‹ Romans nationauxChapitre 232 sur 247 · DE PROFUNDIS AD ALTUM · texte numérisé non relu

DE PROFUNDIS AD ALTUM

mms sa fatigue était extrême. Il était forcé de s'avouer qu'il n'irait pas jusqu'au bout et qu'il ne parviendrait point à étancher la eale. Gilliatt avait à peine mangé, et il avait rhumiliation de se sentir exténué.

Il mesurait le progrès de son travail à la baisse du niveau de l'eau à ses genoux. Cette baisse était lente.

En outre la voie d'eau n'était qu'interrompue. Le mal était pallié, non réparé. Le prélart, poussé dans la fracture par le flot, commençait à faire tumeur dans la cale. Cela ressemblait à un poing sous cette toile, s'efforçant de la crever La toile, solide et goudronnée, résistait; mais le gonflement et la tension isiugmentaient, il n'était pas certain qae la toile ne céderait pas, et d'un moment à l'autre la tumeur pouvait se fendre. L'irruption de l'eau recommencerait.

En pareil cas, les équipages en détresse le savent, il n'y a pas d'autre ressource qu'un tampon. On prend les chiffons de toute espèce qu'on trouve sous sa main, tout ce que dans la langue spéciale on appelle/(n^- Tur^s^ et l'on refoule le plus qu'on peut dans la crevasse la tumeur du prélart.

De ces « fourrures » . Gilliatt n'en avait point. Tout ce qu'il avait emmagasiné de lambeaux et d'étoupes avait été ou employé dana*ses travaux, ou dispersé par la rafale.

A la rigueur, il eût pu en retrouver quelques restes en furetant dans les rochers. La panse était assez allégée pour qu'il pût s*abaenter un quart d'heure ; mais comment fidre cette perquisition sans lumière? L'obscurité était complète. Il n'y avait plus de lune; rien que le sombre ciel étoile. Gilliatt n'avait pas de âlin sec pour faire une mèche, pas de suif pour faire une chandelle, pas d.e feu pour l'allumer, pas de lanterne pour l'abriter. Tout était confus et indistinct dans la barque et dans Técueil. On entendai£ Teau bruire autour de la coque blessée, on ne voyait même pas la crevasse ; c'est avec les maiiib que Gilliatt constatait la

tension croissante du prélart. Impossible de faire en cette obscurité une recherche utile des haillons de toile et de funiu épars dans les brisants. Comment glaner ces loques sans y voir clair ? Gilliatt considérait tristement la nuit. Toutes les étoiles, et pas une chandelle.

La masse liquide ayant diminué dans la barque, la pression extérieure augmentait. Le gonflement du prélart grossissait. Il ballonnait de plus en plus. C'était comme un abcès prêt à s'ouvrir. La situation, un moment améliorée, redevenait menaçante.

Un tampon était impérieusement nécessaire.

Gilliatt n'avait plus que ses vêtements.

Il les avait, on s'en souvient, mis à sécher sur les rochers saillants de la petite Douvre.

11 les alla ramasser et les déposa sur te rebord de la panse.

Il prit son suroit goudronné, et, s'ag«nouillant dans l'eau, il l'enfonça dans la crevasse, repoussant la tumeur du prélart au dehors, et par conséquent la vidant. Au suroit il ajouta la peau de mouton , à la peau de mouton la chemise de laine, à la chemise la vareuse. Tout y passa.

Il n'avait plus sur lui qu'un vêtement, il l'dta, et avec son pantalon, il grossit et affermit Tétoupage Le tampon était fait, et ne semblait pas insuffisant.

Ce tampon débordait au dehors la crevasse, avec le prélart pour enveloppe. Le flot, voulant entrer, pressait l'obstacle, l'élargissait utilement sur la fracture, et le consolidait. C'était une sorte de compresse extérieure.

A l'intérieur, le centre seul du gonfle^ ment ayant ^té refoulé, il restait tout autour de la crevasse et du tampon un bourrelet circulaire du prélart d'autant plus adhérent que les inégalités mômes de la fracture le retenaient. La voie d'eau était aveuglée.

Mais rien n'était plus précaire . Ces re-

liefs aigas de la fracture qui fixaient le prélart pouvaient le percer, et par ces trous Teau rentrerait. Gilliatt. dans Tobscurité; ne s'en apercevrait même pas. Il était peu probable que ce tampon dur«ntjusqu'aujour. Kanxiété de Gilliatt changeait de forme, mais il la sentait croître en même temps qu'il sentait ses forces s'éteindre.

Il s'était remis à vider la cale, mais ses bras, à bout d'efforts, pouvaient à peine soulever la pelle pleine d'eau. Il était nu, et frissonnait.

Gilliatt sentait l'approche sinistre de l'extrémité.

Une chance possible lui traversa l'esprit. Peut-être y avait-il une voile au large. Un pêcheur qui serait par aventure de passage dans les eaux des Douvres pourrait lui venir en aide. Le moment était arrivé où un collaborateur était absolument nécessaire. Un homme et une lanterne, et tout pouvait être sauvé. A deux, on viderait aisément la cale ; dès que la barque serait étanche, n'ayant plus cette surcharge de liquide, elle remon* terait, elle reprendrait son niveau de flottaison, la crevasse sortirait de l'eau, le radoub serait exécutable, on pourrait immédiatement remplacer le tampon par une pièce de bordage, et Tappareil provisoire posé sur la fracture par une réparation définitive. Sinon, il fallait attendre jusqu'au jour, attendre toute la nuit ! Retard funeste «^ui pouvait être la perdition. Gilliatt avait la fièvre de l'urgence. Si par hasard quelque fanal de navire était en vue, Gilliatt pourrait, du haut de la grande Douvre, faire des signaux. Le temps était ^alme, il n'y avait pas ae vent, il n*y avait pas de mer, un homme s'agitant sur le fond étoile du ciel avait possibilité d*être remarqué. Un capitaine de navire, et même un patron de barque, n'est pas la nuit dans les eaux des Douvres sans braquer la longue-vue sur recueil ; c'est de précaution.

Gilliatt espéra qu'on l'apercevrait-

n escalada l'épave, empoigna la corde à

nœuds, et monta sur la grande Douvre.

Pas une voile à l'horizon, ^as un fanaL L'eau à perte de vue était déserte.

Nulle assistance possible et nulle réâs» tance possible.

Gilliatt, chose qu'il n'avait point éperouvée jusqu'à ce moment, se sentit désarmé.

La fatalité obscure était maintenant sa maîtresse. Lui, avec sa barque, avec la machine de la Durande, avec toute sa peine, avec toute sa réussite, avec tout son courage, il appartenait au gouffre. Il n'avait plus de ressource de lutte; il devenait passif. Comment empêcher le flux de venir, l'eaa de monter, la nuit de continuer? Ce tampon était son unique point d'appui . Gilliatt s'était épuisé et dépouillé à le composer et à le compléter ; il ne pouvait plus ni le fortifier, ni l'affermir ; le tampon était tel quel, il devait rester ainsi, et fatalement tout effort était fini. La mer avait à sa discrétion cet appareil hàtif appliqué sur la voie d'eau. Comment se comporterait cet obstacle inerte? C'était lui maintenant qui combattait, ce n'était plus Gilliatt. C'était ce chiffon, ce n'était plus cet esprit. Le gonflement d'un flot suffisait pour déboucher la fracture. Plus ou moins de pression; toute la question était là.

Tout allait se dénouer par une lutte machinale entre deux quantités mécaniques.

Gilliatt ne pouvait désormais ni aider l'auxiliaire, ni arrêter l'ennemi. Il n'était plus que le spectateur de sa vie ou de sa mort. Ce Gilliatt, qui avait été une providence, était, à la minute suprême, remplacé par une résistance inconsciente.

Aucune des épreuves et des épouvantes que Gilliatt avait traversées n approchait de celle-ci.

En arrivant dans l'écueil Douvres, il s'é* tait vu entouré et comme saisi par la soli* tude. Cette solitude faisait plus que l'environner, elle l'enveloppait. Mille menacés i la fois lui avaient montré le poing. Le vent était là, prêt à souffler; la mer était lài

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prête à rugir. Impossible de bâillonner cette bouche, le vent; impossible d*édenter cette gueule, la mer. Et pourtant, il avait lutté ; homme, il avait combattu corps à corps Tocéan; il s'était colleté avec la tempête.

Il avait tenu tète à d'autres anxiétés et à d'autres nécessités encore. Il avait eu affaire à toutes les détresses. Il lui avait fallu sans outils faire des travaux, sans aide remuer des fardeaux, sans science résoudre des problèmes, sans provisions boire et manger, sans lit et sans toit dormir.

Sur cet écueil, chevalet tragique, il avait été tour à tour mis à la question par les diverses fatalités tortionnaires delà nature, mère quand bon lui semble, bourreau quand il lui plait.

Il avait vaincu Tisolement, vaincu la faim, vaincu la soif, vaincu le froid, vaincu la fièvre, vaincu le travail, vaincu le sommeil. Il avait rencontré pour lui barrer le passage les obstacles coalisés. Après le dénûment, l'élément; après la marée, la tourmente ; après la tempêté, la pieuvre ; après le monstre, le spectre.

Lugubre ironie finale. Dans cet écueil d'où Gilliatt avait compté sortir triomphant, Clubin mort venait de le regarder en riant.

Le ricanement du spectre avait raison.

Gilliatt se voyait perdu. Gilliatt se voj^ait aussi mort que Clubin.

L'hiver, la famine, la fatigue, l'épave à dépecer, la machine à transborder, les coups d'équinoxe, le vent, le tonnerre, la oieuvre, tout cela n'était rien près de la voie d'eau. On pouvait avoir, et Gilliatt avait eu, contre le froid le feu, contre la faim les coquillages du rocher, contre la soif la pluie, contre les difficultés du sauvetage l'industrie et l'énergie, contre la marée et l'orage le brise-lames, contre la pieuvre le couteau. Contre la voie d'eau, rien.

L'ouragan lui laissait cet adieu sinistre. Dernière reprise, estocade traître, attaque

sournoise du vaincu au vainqueur. La tempête en fuite lançait cette flèche derrière elle. La déroute se retournait et frappait. C'était le coup de jarnac de Tablme.

On combat la tempête; mais comment combattre un suintement?

Si le tampon cédait, si la voie d'eau se rouvrait, rien ne pouvait faire que la panse ne sombrât point. C'était la ligature de l'artère qui se dénoue. Et une fois la panse au fond de Teau, avec cette surcharge, la machine, nul moyen de l'en tirer. Ce magnanime efi'ort de deux mois titaniques aboutissait à un anéantissement. Recommencer était impossible. Gilliatt n'avait plus ni forge, ni matériaux. Peut-être au point du jour, allait-il voir toute son œuvre s'enfoncer lentement et irrémédiablement dans le goufire.

Chose effrayante, sentir sous soi la force sombre.

Le gouffre le tirait à lui.

Sa barque engloutie, il n'aurait plus qu*à mourir de faim et de froid, comme l'autre, le naufragé du rocher l'Homme.

Pendant deux longs mois, les consciences et les providences qui sont dans l'invisible avaient assisté à ceci : d'un côté les étendues, les vagues, les vents, les éclairs, les météores; de l'autre, un homme; d'un cdté la mer, de l'autre une âme ; d'un cdté l'infini, de l'autre un atome.

Et il y avait eu bataille.

Et voilà que peut-être ce prodige avortait. «

Ainsi aboutissait à l'impuissance cet héroïsme inouY, ainsi s'achevait par le désespoif ce formidable combat accepté, cette lutte de Rien contre Tout, cette Iliade à un.

Gilliatt éperdu regardait F espace.

Il n'avait même plus un vêtement. Il était nu devant l'immensité.

Alors, dans l'accablement de toute cette énormité inconnue, ne sachant plus ce qu'on lui voulait, se confrontant avec l'ombre, en

présence de cette obscurité irréductible, dans la rumeur des eaux, des lames, des flots, des houles, des écumes, des rafales, sous les nuées- sous les souffles, sous la vaste force éparse, sous ce mystérieux firmament des ailes, des astres et des tombes, sous l'intention possible mêlée à ces choses démesurées, ayant autour de lui et au-dessous de lui Tocéan, et au-dessus de lui les constellations, sous Tinsondable, il s'aSaissa, il renonça, il se coucha tout de son long le dos sur la roche, la face aux étoiles, vaincu, et, joignant les mains devant la profondeur terrible, il cria dans l'infini : Grâce ! Terrassé par l'immensité, il la pria.

Il était là, seul dans cette nuit sur ce rocher au milieu de cette mer, tombé d'épuisement, ressemblant à un foudroyé, nu comme le gladiateur dans le cirque, seulement au lieu de cirque ayant Tablme, au lieu de bêtes féroces les ténèbres, au lieu des yeux du peuple le regard de l'inconnu, au lieu des vestales les étoiles, au lieu de César, Dieu.

Il lui sembla qu'il se sentait se dissoudre dans le froid, dans la fatigue, dans l'impuissance, dans la prière, dans l'ombre, et ses yeux se fermèrent.

IL Y A UNE OREILLE DANS l'iNOONNU

Quelques heures s'écoulèrent.

Le soleil se leva, éblouissant.

Son premier rayon éclaira sur le plateau de la grande Douvre une forme immobile. C'était Gilliatt.

Il était toujours étendu sur le rocher.

Cette nudité glacée et roidie n'avait plus un frisson. Les paupières closes étaient blêmes. Il eût été difficile de dire si ce n'était pas un cadavre

Le soleil paraissait le regarder.

Si cet homme nu n'était pas mort, il en était si près qu'il suffisait du moindre veut froid pour l'achever.

Le vent se mit à souffler, tiède et vivifiant; la printanière haleine de mai.

Cependant le soleil montait dans le profond ciel bleu; son rayonn moins horizontal s'empourpra. Sa lumière devint chaleur^ Elle enveloppa Gilliatt

Gilliatt ne bougeait pas. S'il respirait, c'était de cette respiration prête à s'éteindre qui ternirait à peine un miroir.

Le soleil continua son ascension, de moins en moins oblique sur Gilliatt Le vent, qui n'avait été d'abord que tiède, était maintenant chaud.

Ce corps rigide et nu demeurait toujours sans mouvement ; pourtant la peau semblait moins livide.

Le soleil , approchant du zénith , tomba à plomb sur le plateau de la Douvre. Une prodigalité de lumière se versa du haut du ciel ; la vaste réverbération de la mer sereine s'y joignit; le rocher commença à tiédir, et réchaufia l'homme.

Un soupir souleva la poitrine de Gilliatt. Il vivait.

Le soleil continua ses caresses, pi^que ardentes. Le vent, qui était déjà le vent de midi et le vent d'été, s'approdia de Gilliatt comme une bouche, soufflant mollement.

Gilliatt remua.

L'apaisement de la mer était inexprimable. Elle avait un murmure de nourrice près de son enfant. Les vagues paraissaient bercer l'écueil.

Les oiseaux dç mer, qui connaissaient Gilliatt, volaient au-dessus de lui, inquiets. Ce n'était plus leur ancienne inquiétude sauvage. C'était on ne sait quoi de tendre et de fraternel. Ils poussaient de petits cris. Ils avaient l'air de l'appeler. Une mouette, qui Taimait sans doute, eut la familiarité de venir tout près de lui. Elle se mit à lui parler. Il ne semblait pas enten*

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