ce bug-pipe, mess Lethierry aussi l'entendait. Il avait fini par remarquer cet acharnement de musique sous les fenêtres de Déruchette. Musique tendre, circonstance aggravante. Un galant nocturne n'était pas de son goût. Il voulait marier Déruchette le jour venu, quand elle voudrait et quand il voudrait, purement et simplement, sans roman et sans musique. Impatienté , il avait guetté, et il croyait bien avoir entrevu Gilliatt. II s'était passé les ongles dans les favoris, signe de colère, et il avait grommelé •. Qu'a-t-il à piper ^ cet animal-là ? // aime Déruchette, c'est clair. Tu perds ton temps. Qui veut Déruchette doit s'adresser à moi, et pas en jouant de laJlUte,

Un événement considérable, prévu depuis longtemps, s'accomplit. On annonça que le révérend Jaquemin Hérode était homme subrogé de l'évêque de Winchester, doyen de l'Ile et receveur de Saint-Pierre-

Port, et qu'il quitterait Saint-Sampson pour Saint -Pierre immédiatement après avoir installé son successeur.

Le nouveau recteur ne pouvait tarder à arriver. Ce prêtre était un gentleman d'origine normande, monsieur Joe Ebenezer Caudray, anglaisé Cawdry.

On avait sur le futur recteur des détails que la bienveillance et la malveillance commentaient en sens inverse. On le disait jeune et pauvre, mais sa jeunesse était tempérée par beaucoup de doctrine et sa pauvreté par beaucoup d'espérance Dans la langue spéciale créée pour l'héritage et la richesse, la mort s'appelle espérance. Il était le neveu et l'héritier du vieux et opulent doyen de Saint-Asaph. Ce doyen mort, il serait riche. M. Ebenezer Caudray avait des parentés distinguées ; il avait presque droit à la qualité d'honorable Quant à sa doctrine, on la jugeait diversement. Il était anglican, mais, selon l'expression de l'évêque Tillotson, « très-libertin » ; c'est-à-dire très-sévère. Il répudiait le pfaarisaïsme ; il se ralliait plutôt au presbytère qu'à l'épiscopat. Il faisait le rêve de la primitive église, où Adam avait le droit de choisir Eve, et où Frumentanus, évoque d'Hiérapolis, enlevait une fille pour en faire sa femme, en disant aux parents : £lle le veut et je le veux, votis n'êtes plus son père et vous nêtes plus sa mère, je suis l'ange d'jffiérapolis, et celle-ci est mon épouse. Le père, cest Dieu. S'il fallait en croire ce qu'on disait, Ml Ebenezer Caudray subordonnait le texte • Tes père et mère honoreras, au texte, selon lui supérieur : La femme est la chair de r homme. La /emme quittera son père et sa mère pour suivre son maH. Du reste, cette tendance à circonscrire l'autorité paternelle, et à favoriser religieusement tous les modes de formation du lien conjugal, est propre à tout le protestantisme, particulièrement en Angleterre et singulièrement eA Amérique.

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