LB SUOCÈS JUSTE EST TOUJOURS HAÏ
Voici qael était à ce moment-là le bilan de mess Lethierry. La Durande avait tenu tout ce qu'elle avait promis « Mess Lethierry avait payé ses dettes, réparé ses brèches» acquitté les créances de Brème, fait face aux échéances de Saint-Malo. Il avait exonéré sa maison des Bravées des hypothèques qui la grevaient ; il avait racheté toutes les petites rentes locales inscrites sur cette maison. Il était possesseur d*un grand capital productif, la Durande. Le revenu net du navire était maintenant de mille livres sterling et allait croissant. A proprement parler, la Durande était toute sa fortune. £lle était aussi la fortune du pays. Le transport des bœufs étant un des plus gros bénéfices du navire, on avait dû, pour améliorer Tarrimage et faciliter l'entrée et la sortie des bestiaux, supprimer les porte-manteaux et les deux canots. C'était' peut-être une imprudence. La Durande n'avait plus qu'une embarcation, la chaloupe. La chaloupe, il est vrai, était excellente.
Il s'était écoulé dix ans depuis le vol Rantaine.
Cette prospérité de la Durande avait un cdté faible, c'est qu'elle n'inspirait point confiance ; on la croyait un hasard. La situation de mess Lethierry n'était acceptée que comme exception. Il passait pour avoir faitune folie heureuse. Quelqu'un qui l'avait imité à Cowes, dans File de tVight, n'avait pas réussi. L'essai avait ruiné ses actionnaires. Lethierry disait : C'est que la machine était mal construite. Mais on hochait la tète. Les nouveautés ont cela contre elles que tout le monde leur en veut ; le moindre faux pas les compromet. Un des oracles commerciaux de l'archipel nor-
mand, le banquier Jauge, de Paris, consulté sur une spéculation de bateaux à vapeur, avait, dit-on, répondu en tournant le dos . C'est une conversion que vous mepro^ posez là. Conversion de F argent en fumée En revanche, les bateaux à voile trouvaient des commandites tant qu'ils en voulaient. Les capitaux s'obstinaient pour la toile contre la chaudière. Â Guernesey, la Durande était un fait, mais la vapeur n'était pas un principe. Tel est l'acharnement de la négation en présence du progrès. On disait de Lethierry : Cest bon, mais il ne recommencerait pas.hoin d'encourager, son exemple faisait peur. Personne n'eût osé risquer une deuxième Durande.
CHANCB qu'ont EUB CES NAUFItAGÉS DE RENCONTRER CE SLOOP
L'équinoxe s*annonce de bonne heure dans la Manche. C'est une mer étroite qui gène le vent et l'irrite. Dès le mois de février, il y a commencement de vents d'ouest, et toute la vague est secouée en tous sens La navigation devient inquiète ; les gens de la côte regardent le màt de signal ; on se préoccupe des navires qui peuvent être en détresse. La mer apparaît comme un guetapens ; un clairon invisible sonne on ne sait quelle guerre ; de grands coups d'haleine furieuse bouleversent l'horizon; il fait un vent terrible L'ombre siffle et souffle. Dans la profondeur des nuées la face noire de la tempête enfle ses joues.
Le vent est un danger ; le brouillard en est un autre.
Les brouillards ont été de tout temps craints des navigateurs. Dans certains brouillards sont en suspension des prismes microscopiques de glace auxquels Mariotte
LES TRAVAILLEURS DE. LA MER
attribue les halos, les parhélies et les parasélènes. Les brouillards orageux sont composites ; des vapeurs diverses, de pesanteur spécifique inégale , s'y combinent avec la vapeur d'eau, et se superposent dans un ordre qui divise la brume en zones et fait du brouillard une véritable formation; l'iode est en bas, le soufre au-dessus de l'iode, le brome au-dessus du 'soufre , le phosphore au-dessus du brome. Ceci, dans une certaine mesure, en faisant la part de la tension électrique et magnétique, explique plusieurs phénomènes, le feu Saint-Elme de Colomb et de Magellan^ les étoiles volantes mêlées aux navires dont parle Sénèque, les deux flammes Castor et PoUux dont parle Plutarque, la légion romaine dont César crut voir les javelots prendre feu, la pique du château de Duino dans le Frioul que le soldat de garde faisait étinceler en la touchant du fer de sa lance, et peut-être même ces fulgurations d'en bas que les anciens appelaient « les éclairs terrestres de Saturne »» . A Téquateur, une immense brume permanente semble nouée autour du globe, c'est le Cloud-ring, l'anneau des nuages. Le Cloud-rmg a pour fonction de refroidir le tropique de même que le Gulfstream a pour fonction de réchauffer le pôle. Sous le Cloud-ring, le brouillard est fatal. Ce sont les latitudes des chevaux, Iforse latitude; les navigateurs des derniers siècles jetaient là les chevaux à la mer, en temps d'orage pour s'alléger, en temps de calme pour économiser la provision d'eau. Colomb disait : Nube abaxo es muette. « Le nuage bas est la mort. » Les étrusques, qui sont pour la météorologie ce que les chaldéens sont pour l'astronomie, avaient deux pontificats, le pontificat du tonnerre et le pontificat de la nuée ; les fulgurateurs observaient les éclairs et les aquiléges observaient le brouillard. Le collège des prêtres* augures de Tarquinies était consulté par les tyriens, les phéniciens, les pélasges, et tous les navigateurs primitifs de l'antique
Marinterne. Le mode de génération des tempêtes était dès lors entrevu ; il est intimement lié au mode de génération des brouillards, et c'est, à proprement parler, le même phénomène. Il existe sur l'océan trois régions des brumes, une équatoriale, deux polaires ; les marins leur donnent un seul nom : Le^Pot au noir..
Dans tous les parages, et surtout dans la Manche, les brouillards d'équinoxe sont dangereux. Ils font brusquement la n«it sur la mer. Un des périls du brouillard, même quand il n'est pas très-ép^s, c'est d*empècher de reconnaître le changement de fond par le changement de couleur de Peau ; il en résulte une dissimulation redoutable de l'approche des brisants et des basfonds. On est près d'un écueil sans que rien vous en avertisse. Souvent les brouillards ne laissent au navire en marche d'autre ressource que de mettre eu panne ou de jeter l'ancre. II y a autant de naufrages de brouillard que de vent.
Pourtant, après une bourrasque fort violente qui succéda à une de ces journées de brouillard, le sloop de poste Cashmere arriva parfaitement d'Angleterre. Il entra à Saint-Pierre-Port au premier rayon du jour sortant de la mer, au moment mémo où le ch&teau Cornet tirait son coup de canon au soleil. Le ciel s'était éclairci. Le sloop Cashmere était attendu comme devant amener le nouveau recteur de Saînt- Sampson. Peu après l'arrivée du sloop, le brui4; se répandit dans la ville qu'il avait été accosté la nuit en mer par une chaloupe contenant un équipage naufragé.
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CHANCB qu'a bue CE FLÂNEUR d'ÊTRB APEEÇO
PAR CE PfiCHRUB
Cette nuit-là, Gilliatt, au moment où le vent avait molli, était allé pécher» sans