CLUBIN APERÇOIT QUELQU UN
Zuela Tenait quelquefois manger à TAu- , berge Jean. Sieur Clubin le connaissait de vue.
Du reste, sieur Clubin n'était pas fier; il ne dédaignait pas de connaître de vue les chenapans. Il allait même quelquefois jus-
qu'à les connaître de fait, leur donnant la main en pleine rue et leur disant bonjour. Il parlait anglais au smogler et baragouinait l'espagnol avec le contrabandista. Il avait là-dessus des sentences : — On peut tirer du bien de la connaissance du mal. — Le garde- chasse cause utilement avec le braconnier. — Le pilote doit sonder le pirate ; le pirate étant un écueil. — Je goûte à un coquin comme un médecin goûte à un poison. C'était sans réplique. Tout le monde donnait raison au capitaine Clubin. On l'approuvait de ne point être un délicat ridicule. Qui donc eût osé en médire? Tout ce qu'il faisait était évidemment « pour le bien du service ». De lui tout était simple. Rien ne pouvait le compromettre. Le cristal voudrait se tacher qu'il ne pourrait. Cette confiance était la juste récompense d'une longue honnêteté, et c'est là l'excellence des réputations bien assises. Quoi que fit ou quoi que semblât faire Clubin, on y entendait malice dans le sens de la vertu ; l'impeccabilité lui était acquise ; — par-dessus le marché, il était très-avisé, disait-on; — et de telle ou telle accointance qui dans un autre eût été suspecte, sa probité sortait avec un relief d'habileté. Ce renom d'habileté se combinait harmonieusement avec sou renom de naïveté, sans contradiction ni trouble. Un naïf habile, cela existe. C'est une des variétés de l'honnête homme, et une des plus appréciées. Sieur Clubin était de ces hommes qui, rencontrés en conversation intime avec un escroc ou un bandit, sont acceptés ainsi, pénétrés, compris, respectés d'autant plus, et ont pour eux le clignement d'yeux satisfait de l'estime publique.
Le Tamaulipas avait complété son chargement. Il était en partance et allait prochainement appareiller.
Un mardi soir la Durande arriva à Saint- Malo comme il faisait encore grand jour. Sieur Clubin, debout sur la passerelle et surveillant la manœuvre de l'approche du
porty aperçut près du Pelit-Bey, sur la plage de sable, entre deux rochers, dans un lieu ti'ès-solitaire, deux hommes qui causaient. Il les visa de sa lunette marine, et reconnut Tun des deux hommes. C*était le capitaine Zuela. Il parsdt qu'il reconnût aussi l'autre.
Cet autre était un personnage de haute taille, un peu grisonnant. Il portait le large chapeau et le grave vêtement des Amis. C'était probablement un quaker. Il baissait les yeux avec modestie.
En arrivant à T Auberge Jean , sieur Glubin apprit que le Tamaulipas comptait appareiller dans- une dizaine de jours.
On a su depuis qu il avait pris encore quelques autres informations.
A la nuit il entra chez Tarmurier de la rue Saint-Vincent et lui dit :
•^Savez-vous ce que c'est qu'un revolver?
— Oui> répondit Tarmurier, c'est américain.
— C'est un pistolet qui recommence la conversation.
— En effet, ça a la demande et la réponse.
— Et la réplique.
— C'est juste, nuHisieur Clubin. Un canon tournant.
— Et cinq ou six balles.
L'armurier entr 'ouvrit le coin de sa lèvre
et fit entendre ce bmit de langue qui, accompagné d'un hochement de tète, exprime Tadmiration.
— - L'arme est bonne, monsieur Clubin.
Je crois qu'elle fera son chemin.
— Je voudrais un revolver à six âuions.
— Je n'en ai pas.
— Comment ça, vous armurier?
— Je ne tiens pas encore l'article. Voyezvous, c^est nouveau. Ça délmte. On ne fait encore en France que du pistolet.
— Diable !
— Ça n'est pas encore dans le commerce. -- Diable !
— J*ai d'excellents pistolets.
— Je veux un revolver.
— Je conviens que c'est plus avantageux. Mais attendez donc, monsieur Clubin.
— Quoi?
— Je crois savoir qu'il j en a un en ee* moment à Saint-Malo, d'occasion.
— Un revolver?
— Oui.
— A vendre?
— Oui.
— Où ça?
— Je crois savoir où. Je m'informerai.
— Quand pourrez-vous me rendre réponse?
— D'occasion. Mais bon.
— Quand faut-il que je revienne?
— Si je vous procure un revolver, c'est qu'il sera bon.
— Quand me rendrez- vous réponse?
— A votre prochain voyage.
— Ne dites pas que c'est pour moi, dit Clubin.
CLUBIN EMPOirrE ET NE RAPPORTE POINT
Sieur Clubin fit le chargement de la Darande, embarqua nombre de bœufs et quelques passagers, et quitta, comme à 1 or* dinaire, Saint-Malo pour Guernesey la vendredi matin.
Ce même jour vendredi, quand le navire fut au large, ce qui permet au capitaine de s'absenter quelques instants du pont de commandement, Clubin entra dans sa cabine, s'y enferma, prit un sac-valise qu'il avait, mit des vêtements dans le compartiment élastique, du biscuit, quelques boites de conserves^ quelques livres de cacao en bâton, un chronomètre et une lunette marine dans le compartiment solide, cadenassa le sac, et passa dans les oreillons une aussière toute préparée pour le hisser au besoin. Puis il descendit dans la cale, entra