‹ Romans nationauxChapitre 172 sur 247 · LIVRE CINQUIÈME. — LE REVOLVER · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. — LE REVOLVER

LES CONVERSATIONS DB L aUBEROR JEAN

Sieur Clubln étfût l'homme qui attend ane occasion.

n était petit et jaune avec la force d'un taureau. La mer n'avait pu réussir à le hàler. Sa chair semblait de cire. Il était de la couleur d'un cierge, et il e» avait la clarté discrète dans les yeux. Sa mémoire

était quelque chose d'imperturbable et de particulier. Pour lui, voir un homme oiie fois, c'était l'avoir, comme on aune note dans un registre. Ce regard laconique empoignait. Sa prunelle prenait une épreuve d'un visage et la gardait ; le visage avait beau vieillir, sieur Clubin le retrouvait. Impossible de dépister ce souvenir tenace. Sieur Clubin était bref, sobre, froid ; jamais un geste. Son air de candeur gagnait tout d'abord. Beaucoup de gens le croyaient naïf; il avait au coin de l'œil un pli d'ono

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

bêtise étonnante. Pas de meilletir marin que lui, nous rayons dit; perdonne comme lui pour amurer une voile, pour baisser le point du vent, et poor maintenir avec récoute la voile orientée. Aucune réputation de religion et dlntégrité ne dépassait la sienne. Qui Teût soupçonné eut été suspect. Il était lié d^amitié avec M. Rébuchet, changeur à Saint-Malo, rue Saint-Vincent, à côté de TamMirier, et M. Rébochet disait : Je donTierais ma houûiqve à gurder à Clubin. Sieur Clubin était veuvier. Sa femme avait été llionnète femme comme il était rhounôte homme. Elle était morte avec la renommée d'une vertu à tout rompre. Si le bailli loi eût conté fleurette, elle l'eût été dire au roi ; et si le bon Dieu eût été amoureux d'elle, elle i'ett été dire au curé. Ce couple, sieur et dame Clubin, avait réalisé dans Torteval l'idéal de Tépithète anglaise «r^5;p^f»i&». Dame Clubin était le cygne ; aeur Clubin était Thermîp.e. Il fût mort d'une tache. Il n'eût pu trouver une épingle sans en chercher le propriétaire. Il eût tambouriné un paquet d'allumettes» Il était entré un joor dans un cabaret à Saint-Servan, et avait dit au cabaretier : J'ai déjeuné ici il y atroisans, vous vous êtes trompé dans l'addition; et il avait, remboursé au cabaretier soixante-cinq centimes. C'était une grande probité, avec un pincement de lèvres attentif.

Il semblait en arrêt. Sur qui? sur les coquins probablement.

Tous les mardis il menait la Durande de Guernesey à Saint-Malo. Il arrivait à Saint- Malo le mardi soir, séjournait deux jours poor faire son chargement, et repartait pour Guernesey le vendredi matin.

Il y avait alors à Saint-Malo une petite hôtellerie sur le port qu'on appelait l'Auberge Jean.

La construction des quais actuels a démoli cette auberge. A cette époque la mer venait baigner la porte Saint-Vincent et la porte Dînan; Saint-Malo et Saint-Servan

communiquaient à marée basse par des carrioles et des maringottes roulant et circulant entre les navires à sec, évitant les bouées, les ancres et les cordages, et risquant parfois de crever leur capote de cuir à une basse vergue ou à une barre de clin-foc. Entre deux marées, les cochers houspillaient leurs chevaux sur ce sable où, six heures après, le vent fouettait le flot. Sur cette même grève rôdaient jadis les vingt-quatre dogues portiers de Saint-Malo, qui mangèrent un officier de marine en 1770. Cet excès de zèle les a fait supprimer. Aujourd'hui on n'entend plus d'aboiements nocturnes entre le petit Talard et le grand Talard.

Sieur Clubin descendait & l'Auberge Jean. C'est là qu'était le bureau français de la Durande.

Les douaniers et les gardes-côtes venaient prendre leurs repas et boire à l'Auberge Jean. Ils avaient leur table à part. Les douaniers de Binic se rencontraient là, utilement pour le service, avec les douaniers de Saint-Malo.

Des patrons de navires y venaient aussi, mais mangeaient à une autre table.

Sieur Clubin s'asseyait tantôt à Tune»

tantôt à l'autre, plus volontiers pourtant à la table des douaniers qu'à celle des patrons. Il était bienvenu aux deux.

Ces tables étaient bien servies. Il y avait des raffinements de boissons locales étrangères pour les marins dépaysés. Un matelot petit-maître de Bilbao y eût trouvé une helada. On y buvait du stout comme à Greenwich et de la gueuse brune comme à Anvers.

Des capitaines au long cours et des armateurs faisaient quelquefois figure à la meiise des patrons. On y échangeait les nouvelles : — Où en sont les sucres? — Cette douceur ne figure que pour de petits lots. Pourtant les bruts vont; trois raille sacs de Bombay et cinq cents boucauts de Sagua. — Vous verrez que la droite finira par renverser

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