LES CONVERSATIONS DE L AUBERGE JEAN
Villèle. — Et l'indigo? — On n'a traité que sept surons Guatemala. — La Ndftine^ Julie est montée en rade. Joli troîs-màts de Bretagne. — Voilà encore les deax villes de la Plata en bisbille. — Quand Montevideo engraisse, Buenos-Ayres maigrit. — n a fallu transborder le chargement du ReginorCœli^ condamné au Callao — Les cacaos marchent, les sacs Caraques sont cotés deux cent trente-quatre et les sacs Trinidad soixante-treize. — Il parait qu'à la revue du Champ de Mars on a crié : A bas les ministres ! — Les cuirs salés verts Saladeros se vendent, les bœufs soixante francs et les vaches quarante-huit. — A-ton passé le Balkan? Que fait Diebitsch? — ^A San Francisco Tanisette en pomponelles manque. L'huile d'olives Plagniol est calme Le fromage de Gruyère eu tins, trente-deux francs le quintal. — Eh bien, Léon XII est-il mort? — etc., etc.
Ces choses-là se criaient et se commentaient bruyamment, A la table des douaniers et des gardes-côtes on parlait moins haut.
Les faits de police des côtes et des ports veulent moins de sonorité et moins de clarté dans le dialogue.
La table des patrons était présidée par un vieux capitaine au long cours, M. Gertraîs- Gabonreau, M. Gertrais-Gaboureau n'était pas un homme, c'était un baromètre. Son habitude de la mer lui avait donné une surprenante infaillibilité de pronostic. Il décrétait le temps qu'il fera demain. Il auscultait le vent, il tàtait le pouls à la marée. Il disait au nuage : Montre moi ta langue. C'est-à-dire l'éclair. Il était le docteur de la vague, de la brise, de la rafale. L'océan était son malade ; il avait fait le tour du monde comme. on fait une clinique, examinant chaque climat dans sa tonne et mauvaise santé ; il savait à fond la pathologie des saisons. On l'entendait énoncer des faits comme ceci : — Le baromètre a descendu une fois, en 1796, à trois lignes au-dessous de tempête. — - Il était
marin par amour. Il haïssait l'Angleterre de toute l'amitié qu'il avait pour la mer. Il avait étudié soigneusement la marine anglaise pour en connaître le côté faible. Il expliquait en quoi le Sovereign de 1637 différait du Royal William de 1670 et de la Victory de 1755. Il comparait les accastillages- Il regrettait les tours sur le pont et les hunes en entonnoir du Oreat Harrf de 1514, probablement au point de vue du boulet français, qui se logeait si bien dans ces surfaces. Les nations pour lui n'existaient que par leurs institutions maritimes, des synonymies bizarres lui étaient propres. Il désignait volontiers l'Angleterre par Triniiy Housê^ l'Ecosse ^b.v Northern cornmissioners, et l'Irlande par Ballast board. Il abondait en renseignements, il était alphabet et almanach; il était étiage et tarif. Il savait par cœur le péage des phares, surtout des anglais , un penny par tonne en passant devant celui-ci, un farthing devant celui-là; Il vous disait ; Le pharede SmalVs Rock, qui ne consommait que deux cents gallons d huile, en brûle maintenant quime cents gallons. Un jour, à bord, dans une maladie grave qu'il fit, on le croyait mort, l'équipage entourait son branle, il interrompit les hoquets de l'agonie pour dire au maître charpentier: — Il serait avantageux d'adapter dans l'épaisseur des chouquets une mortaise de chaque côté pour y recevoir un réa en fonte ayant son essieu en fer et pour servir à passer les guinderesses. — De tout cela résultait une figure magistrale.
Il était rare que le sujet de conversation fût le même à la table des patrons et à la table des douaniers. Ce cas pourtant se présenta précisément dans les premiers jours de ce mois de février où nous ont amené les faits que nous racontons. Le trois-màts Tamaulipas, capitaine Zuela, venant du Chili et y retournant, appela l'attention des deux menses. A la mense des patrons on parla de son chargement,
LES TRAVAILLEURS DE L^ MER
et à la mense des douaniers de ses allures Le capitaine Zuela, de Cbpiapo, était un chilien un peu colombien, qui avait fait avec indépendance les guerres de Tindépendance, tenant tantôt pour Bolivar, tantôt pour Morillo, selon qu il y trouvait son profit. H s'était enrichi à rendre service à tout le monde. Pas d'iiomrae plus bourbon* nien, plus bonapartiste, plus absolutiste, plus libéral, plus athée et plus catholique. Il était de ce grand parti qu'on pourrait nommer le parti Lucratif. Il faisait de temps en temps en France des apparitions commerciales ; et, à en croire les ouï-dire, il donnait volontiers passage à sOn bord à des gens en fuite, 'banqueroutiers ou proscrits politiques, peu lui importait, payants. Son procédé d'embarquement était simple. I^ fugitif attendait sur un point désert de la côte, et, au moment d'appareiller, Zuela détachait un canot qui Fallait prendre. Il avait ainsij à son précédent voyage, fait évader un contumace du procès Berton, et cette fois il comptait, disait-on, emmener des hommes compromis dans l'affaire de la Bidassoa. La police, avertie, avait l'œil sur lui.
Ces temps étaient une époque de fuites. La restauration était une réaction ; or les révolutions amènent des émigrations, et les restaurations entraînent des proscriptions. Pendant les sept ou huit premières années après la rentrée des Bourbons, la panique fut partout, dans la finance, dans l'industrie, dans le commerce, qui sentaient la terre trembler et où abondaient les faillites. Il y avait un sauve-qui-peut dans la politique. Lavalette avait pris la fuite, Lefebvre-Desnouettes avait pris la fuite, Delon avait pris la fuite. Les tribunaux d'exception sévissaient, plus Trestaillon. On fuyait le pont de Saumur, l'esplanade de la Réole, le mur de l'Observatoire de Paris, la tour de Taurias d'Avignon, silhouettes lugubrement debout dans l'histoire, qu'a marquées la réaction, et où l'on distingue encore aujourd'hui cette main sanglante. A
Londres le procès Thistlewood, ramifié en France, à Paris le procès Trogoff, ramifié en Belgique, en Suisse et en Italie, avaient multiplié les motifs d'inquiétude et de dis* parition, et augmenté cette profonde déroute souterraine qui faisait le vide jusque dans les plus hauts rangs de l'ordre social d'alors. Se mettre en sûreté, tel était le souci. Être compromis, c'était être perdu L'esprit des cours prévôtales avait survécu à l'institution. Les condamnations étaient de complaisance. On se sauvait au Texas, aux montagnes Rocheuses, au Pérou, au Mexique. Les hommes de la Loire, brigands alors, paladins aujourd'hui, avaient fondé le champ d'Asile. Une chanson de Béranger disait : Sauvages, notes sommes français; prenez pitié de notre gloire. S'expatrier était la ressource. Mais rien n'est moins simple que de fuir ; ce monosyllabe contient des abSmes. Tout fait obstacle à qui s'esquive. Se dérober implique se déguiser. De« personnes considérables, et même illustres, étaient réduites à des expédients de malfaiteurs. Et encore elles y réussissaient mal. Elles y étaient invraisemblables. Leur habitude de coudées franches rendait difiicile leur glissement à travers les mailles de l'évasion. Un filou en rupture de ban était devant l'œil de la police plus correct qu'un général. S'imagine-t-on Tinnocence contrainte à se grimer, la vertu contrefaisant sa voix, la gloire mettant un masque? Tel passant à l'air suspect était une renommée en quête d'un faux passe-port. Les allures louches de l'homme qui s'échappe ne prouvaient pas qu'on n'eût point devant les yeux un héros. Traits fugitifs et caractéristiques des temps, que l'histoire dite régulière néglige, et que le vrai peintre d'un siècle doit souligner. Derrière ces fuites d'honnêtes gens se faufilaient, moins surveillées et moins suspectes, les fuites des fripons. Un chenapan forcé de s'éclipser profitait du pêle-mêle, faisait nombre parmi les proscrits, et souvent, nous venons de le dire,
grâce à plus d*art, semblait dans ce crépuscttle plus honnête homme que l 'honnête homme. Rien n*est gauche comme la probité reprise de justice. Elle n'y comprend rien et fait des maladresses ^ Un faussaire s*échappait plus aisément qu^un conyentionnel.
Chose bizarre à constater, on pourrait presque dire, particulièrement pour les malhonnêtes gens, que Tévasion menait à tout. La quantité de civilisation qu'un coquin apportait de Paris ou de Londres lui tenait lieu de dot dans les pays primitifs ou barbares, le recommandait, et en faisait un initiateur. Cette aventure n'avait rien d'impossible d'échapper ici au code pour arriver là-bas au sacerdoce. Il y avait de la fantasmagorie dans la disparition, et plus d'une évasion a eu des résultats de rfrve. Une fugue de ce genre conduisait à l'inconnu et au chimérique. Tel banqueroutier sorti d'Europe par ce trou à la lune a reparu vingt ans après grand vizir au Mogol ou roi en Tasmanie.
Aider aux évasions, c'était une industrie et, vu la fréquence du fait, une industrie à gros profits. Cette spéculation complétait de certains commerces. Qui voulait se sauver en Angleterre s'adressait aux contrebandiers; qui voulait se sauver en Amérique s'adressait à des fraudeurs de long cours, tels que Zuela.