MANQUE
Cette cave ne lâchait pas aisément les gens. L'entrée avait été peu commode, la sortie fut plus obstruée encore. Gilliatt néanmoins s'en tira, mais il n'y retourna plus. Il n y avait rien trouvé de ce qu'il cherchait, et il n'avait pas le temps d'être curieux
Il mit immédiatement la forge en activité. Il manquait d'outils, il s'en fabriqua.
Il avait pour combustible l'épave» l'eau pour moteur, le vent pour souffleur, une pierre pour enclume, pour art son instinct, pour puissance sa volonté.
Gilliatt entra ardemment dans ce sombre travail.
Le temps paraissait y mettre de la complaisance. Il continuait d'être sec et aussi peu équinoxial que possible. Le mois de mars était venu, mais tranquillement. Les jours s'allongeaient. Le bleu du ciel, la vaste douceur des mouvements de l'étendue, la sérénité du plein midi, semblaient exclure toute mauvaise intention. La mer était gaie au soleil. Une caresse préalable assaisonne les trahisons. De ces caresseslà, la mer n'en est point avare. Quand on a affaire à cette femme, il faut se défier du sourire.
Il y avait peu de vent ; la soufflante hydraulique n'en travaillait que mieux. L'excès de vent eût plutôt gêné qu aidé.
Gilliatt avait une scie , il se fabriqua une
lime ; avec la scie il attaqua le bois , avec la lime il attaqua le métal; puis il s'ajouta les deux mains de fer du forgeron, une tenaille et une pince; la tenaille étreint, la pince manie ; l'une agit comme le poignet, l'autre comme le doigt. L'outillage est un organisme. Peu à peu Gilliatt se donnait des auxiliaires, et construisait son armure. D'un morceau de feuillard il fit un auvent au foyer de sa forge.
Un de ses principaux soins fut le triage et la réparation des poulies. Il remit en état les caisses et les rouets des moufles. Il coupa l'exfoliation de toutes les solives brisées, et en refaçonna les extrémités; il avait, nous l'avons dit, pour les nécessités de sa charpenterie, quantité dejnembrures emmagasinées et appareillées selon les formes, les dimensions et les essences, le chêne d'un côté, le sapin de l'autre, les pièces courbes , comme les porques , séparées des pièces droites, comme les hiloires. C'était sa réserve de points d'appui et de leviers, dont il pouvait avoir grand besoin à un moment donné.
Quiconque médite un palan doit se pourvoir de poutres et de moufles ; mais cela ne suffit pas, il faut de la corde. Gilliatt restaura les câbles et les grelins. Il étira les voiles déchirées, et réussit à en extraire d'excellent fil de carret dont il composa du filin; avec ce filin, il rabouta les cordages. Seulement ces sutures étaient sujettes à pourrir, il fallait se hâter d'employer ces cordes et ces câbles, Gilliatt n'avait pu faire que du funin blanc, il manquait de goudron.
Les cordages raccommodés, il raccommoda les chaînes.
Il put, grâce à la pointe latérale du galet
LES TRAVAILLEURS J)K LA MER
enclume, laquelle tenait lieu de bicorne conique, forger des anneaux grossiers, mais solides. Avec ces anneaux il rattacha les uns aux autï'es les bouts de chaîne cassés, et fit des longueurs.
Forger seul et sans aide est plus que malaisé. Il en vint à bout pourtant. Il est vrai qii'il n'eut à façonner sur la forge que des pièces de peu de masse ; il pouvait l^s manier d uno main avec la pince pendant qu*il les martelait de Tautre main.
Il coupa en tronçons les barres de fer rondes de la passerelle de commandement, forgea aux deux extrémités de chaque tronçon, d'un côté une pointe, de Tautre une large tète plate , et cela fit de grands clous d^environ un pied de long. Ces clous, très*usités en pontonnerie, sont utiles aux fixations dans les rochers.
Pourquoi Gilliatt se donnait- il toute cette peine? On verra.
Il dut refaire plusieurs fois le tranchant de sa hache et les dents de sa scie. Il s'était, pour la scie, fabriqué un tiers-point.
II se servait dans Foccasion du cabestan de la Durande. Le crochet de la chaîne cassa. Gilliatt en reforgea un autre.
A Taide de sa pince et de sa tenaille.» et en se servant de son ciseau comme d'un tournevis, il entreprit de démonter les deux roues du navire , il y parvint. On n'a pas oublié que ce démontage était exécutable ; c'était une particularité de la construction de ces roues. Les tambours qui les avaient couvertes, les emballèrent ; avec, les plan* ches des tambours, Gilliatt charpenta et menuisa deux caisses où il déposa, pièce à pièce, les deux roues soigneusement numérotées.
Son morceau de craie lui fut précieux pour c^ Qiunérotage .
Il rangea ces deux caisses sur la partie la plus solide du pont de la Durande.
Ces. préliminaires terminés, Gilliatt se trouva face à face avec la difficulté suprèiiie, La question de la machine se posa.
Démonter les roues avait été possible ; démonter la machine, non.
D'abord Gilliatt connaissait mal ce mécanisme. Il pouvait, en allant au hasard, lui faire quelque blessure irréparable. Ensuite, même pour essayer de le défaire morceau à morceau, s'il eût eu cette imprudence, il fallait d'autres outils que ceux qu'on peut fabriquer avec une caverne pour forge, un vent coulis pour soufflet, et un caillou pour enclume. En tentant de démonter la machine, on risquait de la dépecer.
Ici on pouvait se croire tout à fait en présence de l'impraticable.
Il semblait que Gilliatt fût au pied de ce mur : l'impossible.
Que faire ?
COMMB QUOI SHAKESPBÂRE VKVT SB RENCONTRER AVEC ESCHYLE
Gilliatt avait son idée.
Depuis ce maçon charpentier de Salbris qui, au seizième siècle, dans le bas âge de la science, bien avant qu'Amontons eût trouvé la première loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, sans conseil, sans guide, sans autre aide qu'un enfant, son fils, avec un outillage informe, résolut en bloc, dans la descente du « gros horloge » de l'église de la Charitésur-Loire, cinq ou six problèmes de statique et de dynamique mêlés ensemble ainsi que des roues dans un embarras de charrettes et faisant obstacle à la fois, depuis ce manœuvre extravagant et superbe qui trouva moyen, sans casser un fil de laiton et sans décliqœter un engrenage, de faire glisser tout d'une pièce, par une simplifia cation prodigieuse, du second étage du clocher au preuQfiier étage, cette massive cage
LE CHEF-D'ŒUVRE DE OlLLIATT VIENT AU SECOURS ETC
des heures, toute en fer et en cuivre, M grande comme la chambi^ dagaettear de nuit ^, avec son mouvement, ses cylindres, ses barillets, ses tambours, ses crochets et ses pesons, son orbe de canon et son orbe de chaussée, son balancier horizontal, ses ancres d'échappement, ises écheTeaux de chaînes et de chaînettes, ses poids de pierre dont un pesait cinq cents livres, ses sonneries, ses carillons, ses jacquemarts; depuis cet homme qui fit ce miracle, et dont on ne sait plus le nom, jamais rien de pareil à ce que méditait GiUiatt n'avait été entrepris.
L'opération que rèyait Gilliatt était pire peut-être, c'est-à-dire plus belle encore.
Le poids, la délicatesse, Tenchevètrement des difficultés, n*étaient pas moindres de la machine dé la Dorande que de Thorloge de la Charité-sur-Loire.
Le charpentier gothique avait un aide, son fils , Gilliatt était seul.
Une population était là, venne de Meungsur-Loire, de Nevers, et même d'Orléans, pouvant, au besoin, assister le maçon de Salbris, et Tencoarageant de son brouhaha bienveillant, Gilliatt n'avait autour de lui d'autre rumeur que le vent et d'autre foule que les flots.
Rien n'égale la timidité de l'ignorance, si ce n'est sa témérité. Quand l'ignorance se met à oser, c'est qu'elle a en elle une boussole. Cette boussole, c'est l'intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliqué.
Ignorer invite à essayer. L'ignorance est une rêverie , et la rêverie curieuse est une force. Savoir déconcerte parfois et déconseille souvent. Gama, savant, eût reculé devant le cap des Tempêtes. Si Christophe Colomb eût été bon eosraographe, il n'eût point découvert TAniérique.
Le second qui monta sur le mont Blanc fut un savant, Saussure ; le premier fut un pâtre, Bal mat.
Ces cas, disons-le en passant, sont Tex-
ception, et tout ceci n'ôte rien à la science, qui reste la règle. L'ignorant peut trouver, le savant seul invente.
La panse était toujours à l'ancre dans la crique de l'Homme, où la mer la laissait tranquille. Gilliatt, on s'en souvient, avait tout arrangé de façon à se maintenir en libre pratique avec sa barque II y alla , et en mesura soigneusement le bau à plusieurs endroits, particulièrement le maître-couple. Puis il revint à la Darànde, et mesura le grand diamètre du parquet de la machine. Ce grand diamètre, sans les roues, bien entendu, était de deux pieds moindre que le maître bau de la panse. Donc la machine pouvait entrer dans la barque.
Mais comment Vj faire entrer ?
LB CBKF-D'dSUVRB DB GILLIATT VIENT AU SBCOORS DU CHBF-d'œTJVRE DB LËTHIERRY
 quelque temps de là, un pécheur qui eût été assez fou pour flâner en cette saison dans ces parages eût été payé de sa hardiesse par la vision entre les Douvres de quelque chose de singulier.
Voici ce qu'il eût aperçu ; quatre madriers robustes, espacés également, alFant d'une Douvre à l'autre, et comme forcés entre les rochers, ce qui est la meilleure des solidités. Du côté de la petite Douvre, leurs extrémités posaient et se contre-butaient sur les reliefs du roc ; du côté de la grande Douvre, ces extrémités avaient dû être violemment enfoncées dans l'escarpement à coups de marteau par quelque puissant ouvrier debout sur la poutre même qu'il enfonçait. Ces madriers étaient un peu plus longs que Tentre-deux n'était large ; de là, la ténacité de leur emboîtement ; de là aussi, leur ajustement en plan incliné.
168 LES TRAVAILLEURS DE LA HER
^.;v*ji
Us toachaient aigu dt la petite étaient faibleme ment, ce qui et près, on les eût le tablier d'un p étaient attachés cun de leur ita ayant cela de 1 moufle à deux r du madrier et la opposée. Cet éc paa pénlleux, é les nécessités d Les moufles et
Le iDiguin Tait, Gilliatt
a grande Douvre à angle Douvre à angle obtus. Ils nt déclives, mais inégaleait un défaut. A ce défaut dit disposés pour recevoir ont. A ces quatre madriers quatre palans garnis cbague et de leur garant, et ardi et d'étrange qae la ouets était à une extrémité poulie simple i l'extrémité art, trop grand pour n'être Ait probablement exigé par e l'opération à accomplir, aient fortes et les poulies
Rt U rorg«. (Pag« 154.)
solides. A ces palans se rattacliaient des câbles qui de loin paraissaient des fils, et, au-dessous de cet appareil aérien de moufles et de charpentes, la massive épave, la Durande semblait suspendue à ces fils.
Suspendue , elle ne l'était pas encore.
Perpendiculairement sous les madriers, huit ouvertures étaient pratiquées dans le pont, quatre à bâbord et quatre à tribord de la machine, et huit autres sous celles-là, dans la carène. Les cables descendant verticalement des quatre moufles entraient dans le pont, pms sortaient de la carène, par les ouvertures de tribord, passaient sous la quille et sous la machine, rentraient
LE CHEF-DXElVRi: DE GTLLIAT VIENT AU SECOURS. ETC.
Le deilans d'un édifice si
dans le navire par les onvertures de bâbord, et, remontant, traversant do nouveau le jKpnt, revenaient s'enrouter aux quatre poulies des madriers, où une sorte de patanguin les saisissait et en faisait un trousseau relié à un câble unique et pouvant être dirigé par nn seul bras. Un crochet et une moque , par le trou de laquelle passait et se dévidait le câble unique, complétaient l'appareil et, au besoin, l'enrayaient. Cette combinaison contraignait les quatre palans à travailler ensemble, et, véritable frein des forces pendantes, gouvernail de dynamique souâ la main dn pilote de l'opération, maintenait la manœuvre en équilibre. L'ajuste-
ment très-ingénieux de ce palanguin avait quelques-unes des qualités simplifiantes de la poulie-Weston d'aujourd'hui, et de l'antique polyspaston de Vitruve. Gilliatt avait trouvé cela, bien qu'il ne connût ni Vitruve, qui n'existait plus, ni Weston, qui n'existait pas encore. La longueur des câbles variaitselonl'inégale déclivité des madriers, et corrigeait un peu cette inégalité. Les cordes étaient dangereuses, le funin blanc pouvîût casser, il e&t mieux valu des chaînes; mais des chE^nes eussent roulé sur les palans.
Tout cela, plein de fautes, mais fait par UD seul homme, était surprenant.
Du reste, nous abrégeons l'explication.
On comprendra que nof» am«ttiof» hêwat^ coup de détails qui readrai^nt la chose claire aux gens du mMer et obscure aux autres.
Le haut de la cheminée de la roachûie passait entre les deux madriefs da milieu.
Gilliatt, sans »'en douter, pfeigiaire inconscient de rinconim, avait refait^ à troiS' siècles de distance, le mécamsme au charpentier de Salbri»^ mécanisme rudimentaire et incorrect, redsoutable à qui oserait le manœuvrer.
Disons ici que \en fautes même les plus grossières n'empêchent point un mécanisme de fonctionner tant bien que mal. Cela boite, mais cela marche. L'obélisque de la place de Saint-Pierre de Rotne a été dressé eostre toutes les règles de la statique. Le earrosse du czar Pierre était construit de telle sorte qu'il semblait devoir verser à chaque pas; il roulait pourtant. Que de difformités dans la machine de Mariy ! Tout y était en porteà-faux. Elle n'en donnait pas moins à boire à Louis XIV.
Quoi qu'il en fût, Gilliatt avait confiance. Il avait même empiété sur le succès au point de fixer dans le bord de la panse, le jour où il y était allé, deux* paires d'anneaux de fer en regard, des deux côtés de la barque, aux mêmes espacements que les quatre anneaux de la Durande auxquels se rattachaient les quatre chaînes de la cheminée.
Gilliatt avait évidemment un plan trèscomplet et très-arrêté. Ayant contre lui toutes les chances, il voulait mettre toutes les précautions de son côté.
Il faisait des choses qui semblaient inutiles, signe d'une préméditation attentive.
Sa manière de procéder eût dérouté, nous avons déjà fait cette remarque, un observateur, môme connaisseur.
Un témoin de ses travaux qui l'eût vu, par exemple, avec des efforts inouïs et au péril de se rompre le cou, enfoncer à coups
de marteau huit ou dix des grands clous qail avait foi^^, dans le soubassement des deux Douvres à l'entrée du défilé de l'écueil, eu* compris difâcilement le pourquoi de ces clim», et se fût probableBient demandé à qmà lien toute cette peine.
yil eût va ettsoite 6illiatt mesurer le morceau de la muraille de l'avant qui était, cm s'en souvient, resté adhérent à Tépave, pui» attacher un fort grelin au rebord supérieur de cette pièce* couper à coups de baeke kis charpente» dUoquées qui la rçtenaâent, la tfalner hoY» du défilé, à l'aide de la marée deseendacrin poussant le bas pendant que Gilliatt tirmt le haut, enfin rattacher à grawd'peine avec le grelin cette pesante plaque de plandses et dd poutres, plus large qae l'entrée même du défilé, aux clous enfoncés dans la base de la petite Douvre, r observateur' eiA peut-être moins compris eneore, et se fût dit que,^ si Gilliatt voulait, pour l'aisance de ses manoeuvres, dégager la ruelle des Douvres de cet encombrement, il n'avait qu'à le laisser tomber dans la marée qui l'eût emporté à vau-l'eau.
Gilliatt probablement avait ses raisons.
Gilliatt, pour fixer les clous dans le soubassement des Douvres, tirait parti de toutes les fentes du granit, les élargissait au besoin, et y enfonçait d'abord des coins de bois dans lesquels il enracinait ensuite les clous de fer. 11 ébaucha la même préparation dans les deux roches qui se dressaient à Tautre extrémité du détroit de Técueil, du côté de l'est; il en garnit de chevilles de bois toutes les lézardes, comme s'il voulait tenir ces lézardes prêtes à recevoir, elles aussi, des crampons; mais cela parut être un simple en-cas, car il n'y enfonça point de clous. On comprend que, par prudence dans sa pénurie, il ne pouvait dépenser ses matériaux qu'au fur et à mesure des besoins, et au moment où la nécessité se déclarait. C'était une complication ajoutée à tant d'autres difficultés.
Un premier travail achevé, un deuxième
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surgissait. Gilliatt passait sans hésiter de Tun àràutre et faisait résolument cette enjaimbée de géant.
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L'borame qui faisait ces choses était devenu effrayant.
Gilliatt, dans ce labeur multiple^ dépensait toutes ses forces à la fois ; il les renouvelait difâcilemeot.
Privations d'un côté, lassitude de l'autre, il avait maigri. Ses cheveux et sa barbe avaient poussé. Il n'avait plus qu'une chemise qui ne fût pas en loques. Il était pieds nus, le vent ayant emporté un de ses souliers, et la mer l'autre. Des éclats de l'enclume rudi mental re, et fort dangereuse*, dont il se servait, lui avaient fait aux mains «taux bras de petites plaies, éclaboussures du travail. Ces plaies, écorchures plutôt que blessures, étaient superficielles, mais irritées par l'air vif et par l'eau salée. Il avait faim, il avait soif, il avait froid. Son bidon d'eau douce était vide. Sa farine de seigle était employée au mangée. Il n'avait plus qu'un peu de biscuit.
Il le cassait avec les dents, manquant d'eau pour le détremper.
Peu à peu et jour à jour ses forces décroissaient.
Ce rocher redoutable lui soutirait la vie. Boire était une question ; manger était une question; dormir était une question.
Il mangeait quand il parvenait à prendre un cloporte de mer ou un crabe: il buvait quand il voyait un oiseau de mer s'abattre sur une pointe de rocher. Il y grimpait et y trouvait un creux avec un peu d'eau douce. Il buvait après l'oiseau, quelquefois avec l'oiseau ; car les mauves et les mouettes
s'étaient accoutumées à lui, et ne s'envolaient pas à son approche. Gilliatt, même dans ses plus grandes faims, ne leur faisait point de mal. Il avait, on s*en souvient, la superstition des oiseaux. Les oiseaux, de leur côté, ses cheveux étant hérissés et horribles et sa barbe longue, n'en avaient pltts peur; ce changement de figure les rassurait ; ils ne le trouvaient plus un homme et le croyaient une bète.
Les oiseaux et Gilliatt étaient maintenant bons amis. Ces pauvres s'entr'aidaient. Tant que Gilliatt avait eu du seigle, il leur avait émietté de petits morceaux des galettes qu'il faisait; à cette heure, à leur tour^ its lui indiquaient les endroits où il y avait de l'eau.
Il mangeait les coquillages crus; les coquillages sont, dans une certaine mesure, désaltérants. Quant aux crabes, il les faisait cuire ; n'ayant pas de marmite, il les rôtissait entre deux pierres rougies au feu, à la manière des gens sauvages des lies Féroë.
Cependant un peu d'équinoxe s'était déclaré; la pluie était venue; mais une pluie hostile. Point d'ondées, point d'averses, mais de longues aiguilles, fines, glacées, pénétrantes, aiguës, qui perçaient les vêtements de Gilliatt jusqu'à la peau et la peau jusqu'aux os. Cette pluie donnait peu à boire et mouillait beaucoup.
Avare d'assistance, prodigue de misère, telle était cette pluie, indigne du ciel. Gilliatt l'eut sur lui pendant plus d'mie semaine tout le jour et toute la nuit. Cette pluie était une mauvaise action d'en haut.
La nuit, dans son trou de rocher, il ne dormait que par l'accablement du travail. Les grands Cousins de mer venaient le piquer. Il se réveillait couvert de pustules.
Il avait la fièvre, ce qui le soutenait ; la fièvre est un secours, qui tue. D'instinct, il mâchait du lichen ou suçait des feuilles do cochléaria sauvage, maigres pousses des fentes sèches de Técueil. Du reste, il s'oc-
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
cupait peu de sa souffrance. Il n'avait pas le temps de se distraire de sa besogne ù cause de lui, Gilliatt. La machine de la Durande se portait bien. Cela lai suffisait.
 chaque instant, pour les nécessités de son travail, il se jetait à la nage, puis reprenait pied. Il entrait dans Teau et en sortait, comme on passe d*une chambre de son appartement dans Tautre.
Ses vêtements ne séchaient plus. Ils étaient pénétrés d'eau de pluie qui ne tarissait pas et d* eau de mer qui ne sèche jamais. Gilliatt vivait mouillé.
Vivre mouillé est une habitude qu'on prend. Les pauvres groupes irlandais, vieillards, mères, jeunes filles presque nues, enfants, qui passent Thiver en plein air sous Taverse et la neige blottis les uns contre les autres aux angles des maisons dans les rues de Londres, vivent et meurent mouillés.
Être mouillé et avoir soif; Gilliatt endurait cette torture bizarre. Il mordait par moments la manche de sa vareuse.
Le feu qu'il faisait ne le réchauffait guère ; le feu en plein air n'est qu'un demi-secours; on brûle d'un côté et l'on gèle de l'autre.
Gilliatt, en sueur, grelottait.
Tout résistait autour de Gilliatt dans une sorte de silence terrible. Il se sentait lennemi.
Les choses ont un sombre Nonpossumus.
Leur inertie est un avertissement lugubre.
Une immense mauvaise volonté entourait Gilliatt. Il avait des brûlures et des frissons. Le feu le mordait, l'eau le glaçait, la soif r enfiévrait, le vent lui déchirait ses habits, la faim lui minait l'estomac. Il subissait l'oppression d'un ensemble épuisant.
L'obstacle, tranquille, vaste, ?iyant l'irresponsabilité apparetite du fait fatal, mais plein d'en ne sait quelle unanimité farouche, convergeait de toutes parts sur Gilliatt. Gilliatt le sentait appuyé inexorablement sur lui. Nul moyen de s'y soustraire. C'é-
tait presque quelqu'un. jGilliatt avait censcience d'un rejet sombre et d'une haine faisant effort pour le diminuer. Il ne tenait qu'à lui de fuir, mais, puisqu'il restait, il avait affaire a l'hostilité impénétrable. Ne pouvant le mettre dehors, on le mettait dessous. On? l'Inconnu. Cela l'étreignait, le comprimait, lui ôtait la place, lui ôtait rhaleine. Il était meurtri par l'invisible. Chaque jour là vis mystérieuse se serrait d'un cran.
La situation de Gilliatt en ce milieu inquiétant ressemblait à un duel louche dans lequel il y a un traître.
La coalition des forces obscures l'environnait. 11 sentait une résolution de se débarrasser de lui. C'est ainsi que le glacier chasse le bloc erratique.
Presque sans avoir l'air d'y toucher, cette coalition latente le mettait en haillons, en sang, aux abois, et, pour ainsi dire, hors de combat avant le combat. Il n'en travaillait PAS moins, et sans relâche, mais à mesure que l'ouvrage se faisait, l'ouvrier se défaisait. On eût dit que cette fauve nature, redoutant l'âme, prenait le parti d'exténuer l'homme. Gilliatt tenait tète, et attendait. L'aMme commençait par l'user. Que ferait l'abîme ensuite ?
La double Douvre, ce dragon fait de granit et embusqué en pleine mer, avait admis Gilliatt. Elle Tavait laissé^entrer et laissé faire. Cette acceptation ressemblait à l'hospitalité d'une gueule ouverte.
Le désert, l'étendue, l'espace où il y a pour l'homme tant de refus, l'inclémence muette des phénomènes suivant leur cours, la grande loi générale implacable et passive, les flux et reflux, l'écueil, pléiade noire dont chaque pointe est une étoile à tourbillons, centre d'une irradiation de courants, on ne sait quel complot de l'indifférence des choses contre la témérité d'un être, l'hiver, les nuées, la mer assiégeante^ enveloppaient Gilliatt, le cernaient lentement, se fermaient en quelque sorte sur lui.
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et le séparaient des vivants comme un cachot qui monterait autour d*un homme. Tout contre lui, rien pour lui ; il était isolé, abandonné, afTaibli, miné, oublié. Gilliatt avait sa cambuse vide, son outillage ébréché ou défaillant, la soif et la faim le jour, le froid la nuit, des plaies et des loques, des guenilles sur des suppurations, des trous aux habits et à la chair, les mains déchirées, les pieds saignants, les membres maigres, le visage livide, une flamme dans les yeux.
Flamme superbe, la volonté visible. Lœil de rhomme est ainsi fait qu*on y aperçoit sa vertu. Notre prunelle dit quelle quantité d*homme il y a en nous. Nous nous affirmons par la lumière qui est sous notre sourcil. Les petites consciences clignent de Tœil, les grandes jettent des éclairs. Si rien ne brille sous la paupière, c'est que rien ne pense dans le cerveau, c*est que rien n*aime dans le cœur. Celui qui aime veut, et celui qui veut éclaire et éclate. La résolution met le feu au regard ; feu admirable qui se compose de la combustion des pensées timides.
Les opiniâtres sont les sublimes. Qui n'est que brave n*a qu'un accès, qui n'est que vaillant n'a qu'un tempérament,^qui n'est que courageux n'a qu'une vertu; l'obstiné dans le vrai a la grandeur. Presque tout le secret des grands cœurs est dans ce mot : Perseverando, La persévérance est au courage ce que la roue est au levier; c'est le renouvellement perpétuel du point d'appui. Que le but soit sur la terre ou au ciel, aller au but, tout est là ; dans le premier cas, on est Colomb, dans le second cas, on est Jésus. La croix est folle ; de là sa gloire. Ne pas laisser discuter sa conscience ni désarmer sa volonté, c'est ainsi qu'on obtient la souffrance et le triomphe. Dans l'ordre des faits moraux, tomber n'exclut point planer. De la chute sort l'ascension. Les médiocres se laissent déconseiller par l'obstacle spécieux; les forts, non. Périr
est leur peut-être, conquérir 'est lenr certitude. Vous pouvez donner à Etienne toutes sortes de bonnes raisons pour qu'il ne se fasse pas lapider. Le dédain des objections raisonnables enfante cette sublime victoire vaincue qu'on nomme le martyre.
Tous les efforts de Gilliatt semblaient cramponnés à l'impossible, la réussite était chétive ou lente, et il fallait dépenser beaucoup pour obtenir peu; c'est là ce qui le faisait magnanime, c'est là ce qui le faisait pathétique.
Que, pour échafauder quatre poutres audessus d'un navire échoué, pour découper et isoler dans ce navire la partie sauvetable, pour ajuster à cette épave dans l'épave quatre palans avec leurs câbles, il eût fallu tant de préparatifs, tant de travaux, tant de tâtonnements, tant de nuits sur la dure, tant de jours dans la peine, c'était là la misère du travail solitaire. Fatalité dans la causç, nécessité dans l'effet. Cette misère, Gilliatt l'avait plus qu'acceptée; il l'avait voulue. Redoutant un concurrent, parce qu'un concurrent eût pu être un rival, il n'avait point cherché d'auxiliaire. L'écrasante entreprise, le risque, le danger, la besogne multipliée par elle-même, l'engloutissement possible du sauveteur par le sauvetage, la famine, la fièvre, le dénûment, la détresse, il avait tout pris pour lui seul. Il avait eu cet égoïsme.
Il était sous une sorte d'effrayante cloche pneumatique. La vitalité se retirait peu à peu de lui. Il s'en apercevait à peine.
L'épuisement des forces n'épuise pas la volonté. Croire n'est que la deuxième puissance; vouloir est la première. Les montagnes proverbiales que la foi transporte ne sont rien à côté de ce que fait la volonté. Tout le terrain que Gilliatt perdait en vigueur, il le regagnait en ténacité. L'amoindrissement de l'homme physique sous l'action refoulante de cette sauvage nature abou-
tissait au grandissement de l'homme moral. Gilliatt ne sentait point la fatigue, ou.
Li:S TRAVAILLEURS DE LA MER
poar mieux Mire, n'y consentait pas. Le consentement de 1 ame refusé aux défaillances du corps est une force immense.
Gilliatt voyait les pas que faisait son travail, et ne voyait que cela. C'était le misérable sans le savoir. Son but, auquel il touchait presque, rhallucinait. Il soufifrait toutes ces souffrances sans qu'il lui vint une autre pensée que celle-ci : En avant ! Son oeuvre lui montait à la tête. La volonté grise. On peut s'enivrer de. son âme. Cette ivrognerie-là s'appelle l'héroïsme.
GilHatt était une espèce de Job de l'océan.
Mais un Job luttant, un Job combattant et faisant front aux fléaux, un Job conquérant, et, si de tels mots n'étaient pas trop grands pour un pauvre matelot pécheur de crabes et de langoustes, un Job Prométhée.