CE QU'ON Y VOIT ET CE QU'ON Y ENTREVOIT
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Un grand cercle noir
loLmiit. (Pige 1-19.)
rieuse dans ce grand diaphragme vert s'é-
levant et s'abaissant en silence.
L'eau était magiquement limpide, et Gil-
liatt y distingaait, à des profondeurs di-
verses, des stations immergées, surfaces de
CE qu'on y voit et Ce qu'on -ï entrevoit
roches en saillie d'un vert de plus en plus
foncé. Certains creux obscurs étaient pro-
bablement insondables.
De l'ombre qui éblouit: tel était ce lieu
Des deux eûtes du porche sous-marin.
sarprenant.
des ébauches de cintres surbaissés, pleins
La palpitation de la mer se faisait sentir
de ténèbres, indiquaient de petites caves
daus cette cave. L'oscillation extérieure
latérales, bas côtés de la caverne centrale.
gonflait, puis déprimait la nappe d'eau in-
accessibles peut-être à l'époque des très-
térieure avec la régularité d'one respira-
basses marées.
tion. On croyait deviner une àme mysté-
Ces anfractuosilés avaient des plafonds
LES TRAVAILLEURS DE LA >ÎER
en plaiï incliné, à angles plus ou moins ouverts. De petites plages, larges de quelques pieds^ mises à nu par les fouilles de la mer» s'enfonçaient et se perdaient sous ces obliquités
Cà et là des herues longues de plus a une toise ondulaient sous Veau avec un balancement de cheveux au vent. On entrevoyait des forêts de goémons
Hors du fiot et dans le flot» toute la muraille de la cave, du haut en baS: depuis la voûte jusqu'à son effacement dans Tinvisible, était tapissée de ces prodigieuses floraisons de Tocéan, si rarement aperçues par Toeil humain, que les vieux navigateurs espagnols nommaient praderias del mar.
Une mousse robuste, qui avait toutes les nuances de Tolive, cachait et amplifiait les exostoses du granit. De tous les surplombs jaillissaient les minces lanières gaufrées du varech dont les pêcheurs se font des baromètres. Le souffle obscur de la caverne agitait ces courroies luisantes.
Sous ces végétations se dérobaient et se montraient en même temps les plus rares bijoux de récrin de Tocéan, des ébumes, des strombes, des mitres, des casques, des pourpres , des buccins , des struthiolaires , des cérites turriculées. Les cloches des patelles, pareilles à des huttes microscopiques, adhéraient partout au rocher et se groupaient en villages, dans les rues desquels rôdaient les oscabrions, ces scarabées de la vague. Les galets ne pouvant que difiicalement entrer dans cette grotte, les coquillages sy réfugiaient. Les coquillages sont des grands seigneurs, qui, tout brodés ot.tout passementés, évitent le rude et incivil contact de la populace des cailloux. L'amoncellement étincelant des coquillages faisait sons la lame, à de certains endroits, d'ineifables irradiations à travers lesquelles on entrevoyait un fouillis d'azurs et de nacres, et des ors de toutes les nuaaces de Teau.
Sur la paroi de la cave> un peu au-dessus
de la ligne de flottaison de la marée, une plante magnifique et singulière se rattachait comme une bordure à la tenture de varech, la continuait et Tachevait. Cette plante, fibreuse, touffue, inextricablement coudée et presque noire, offrait aux regards de larges nappes brouillées et obscures, partout piquées d*innombrabIes petites fleurs couleur lapis- lazuli. Dans Teau ces fleurs semblaient s'allumer, et Ton croyait voir des braises bleues Hors de Teau c'étaient des fleurs, sons Teau c'étaient des saphirs; de sorte que la lame, en montant et en inondant le soubassement de la grotte revêtu de ces plantes, couvrait le rocher d*escarboucles.
A chaque gonflement de la vague enflée comme un poumon, ces fleurs, baignées, resplendissaient, à chaque abaissement, elles s^éteignaient; mélancolique ressemblance avec la destinée. C'était Taspiratiou, qui est la vie; puis Texpiration, qui est la mort-
.^ Une aes merveilles de cette caverne, c^était le roc. Ce roc, tantôt muraille, tantôt cintre, tantôt étrave ou pilastre, était par places brut et nu, puis, tout à côté, travaillé des plus délicatescîselures naturelles On 'ne sait quoi, qui avait beaucoup d! esprit, se mêlait à la stupidité massive du granit. Quel artiste que Tabime ! Tel pan de mur, coupé carrément et couvert de rondes bosses ayant des attitudes, figurait un vague bas -relief; on pouvait, devant cette sculpture où il y avait du nuage, rêver de Prométhée ébauchant pour Michel-Ange, Il semblait qu'avec quelques coups de marteau, le génie eût pu achever ce qu avait commencé le géant. En d'autres endroits, Laroche était damasquinée comme un bouclier sarrasin ou niellée comme une vasque
florentine. Elle avait des panneaux qui paraissaient de bronze de Coriuthe, puis des arabesques comme une porte de mosquée, puis, comme une pierre runique, des empreintes d* ongles obscures et improbables.
Des planta & ramiiscttles torses et à vrilles, s entre-croisant sur les dorares da lichen, la couvraient de filigranes. Cet antre se compliquait d'un alhambra. C'était la rencontre de la sauvagerie et de l'orfèvrerie dans rauguste et difforme architeetAire du hasard
Les magnifiques nH)isis8iu*es de la mer mettaient du velours sur les angles du granît Les escarpements étaient festonnés de lianes grandiAores, adroites à ne point tomber, et qoi semblaient intelligentes, tant elles ornaient bien. Des pariétaires à bonquets bizarres montraient leurs touffes à propos et avec goût. Toute la coquetterie possible à une caverne était là« La surprenante lumière édénique qui venait de dessous l'eau, à la fois pénombre marine et rayonnement paradisiaque, estompait tous les linéaments dans une sorte de diffusion visionnaire. Chaque vague était un prisme. Les contours des choses, sous c«s ondoie-ments irisés, avaient le cbromatisme des lentilles d'optique trop convexes; des s|5ectres solaires flottaient sous l'eau On croyait voir se tordre dans cette diaphanéité aurorale des tronçons d'arcs -en -ciel noyés. Ailleurs, en d'autres coins, il y avait dans l'eau un certain clair de lune. Toutes les splendeurs semblaient amalgamées là pour faire on ne sait quoi d'aveugle et de nocturne. Rien de plus troublant et de plus énigmatique que ce faste dans cette cave. Ce qui dominait, c'était l'enchantement. La végétation fantasque et la stratification informe s'accordaient et dégageaient une harmonie. Ce mariage de choses farouches était heureux. Les ramifications se cramponnaient en ayant l'air d'effleurer. La caresse du roc sauvage et de la fleur fauve était profonde. Des piliers massifs avaient pour chapiteaux et pour ligatures de frêles guirlandes toutes pénétrées de frémissement, on songeait à des doigts de fées chatouillant des pieds de béhémoths, et le xocher soutenait la plante et la plante
étreigiiait le rocher avec une grâce moné^ trueuae- '
La résultante de ces difformités mysté* neuseraent ajustées était on ne sait <)uell6 beauté souveraine. Les œuvres de la nature, non moins suprêmes que les œuvres du génie, contie^iiaent de l'absolu, et s'imposent. Lear inattendu se fait obéir impérieusement par l'esprit: on y sent une préméditation qui est en dehors de l'homme, et elles ne sont jamais plus saisissantes que lorsqu'elles font subitement sortir l'exquis du terrible
Cette grotste inconnue était, pour «.nsi dire, et si une telle expression était admissible, sidéralisée. On y subissait ce qne la stupeur a de plus imprévu. Ce qui emplissait cette crypte, c'était de la lumière d'apocalypse. On n'était pas bien sûr que cette chose fût. On avait devant les yeux une réalité empreinte d'impossible. On regardait cela, on y touchait, on y était ; seulement il était difficile d'y croire.
Était-ce du jour qui venait par cette fenêtre sous la mer? Etait-Qe de l'eau qui tremblait dans cette cuve obscure? Ces cintres et ces porches n'étaient- ils ^oint de la nuée céleste imitant une caverne? Quelle pierre avait-on sous les pieds? Ce support n'allait-il point se désagréger et devenir fumée? Qu'était-ce qw cette joaillerie de coquillages qu'on entnevoyait? A quelle distance était-on de la vie, de la terre, des hommes? Qu'était-ce que ce ravissement mêlé à ces ténèbres? Émotion inouïe, presque sacrée, à laquelle s'ajoutait la douce inquiétude des herbes au fond de l'eau.
A l'extrémité de la cave, qui était oblongue, sous une archivolte cyclopéenne d'une coupe singulièrement correcte, dans un creux presque indistinct, espèce d'antre dans l'antre et de tabernacle dans le sanctuaire , derrière une nappe de clarté verte interposée comme un voile de temple, on apercevait hors du flot une pierre à pans carrés a^ant une ressemblance d'autel.
L'eau entourait cette pierre de toutes parts. Il semblait qu'une déesse vint d'en descendre. On ne pouvait s'empêcher de rêver sous cette crypte, sur cet. autel, quelque nudité céleste éternellement pensive, et que l'entrée d'un homme faisait éclipser. Il était difficile de concevoir cette cellule auguste sans une vision dedans , l'apparition, évoquée par la rêverie, se recomposait d'elle-même ; un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine entrevues , un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur dans une brume sacrée, des formes de nymphe, un regard de vierge, une Vénus sortant de la mer, une Eve sortant du chaos ; tel était le songe qu'il était impossible de ne pas faire. Il était invraisemblable qu'il n'y eût point là un fantdme. Une femme toute nue , ayant en elle un astre , était probablement sur cet autel tout à l'heure. Sur ce piédestal d'où émanait ujie indicible extase, on imaginait une blancheur, vivante et debout.
L'esprit se représentait, au milieu de l'adoration muette de cette caverne, une Amphitrite, une Téthys, quelque Diane pouvant aimer, statue de l'idéal formée d'un rayonnement et regardant l'ombre avec douceur C'était elle qui, en s*en allant, avait laissé dans la caverne cette clarté, espèce de parfum lumière sorti de ce corps étoile . L'éblouissement de ce fantôme n'était plus là ; on n'apercevait pas cette figure, faite pour
être vue seulement par l'invisible, mais on la sentait ; on avait ce tremblement qui est une volupté. La déesse était absente, mais la divinité était présente.
La beauté de l'antre semblait faite pour cette présence. C'était à cause de cette déité, de cette fée des nacres, de cette reine des souffies, de cette gr&ce née des flots, c'était à cause d'elle, on se le figurait du moins, que le souterrain était religieusement muré, afin que rien ne pût jamais troubler, autour de ce divin fantôme, l'obscurité qui est un respect, et te silence qui est une majesté.
Gilliatt, qui était une espèce de voyant de la nature, songeait, confusément ému.
Tout à coup, à quelques pieds au-dessous de lui, dans la transparence charmante de cette eau qui était comme de la pierrerie dissoute, il aperçut quelque chose d'inexprimable. Une espèce de long haillon se mouvait dans l'oscillation des lames. Ce haillon ne fiottait pas, il voguait ; il avait un but, il allait quelque part, il était rapide. Cette guenille avait la forme d'une marotte de boufibn avec des pointes; ces pointes, fiasques, ondoyaient; elle semblait couverte d'une poussière impossible à mouiller. C'était plus qu'horrible, c'était sale. Il y avait de la chimère dans cette chose ; c'était un être, à moins que ce ne fût une apparence.. Elle semblait se diriger vers le côté obscur de la cave, et s'y enfonçait. Les épaisseurs d'eau devinrent sombres sur elle. Cette silhouette glissa et disparut, sinistre.