‹ Romans (volume 2)Chapitre 104 sur 167 · JEANNOT ET COLIN · texte numérisé non relu

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grande roue n’en achève qu’un. Il est clair que tous les événements, depuis le commencement du monde jusqu’à sa fin, peuvent arriver successivement en beaucoup moins de temps que la cent millième partie d’une seconde; et on peut dire même que la chose est ainsi.

Je n’y entends rien, dit Rustan. Si vous voulez, dit Topaze, j’ai un perroquet qui vous le fera aisément comprendre : il est né quelque temps avant le déluge; il a été dans l’arche ; il a beaucoup vu ; cependant il n’a encore qu’un an et demi : il vous contera son histoire, qui est fort intéressante.

Allez vite chercher votre perroquet , dit Rustan ; il m’amusera jusqu’à ce que je puisse me rendormir. Il est chez ma sœur la religieuse , dit Topaze ; je vais le chercher, vous en serez content; sa mémoire est fidèle ; il conte simplement , sans chercher à montrer de l’esprit à tout propos , et sans faire des phrases. Tant mieux , dit Rustan, voilà comme j’aime les contes. On lui amena le perroquet, lequel parla ainsi.

N. B. Mademoiselle Catherine Vadé n’a jamais pu trouver l’histoire du perroquet dans le porte-feuille de feu son cousin Antoine Yadé, auteur de ce conte. C’est grand dommage, vu le temps auquel vivait ce perroquet.

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Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à l’école dans la ville d’Issoire en Auvergne , ville fameuse dans tout l’univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot était fils d’un marchand de mulets très-renommé ; Colin devait le jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre avec quatre mulets , et qui , après avoir payé la taille , le taillon, les aides et gabelles , le sou pour livre , la capitation et les vingtièmes , ne se trouvait pas puissamment riche au bout de l’année.

Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats : ils s’aimaient beaucoup ; et ils avaient ensemble de petites privautés , de petites familiarités , dont on se ressouvient toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le monde.

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Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon goût ; le tout était accompagné d’une lettre à M. de la Jeannotière. Colin admira l’habit , et ne fut point jaloux ; mais Jeannot prit un air de supériorité qui affligea Colin, Dès ce moment Jeannot n’étudia plus, se regarda au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à M. le marquis de la Jeannotière ; c’était un ordre de monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

Les lecteurs qui aiment à s’instruire doivent savoir que M. Jeannot le père avait acquis assez rapidement des biens immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces grandes fortunes : c’est parce qu’on est heureux. M. Jeannot était bien fait, sa femme aussi , et elle avait encore de la fraîcheur. Us allèrent à Paris pour un procès qui les ruinait, lorsque la fortune , qui élève et qui abaisse les hommes à son gré , les présenta à la femme d’un entrepreneur des hôpitaux des armées , homme d’un grand talent , et qui pouvait se vanter d’avoir tué plus de soldats en un an que le canon n’en fait périr en dix. Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur. Jeannot fut bientôt de part dans l’entreprise ; il entra dans d’autres affaires. Dès qu’on est dans le fil de l’eau , il n’y a qu’à se laisser aller ; on fait sans peine une for- i tune immense. Les gredins , qui du rivage vous regardent voguer 1 à pleines voiles , ouvrent des yeux étonnés ; ils ne savent comment vous avez pu parvenir ; ils vous envient au hasard , et font contre vous des brochures que vous ne lisez point. C’est ce qui arriva à Jeannot le père , qui fut bientôt M. de la Jeannotière , et qui , ayant acheté un marquisat au bout de six mois , retira de l’école monsieur le marquis son fils pour le mettre à Paris dans le beau monde, j

Colin , toujours tendre , écrivit une lettre de compliments à son ancien camarade , et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le petit marquis ne lui fit point de réponse : Colin en fut malade de 1 douleur.

Le père et la mère donnèrent d’abord un gouverneur au jeune marquis : ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne

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savait rien, ne put rien enseignera son pupille. Monsieur voulait que son fils apprit le latin , madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages | agréables : il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença

i par lui dire : Monsieur, comme vous savez le latin , et que vous êtes

un homme de la cour.... Moi, monsieur, du latin 1 je n’en sais pas un mot , répondit le bel esprit , et bien m’en a pris ; il est clair qu’on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et des langues étrangères : voyez toutes nos dames, elles ont l’esprit plus agréable que les hommes ; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce ; elles n’ont sur nous cette supériorité que parce qu’elles ne savent pas le latin.

Eh bien ! n’avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon fis soit un homme d’esprit , qu’il réussisse dans le monde ; et vous voyez bien que s’il savait le latin , il serait perdu : joue-t-on, s’il vous plaît, la comédie et l’opéra en latin? plaide-t-on en latin quand on a un procès ? fait-on l’amour en latin ? Monsieur, ébloui de ces raisons , passa condamnation , et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu’apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu’il sache quelque chose : ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi cela lui servira-t-il, répondit le gouverneur ? quand monsieur le marquis ira dans ses terres , les postillons ne sauront-ils pas les chemins ? ils ne l’égareront certainement pas ; on n’a pas besoin d’un quart de cercle pour voyager, et on va très-commodément de Paris en Auvergne sans qu’il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve.

Vous avez raison , répliqua le père : mais j’ai entendu parler d’une belle science , qu’on appelle, je crois, l’astronomie. Quelle pitié ! repartit le gouverneur ; se conduit-on par les astres dans ce monde ? et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l’almanach , qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles , l’âge de la lune, et celui de toutes les princesses de l’Europe ?

Madame fut entièrement de l’avis du gouverneur. Le petit marquis était au comble de la joie; le père était très-indécis. Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils ? disait-il. A être aimable, répondit l’ami que l’on consultait; et s’il sait les moyens de plaire , il saura tout ; c’est un art qu’il apprendra chez madame sa mère , sans que ni l’un ni l’autre se donnent la moindre peine.

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Madame a ce discours embrassa le gracieux ignorant , et lui dit :

On voit bien, monsieur, que vous êtes l’homme du monde le plus savant; mon fils vous devra toute son éducation : je m’imagine pourtant qu’il ne serait pas mal qu’il sût un peu d’histoire. Hélas ! madame , à quoi cela est-il bon ? répondit-il : il n’y a certainement d’agréable et d’utile que l’histoire du jour; toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits 1 , ne sont que des fables convenues ; et pour les modernes , c’est un chaos qu’on ne peut débrouiller : qu’importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France , et que son successeur ait été bègue ?

Rien n’est mieux dit, s’écria le gouverneur; on étouffe l’esprit des enfants sous un amas de connaissances inutiles : mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d’étouffer toute espèce de génie, c’est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces , des lignes , et des points , qui n’existent pas dans la nature : on fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n’y puisse pas passer un fétu. La géométrie , en vérité, n’est qu’une mauvaise plaisanterie.

Monsieur et madame n’entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.

Un seigneur comme monsieur le marquis , continua-t-il , ne doit pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études : si un jour il a ; besoin d’un géomètre sublime pour lever le plan de ses terres , il les fera arpenter pour son argent ; s’il veut débrouiller l’antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus reculés, il enverra . chercher un bénédictin. Il en est de même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n’est ni peintre , ni musicien , ni architecte, ni sculpteur; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c’est aux artistes à travailler pour lui ; et c’est en quoi on a trèsgrande raison de dire que les gens de qualité (j’entends ceux qui [ sont très-riches) savent tout sans avoir rien appris , parce qu’en effet ils savent à la longue juger de toutes les choses qu’ils commandent et qu’ils payent.

L’aimable ignorant prit alors la parole, et dit ; Vous avez très*

» [ Fonteqeile. 1

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bien remarque , madame , que la grande lin de l’homme est de réussir dans la société : de bonne foi est-ce par les sciences qu’on obtient ce succès ? s’est-on jamais avisé dans la bonne compagnie de parler de geometrie?demande-t-onjam'aisà un honnête homme quel astre se leve aujourd’hui avec le soleil ? s’informe-t-on à souper si Clodion le Chevelu passa le Rhin? Non sans doute, s’écria la marquise de la Jeannotière, que ses charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde; et monsieur mon fils ne doit point efemdre son génie par l’étude de tous ces fatras. Mais enfin que M dppren ra-t-on? car il est bon qu’un jeune seigneur puisse briller dans 1 occasion, comme dit monsieur mon mari: je me souviens d’avoir ouï dire à un abbé que la plus agréable des sciences était une chose dont j’ai oublié le nom, mais qui commence par un B. — Par un B , madame ? ne serait-ce point la botanique ? — Non, ce n’était point de botanique qu’il me parlait; elle commençait , vous dis-je , parun B , et finissait par un on. — Ah ! j’entends madame , c’est le blason : c’est, à la vérité , une science fort profonde , mais elle n’est plus à la mode depuis qu’on a perdu l’habitude défaire peindre ses armes aux portières de son carrosse; c’était la chose du monde la plus utile dans un État bien policé ■ d’ailleurs cette étude serait infinie; il n’y a point aujourd’hui de barbier qui n’ait ses armoiries ; et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fêté. Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis apprendrait à danser.

La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se déveoppa bientôt avec un succès prodigieux : c’était de chanter agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la plus grande esperance. Il fut aimé des femmes ; et ayant la tête toute pleine de chansons, il en fit pour ses maîtresses. Il pillait Bacchus et l Amour dans un vaudeville , la nuit et le jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisième ; mais comme il v avait toujours dans ses vers quelques pieds de plus ou de moins qu il ne fallait, il les faisait corriger moyennant vingt louis d’or par chanson; et il fut mis dans l’Année littéraire au rang des la Fare, des Chaulieu , des Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture Madame la marquise crut alors être la mère d’un bel esprit et donna a souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune homme

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fut bientôt renversée : il acquit l’art de parler sans s’entendre , et sç perfectionna dans l’habitude de n’ètre propre à rien. Quand son père le vit si éloquent , il regretta vivement de ne lui avoir pas fait apprepdre le .latin ,’car il lui aurait acheté une grande charge dans la robe. La mère , qui avait des sentiments plus nobles , se chargea de solliciter un régiment pour son fils; et en attendant il fit l’amour. L’amour est quelquefois plus cher qu’un régiment : il dépensa beaucoup , pendant que ses parents s’épuisaient encore davantage, à vivre en grands seigneurs.

Une jeunç veuve de qualité , leur voisine , qui n’avait qu’une fortune médiocre , voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les grands biens de M. et de madame de la Jeannotière, en se les appropriant, et en épousant le jeupe marquis : elle l’attira chez elle , se laissa aimer, lui fit entrevoir quil ne lui était pas indifférent , le conduisit par degrés., l’enchanta, le subjugua sans peine : elle lui donnait tantôt des éloges , tantôt des conseils ; elle devint la meilleure amie du père et delà mère. Une vieille voisine proposa le mariage : les parents , éblouis de la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la proposition ; ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime. Le jeune marquis allait épouser une femme qu’il adorait , et dont il était aimé ; les amis de la maison le félicitaient ; on allait rédiger les articles , en travaillant aux habits de noce etàl’épithalame.

Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l’a- • mour, l’estime, et l’amitié , allaient lui donner ; ils goûtaient dans une conversation tendre et animée les prémices de leur bonheur ; , ils s’arrangeaient pour mener une vie délicieuse , lorsqu’un valet ; de chambre de madame la mère arrive tout effaré : Voici bien d’autres nouvelles , dit-il ; des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame ; tout est saisi par des créanciers ; on parle de prise de corps , et je vais faire mes diligences pour être payé de mes gages. Voyons un peu , dit le marquis , ce que c’est que çà , ce que c’est que cette aventure-là. Oui , dit la veuve , allez j punir ces coquins-là ; allez vite. Il y court , il arrive à la maison; ' son père était déjà emprisonné; tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce qu’ils avaient pu : sa , mère était seule , sans secours , sans consolation , noyée dans les larmes ; il ne lui restait rien que le souvenir de sa fortune , de sa beauté , de ses fautes , et de ses folles dépenses.

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Après que le fils eut longtemps pleuré avec la mère, il lui dit enfin : Ne nous désespérons pas ; cette jeune veuve m’aime éperdument; elle est plus généreuse encore que riche ; je, réponds d’elle : je vole à elle, et je vais vous l’amener. Il retourne donc chez sa maîtresse, ilia trouve tête à tète avec un jeune officier fort aimable. Quoi! c’est vous, M. de la Jeannotière! que venez-vous faire ici ? abandonne-t-on ainsi sa mère ? allez chez cette pauvre femme, • et dites-lui que je lui veux taujours du bien : j’ai besoin d’une femme de chambre, et je lui donnerai la préférence. Mon garçon, tu me parais assez bien tourné , lui dit l’officier ; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai un bon engagement.

Le marquis stupéfait, la rage dans le cœur , alla chercher son ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de Se faire comme lui gouverneur d’enfants. Hélas! je ne sais rien; vous ne m’avez rien appris , et vous êtes la première cause de mon malheur ; et il sanglottait en lui parlant ainsi. Faites des romans , lui dit un bel esprit qui était là ; c’est une excellente ressource à Paris.

Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le confesseur de sa mère ; c’était un théatin très-accrédité , qui ne dirigeait que les femmes de la première considération ; dès qu’il le vit il se précipita vers lui : Eh , mon Dieu ! monsieur le marquis, ouest votre carrosse? comment se porte la respectable madame la marquise votre mère? Le pauvre malheureux lui conta le désastre de la famille : à mesure qu’il s’expliquait , le théatin prenai t une mine plus grave , plus indifférente , plus imposante : Mon fils, voilà où Dieu vous voulait ; les richesses ne servent qu’à corrompre le cœur : Dieu a donc fait la grâce à votre mère de la réduire à la mendicité?

Oui, monsieur. — Tant mieux! elle est sûre de son salut. —

Mais, mon père, en attendant, n’y aurait-il pas moyen d’obtenir quelque secours dans ce monde ? — Adieu , mon fils ; il y a une dame de la cour qui m’attend.

Le marquis fut prêt à s’évanouir : il fut traité à peu près de même par ses amis , et apprit mieux à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste de sa vie;

Gomme il était plongé dans l’accablement du désespoir , il vit avancer une chaise roulante à l’antique , espèce de tombereau couvert , accompagné de rideaux de cuir , suivi de quatre charrettes

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