LES DËN1QU01SEAUX
El «isar LiUkdori foaetta loa cn«vil. (Page S6.)
Cependant les voix qui étaient dans la maison prenaient une saillie de plus en plus nette. Les enfants écoutaient. L'oreille aussi a ses grossissements. C'était autre chose qu'un murmura , plus qu'un chuchotement, moins qu'un brouhaha. Par instants une oa deux paroles clairement articulées se détachaient. Ces paroles, impossibles à comprendre, sonnaient bizarrement. Les enfants s'arrêtaient, écoutaient, puis recommençaient à avancer.
— C'est la conversation des revenants, murmura l'apprenti calfat, mais je ne crois pa.3 aux revenants.
Les petits de Torteval étaient bien tentés
de se replier derrière le tas de fagots ; mais ils en étaient déjà loin, et leur ami te calfat continuait de marcher vers Ta masure. Ils tremblaient ' de rester avec lui« et ils n'osaient pas le quitter.
Pas à pas, et perplexes, ils le suivront.
L'apprenti calfat se tourna vers eux et leur dit ■
— Vous savez que ce n'est pas vrai. Il n'^ en a pas.
La maison devenait de plus en plus haute . Les voix devenaient de plus en plus distinctes.
Ils approchaient
En approchant, on reconnaissait qu'il y
î.vait dans la maison quelque chose comme de la lumière étouffée. C'était une lueur très-vague, un de ces effets de lanterne sourde indiqués tout à rheure,etqui abondent dans l'éclairage des sabbats.
Quand ils furent tout près, ils firent halte.
Un des deux de Torteval hasarda cette observation :
— Ce n'est pas des revenants; c'est des dames blanches.
— Qu'est-ce que c'est que ça qui pend à une fenêtre ? demanda l'autre.
— Ça a Tair d'une corde.
— C'est un serpent.
— C'est de la corde de pendu, dit le français avec autorité. Ça kursert. Mais je n'y crois pas.
Et, en trois bonds plutôt qu'en trois })as, il fut au pied du mur de la masure. Il v avait de la fièvre dans cette hardiesse.
Les deux autres, fiissonnants, l'imitèrent, et vinrent se coller près de lui, se serrant l'un contre son côté droit, l'autre contre son côté gauche. Les enfants apphquèrent leur oreille contre la muraille. On continuait de parler dans la maison.
Voici ce que disaient les fantômes :
— Asi, entendido esta?
— Entendido.
— Dicho ?
— Dicho.
— Aqui esperara un hombre, y podra rtiarcharse en Inglaterra con Blasquito?
— Pagando.
— Pagando.
— Blasquito tomara al hombre en su barca.
• Ainsi, c'est entendu?
— Entendu.
— CVst dit?
— Dit.
— Un homme attendra ici, et pourra s'en aller en An;;Ielerre avec Blascpiitoî
— En ])ayant.
'-En payant.
— Blijsqnito piendra Hiomme dans sa barque.
— Sin buscar para conocer a su pais ?
— No nos toca.
— Ni a su nombre del hombre?
— No se pide el nombre, pero se pesa la boisa.
— Bien. Esperara el hombre en esa casa.
— Tenga que corner.
— Tendra-
— Onde?
— En este saco que he llevado.
— Muy bieu.
— Puedo dexar el saco aqui?
■— Los contrabandistas no son ladrones.
— Y vosotros. cuando marchais?
— Maîiana por la manana. Si su hombre de usted esta parado, podria venir con nosotros.
— Parado no esta.
— Hacienda suya.
— Cuantos dias esperara alli?
— Dos. très, quatro dias. Menos o mas.
— Es cierto que el Blasquito vendra ?
— Cierto.
— Eu este Plainmont? '
— En este Plainmont.
— Sans clierclKH à savon de quel jviys il csti
— Cela ne nous regarde pas.
— Sans Un demander son nom l
— On MO demande ])as le nom ; on pèse la lx)urse.
— Bien L'homme attendra dans cette maison.
— Il faudra cpi'il ait de quoi manger.
— n eu auia.
— Où?
— Dans ce sac que j'apporte.
— Três-I)ien.
— Puis-je liisser ce sar icil
— Lrs eontre])andierR ne sont ])as des voleurs.
— Et vous autjes. quand paitez-vons?
— DiMuam niiitm. Si votie homme était pri^t. il pourrait venir avec nous.
— Il n'est pas prêt.
— C'est son îifl'aire.
— Comhien de jours aura-t-il à attendre dans cette maison?
— Deux, trois, quatro jours. Moins ou plus.
— Est- il certain que Blasquito viendra?
— Certain.
— Ici? A Plainmont!
— A Pliiinmont.
LES DÉNIQUOISEAUX
— A quai semana?
— La que viene.
— A quai dia?
— Viernes, o sabado, o domingo.
— No puede faltar?
— Es mi tocayo
— Por qualquiera tiempo viene?
— Qualquiera. No tieme. Soy el Blasco, es el Blasquito.
— Asi, no puede faltar de venir en Guernesey ?
— Vengo a nn mes, y viene al otro mes.
— Entiendo.
— A cuentar del otro sabado, desde hoy en ocho, ne se pasaran cinco dias sin que venga el Blasquito.
— Pero un muy malo mar?
— Egurraldia gaïztoa?
— Si.
— No vendria el Blasquito tan pronto, pero vendria.
— Donde vendra?
— De Vilvao.
— Onde ira ?
— Quelle somaiiio?
— La somainc prochaine.
— Quel jour!
— Vendredi, samedi, ou dimanche.
— Il ne peut manquer?
— Il est mon tocayo.
— Il vient par tous les temps?
— Par tous. Il n'a pas peur. Je suis Blasco, il est Blasquito.
— Ainsi, il ne peut manquer de venir à Guernesey ?
— Je viens un mois; il vient l'autre moisi
— Je comprends.
— A compter de samedi prochain, d'aujourd'hui en huit, il no se j)assera^pas cinq jours sans que BlasîjuitQ arrive. * '
— Mais si ki mer était très-dure!
— Epjurraldia gaïztoa '!
— Oui.
— Blasquito ne viendrait pas si vite, maïs il viendrait.
— D'où viendra-t-il?
— De Bilbao.
— Où ira-t-il!
* Basque Maavais temps.
— En Portland.
— Bien.
— 0 en Tor Bay.
— Mejor.
— Su humbre de usted puede estarse quieto.
— No traidor sera, el Blasquito?
— Los cobardes son traidores. Somos valientes El mar es la iglesia del invierno, La traicion es la îglesia del infierno.
— No se entiende a lo que dicemos?
— Escuchar a nosotros y mirar a nosotros es imposible. La espanta hace alli el desierto.
— Lo se.
— Quien se atraversaria a escuchar?
— Es verdad
' — Y escucharian que no entiendrian.
Hablamos a una lengua fiera y nuestra que no se conoce. Despues que la sabeis, ereis con nosotros.
— Soy venido para componer las haciendas con ustedes.
— Bueno.
— Y ahora me voy.
— Mucho«
— A Portland.
— Cest bien.
— Ou à Tor Bay.
— C'est mieux.
— Votrc homme ixîut être tranquille.
— Blasquito ne trahira pas!
— Les lâches sont les traîtres. Nous sommes des vaillants. La mer est l'église de l'hiver, La ti'ahison est l'ôglise de l'enfer.
— Pei-sonne n'entend ce que nous disons!
— Nous écouter et nous regarder est impossible. L'éiwuvantc fait ici le désert
— Je le sais.
— Qui oserait se hasarder à nous écouter 1
— C'est vrai.
— D ailleurs on écouterait qu'on ne comprendrait |)as. Nous parlons une farouche langue à nous que personne ne connaît. Puisque vous la savez, c'est que vous êtes des nôtres.
— Je suis venu jwur prendre des arrangements avec vous.
— C'est bon.
— Maintenant je m'en vais.
— Soit.
— Digame asted, bombre. Si el pasagero quiere que el Blasquito le Ueve en ninguna otra parte que Portland o Tor Bay?
— Tenga onces.
— El Blasquito hara lo que querra el hombre ?
— El Blasquito hace lo que quieren las onces,
— Es menester mucho tiempo para ir en Tor Bay ?
— Como quiere el viento.
— Ocho horas?
— Menos, o mas.
— El Blasquito obedecera al pasagero ?
— Si le obedece el mar a el Blasquito.
— Bien pagado sera.
— El oro es el oro. El viento es el viento.
— Mucho.
— El hombre hace lo que puede con el oro Dios con el viento hace lo que quiere.
— Aqui sera viernes el que desea marcharse con Blasquito.
— Pues.
— A quai momento llega Blasquito?
— A la noche. A la noche se llega, a la noche se marcha. Tenemos una muger
— Ditos-nioi, si lo jMissagcr veut que Blasquito lo conduise ailleurs qu'à Portland ou à Tor Ba} ?
— Qu'il ait des onces *.
~ Blasquito fera-t-il ce. que rhonnnc voudra»
— Blasquito fera ce que les onces voudront.
— Faut-il beaucoup de temps pour aller à Tor Ba>' ?
— Oiinme il plaît au vent.
— Huit heures?
— Moins ou plus.
— Blasquito ob(Mra-t>il à son passager!
— Si la met obéit à Blasquito.
— Il sera bien payé.
— L*or est l'or Lo vent est le vent
— C'est juste.
— L* homme avc»c l'or fait ce qu'il peut. Dieu avct le vent fait ce qu'il veut.
— L'homme qui compte partir avec Blasquito sera ici vendredi.
— Bion .
— A quoi moment arrive Blasquito!
— A la nuit. On arrive la nuit. On part la nuit.
* Dm quadruple!.
quien se llama el mar» y una hermana quien se llama la noche. La moger puede faltar, la hermana no.
— Todo dicho esta. Abour, hombres.
— Buenas tardes. Un golpe de aquardiente î
— Gracias •
— Es mejor que xarope.
— Tengo vuestra palabra.
— Mi nombre es Pundonor.
— Sea usted con Dios.
— Ereis gentleman y soy caballero.
Il était clair que des diables seuls pouvaient parler ainsi. Les enfants n'en écoutèrent pas davantage, et cette fois prirent la fuite pour de bon, le petit français, enfin convaincu, courant plus vite que les autres.
Le mardi qui suivit ce samedi, sieur Clubin était de retour à Saint-Malo, ramenant la Durande.
Le Tamaulipas était toujours en rade.
Sieur Clubin, entre deux bouffées de pipe, demanda à Taubergiste de T Auberge Jean :
— Eh bien, quand donc part-il, ce Tamaulipas?
— Après-demain jeudi, répondit l'aubergiste.
Ce soir-là, Clubin soupa à la table des gardes-côtes, et, contre son habitude, sortit après son souper. Il résulta de cette sortie qu'il ne put tenir le bureau de la Durande, et qu'il manqua à peu près son chargement. Cela fut remarqué d'un homme si exact
Nous avons une femme qui s'appelle Irf Mer, et «ne sœur qui s'api>ellc la Nuit. La femme trompe quelquefois; la s(£ur jamais.
— Tout est convenu. Adieu, hommes.
— Bonsoii. Un coup dVau-de-vie!
— Merci.
— C'est medleurque du sirop.
— J'ai votre parole.
— Mon nom est Point-d'honneur.
^- Adieu.
— Vous Otes gentilhomme et je suis chevalier
LÀ JACRESSARDE
Il parait qu'il causa quelques instants avec son ami le changeur.
Il rentra deux heures après que Noguette eut sonné le couvre-feu. La cloche brésilienne sonne à dix heures. Il était donc minuit.
LA JACRESSARDE
Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle Coutanchez. Cette ruelle n'existe plus, ayant été comprise dans les embellissements.
C'était une double rangée de maisons de bois penchées les unes vers les autres, et laissant entre elles assez de place pour un ruisseau qu'on appelait là rue. On marchait les jambes écartées des deux côtés de l'eau, en heurtant de la tète ou du coude les maisons de droite et de gauche. Ces vieilles baraques du moyen âge normand ont des profils presque humains. De masure à sorcière il n'y a pas loin. Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons, des nez et des sourcils. La lucarne est Tœil, borgne. La joue c'est la muraille, ridée et dartreu^e. Elles se touchent du front comme si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de llancienne civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à cette architecture.
Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde.
La Jacressarde était le logis de ceux qui ne logent pas. Il y a, dans toutes les villes, et particulièrement dans les ports de mer, au-dessous de la population, un résidu. Des gens sans aveu, à ce point que souvent la
justice elle-même ne parvient pas à leur en arracher un, des écumeurs d'aventures, des chasseurs d'expédients, des chimistes de l'espèce escroc, remettant toujours la vie au creuset, toutes les formes du haillon et toutes les manières de le porter, les fruits secs de Timprobité, les existences en banqueroute, les consciences qui ont déposé . leur bilan, ceux qui ont avorté dans l'escalade et le bris de clôture (car les grands faiseurs d'effractions planent et restent en haut), les ouvriers et les ouvrières du mal, les drôles et les drôlesses, les scrupules déchirés et les coudes percés, les coquins aboutis à l'indigence, les méchants mal récompensés, les vaincus du duel social, l^s affamés qui ont été le» dévorants, les gagne-petit du crime, les gueux, dans la double et lamentable acception du mot , tel est le personnel. L'intelligence humaine est là, bestiale. C'est le tas d'ordure des âmes. Cela s'amasse dans un coin, où passe de temps en temps ce coup de balai qu*on nomme une descente de police. A Saint- Malo la Jacressarde était ce coin.
Ce qu'on tf ouve dans ces repaires, ce ne sont pas les forts criminels, les bandits, les escarpes, les grands produits de l'ignorance et de l'indigence. Si le meurtre y est repré* sente, c'est par quelque ivrogne brutal ; le vol n'y dépasse point le filou. C'est plutôt le crachat de la société que son vomissement. Le truand, oui; le brigand, non.
Pourtant il ne faudrait pas s'y fier. Ce dernier étage des bohèmes peut avoir des extrémités scélérates. Une fois, en jetant le filet sur l'Épi-scié qui était pour Paris ce que la Jacressarde était pour Saint-Malo^ la police prit Lacenaire.
Ces gîtes admettent tout. La chute est un nivellement. Quelquefois Thonnèteté qui se déguenillé tombe là. La vertu et la probité ont, cela s'est vu, des aventures. Il ne faut, d'emblée, ni estimer les Louvres ni mépriser les bagnes. Le respect public de même que la réprobation universelle,
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
veulent être épluchés. On y a des surprises. Un ange dans le lupanar, une perle dans le fumier, cette sombre et éblouissante tronvaille est possible.
La Jacressarde était plutôt une cour qu'une maison, et plutôt un puits qu'une cour. Elle n^vait point d'étage sur la rue. Un haut mur percé d'une porte basse était sa façade. On levait le loquet, on poussait la porte, on était dans une cour.
Au milieu de cette cour, on apercevait un trou rond, entouré d'une marge de pierre au niveau du sol. C'était un puits. La cour était'petite, le puits était grand. Un pavage défoncé encadrait la margelle.
' La cour, carrée, était bâtie de trois côtés. Du côté de la rue, rien; mais en face de la porte, et à droite et à gauche, il y avait du logis.
Si, après la nuit tombée, on entrait là, un peu à ses risques et périls, on entendait comme un bruit d'haleines mêlées, et s'il y avait assez de lune ou d'étoiles pour donner forme aux linéaments obscurs qu'on avait sous les yeux, voici ce qu'on voyait :
La cour. Le puits Autour de la cour, vis-à-vis la porte, un hangar figurant une sorte de fer à cheval qui serait carré, galerie vermoulue, tout ouverte, à plafond de solives, soutenue par des piliers de pierre inégalement espacés; au centre, le puits; autour du puits, sur une litière de paille^ et faisant comme un chapelet circulaire, des semelles droites, des dessous de bottes éculées, des orteils passant par des trous de souliers, et force talons nus, des pieds d'homme, des pieds de femme, des pieds
d'enfant. Tous ces pieds dormaient.
Au delà de ces pieds, l'œil, en s'enfonçant dans la pénombre du hangar, distinguait des corps, des formes, des tètes assoupies, des allongements inertes, des guenilles des deux sexes, une promiscuité dans du fumier, on ne sait quel sinistre gisement humain. Cette chambre à coucher était à tout le monde. On y payait deux sous par semaine.
Les pieds touchaient le puits. Dans les nuits d'orage, il pleuvait sur ces pieds; dans les nuits d'hiver, il neigeait sur ces corps.
Qu'était-ce que ces êtres? Les inconnus. Ils venaient là le soir et s'en allaient le matin. L'ordre social se complique de cep larves. Quelques-uns se glissaient pour une nuit et ne payaient pas. La plupart n'avaient point mangé de la journée. Tous les vices, toutes les abjections, toutes les infections, toutes les détresses; le même sommeil d'accablement sur le même lit de boue. Les rêves de toutes ces âmes faisaient bon voisinage. Rendez-vous funèbre où remuaient et s'amalgamaient dans le même miasme les lassitudes, les défaillances, les ivresses cuvées, les marches et contre-marches d'une journée sans un morceau de pain et sans une bonne pensée, les lividités à paupières closes, des remords, des convoitises, des chevelures mêlées de balayures, des visages qui ont le regard de la mort, peut-être des baisers de bouches de ténèbres. Cette putridité humaine fermentait dans cette cuve. Ils étaient jetés dans ce gîte par la fatalité, par le voyage, par le navire arrivé la veille, par une sortie de prison, par la chance, par la nuit. Chaque jour la destinée vidait là sa hotte. Entrait qui voulait, dormait qui pouvait, parlait qui osait. Car c'était un lieu de chuchotement. On se hâtait de se mêler. On tâchait de s'oublier dans le sommeil, puisqu'on ne peut se perdre dans l'ombre. On prenait de la mort ce qu'on pouvait. Ils fermaient les yeux dans cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D'où sortaient-ils? de la société, étant la misère; de la vague, étant l'écume.
N'avait point de la paille qui voulait. Plus d'une nudité traînait sur le pavé; ils se couchaient éreintés; ils se levaient ankylosés. Le puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient, tous les ruissellements de la cour y filtraient Le sieaa
LÀ JACRESSARDE
pour tirer l'eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s'y noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En 1819, on en retira un enfant de quatorze ans.
Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être «« de la chose ». Les laïques étaient mal vus.
Ces êtres se connaissaient-ils entre eux? Non. Ils se flairaient.
Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d'un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l'eau du puits, ayant une jambe de bois.
Dès l'aube, la cour se vidait, les habitués s'envolaient.
II y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur poteaux, figure d'un gibet 'pas trop dépaysée là. Sonyent, le lendemain des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre u&e robe de soie mouillée etcrottée,qui étaitàlafemmejambedebois.
Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un étage, et au-dessus de l'étage un grenier. Un escalier 4e bois pourri trouant le plafond du hangar menait en haut; échelle branlante gravie bruyamment par la femme chancelante.
Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la cour; les locataires à demeure habitaient la maison.
Des fenêtres, pas un carreau; des chambranles, pas une porte; des cheminées, pas un foyer; c'était la maison. On passait d'une chambre dans l'autre indifféremment par un trou carré long qui avait été la porte ou par une baie triangulaire qui était l'entre-deux des solives de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne savait comment tenait la maison. Le vent la remuait On montait comme on pouvait sur le glissement des marches usées de l'escalier. Tout était à claire voie L'hiver entrait dans la masure comme l'eau
dans une éponge. L'abondance des araignées rassurait contre l'écroulement immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et une terrine, çervant à divers usages. Une odeur douce et hideuse.
Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes,, qui pourrissaient là, qui s'y rouillaient, qui y moisissaient, étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient; il en tombait des murailles, -il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les décombres.
Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires; un charbonnier, an chiffonnier et un faiseur d'or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier; le faiseur d'or, chimiste, logeait au grenier, qu'on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin couchait la femme. Le faiseur d'or était un peu poète. Il habitait dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le vent. La lucarne n'ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un morceau de feuillard provenant d'une déchirure de navire. Cette tôle laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait d'un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d'un setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d'or ne payait pas. En attendant il brûlait la maison. 11 avait arraché le peu qu'il y avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie, tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une colonne de 5, selon que le setier de grain
LES TBAVÂILLEURS DE LA MER
EU* Mt, dit-OD, Tiiionode. (Pag« 60.}
coûtait trois liarda oa cinq centimes. La marmite à or du « chimiste » était une vieille bombe ca'ssée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients. La 'transmutation l'absorbait. Quelquefois il en parlait dans la cour aux va-nu-pieds, qui en riaient. II disait : Ces gens-là souf pleins de préjugés. Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre philosophale dans les ■vitres de la science. Son fourneau mangeait beaucoup de bois. La rampe de l'escalier y avait disparu. Toute la maison y passait, A petit feu. L'hôtesse lui disait : VoTis ne me laiswrez que la coque. Il la dc^sarmait en lui faisant des vers.
Telle était la Jacressarde.
Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante ans, goitreux, ayant un balai à la main, était le domestique.
Les habitués entraient par la porte de la cour ; le public entrait par la boutique.
Qu'était-ce que la boutique?
Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l'entrée de la cour, d'une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière cette devanture, ouverte