‹ Romans (volume 2)Chapitre 111 sur 167 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

D AMABED A SHASTASÏD , APRÈS SA CAPTIVITÉ.

Je suis donc encore au nombre des vivants! c’est donc moi qui t écris, divin Shastasid ! J’ai tout su, et tu-sais tout. Charme-desyeux n’a point été coupable; elle ne peut l’être : la vertu est dans Je cœur, et non ailleurs. Ce rhinocéros de Fa-tutfo, qui avait cousu a sa peau celle du renard , soutient hardiment qu’il nous a baptisés , Adate et moi , dans Bénarès , à la mode de l’Europe ; que je suis aposlato , et que Charme-des-yeux est apostata. Il jure, par l’homme nu qui est peint ici sur presque toutes les murailles , qu’il est injustementaccusé d’avoir violé ma chère épouse et sa jeune Déra • Charme-des-yeux, de son côté, et la douce Déra, jurent qu’elles ont été violées. Les esprits européans ne peuvent percer ce sombre abime ; ils disent tous qu’il n’y a que leur vice-Dieu qui puisse y rien connaître, attendu qu’il est infaillible.

Don Jéronimo, le corrégidor, nous fait tous embarquer demain pour comparaître devant cet être extraordinaire qui ne se trompe jamais. Ce grand juge des barbares ne siège point à Lisbonne , mais beaucoup plus loin, dans une ville magnifique qu’on nomme Roume.

Ce nom est absolument inconnu chez nos Indiens. Voilà un terrible voyage ! A quoi les enfants de Brama sont-ils exposés dans cette courte, vie !

Nous avons pour compagnons de voyage des marchands d’Europe , des chanteuses, deux vieux officiers des troupes du roi de Portugal , qui ont gagné beaucoup d’argent dans notre pays , des prêtres du vice-Dieu, et quelques soldats.

C est un grand bonheur pour nous d’avoir appris l’italien , qui est la langue courante de ces gens-là; car comment pourrions-nous i entendre le jargon portugais? mais ce qui est horrible , c’est d’ètre ! dans ,la méme bar1ue avec un Fa-tulto. On nous fait coucher ce | soir à bord , pour démarrer demain au lever du soleil. Nous aurons une petite chambre de six pieds de long sur quatre de large pour

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ma femme et pour Déra : on dit que c’est une faveur insigne. Il faut faire ses petites provisions de toute espèce ; c’est un bruit , c’est un tintamarre inexprimable. La foule du peuple se précipite pour nous regarder ; Charme-des-yeux est en larmes ; Déra tremble : il faut s’armer de courage. Adieu : adresse pour nous tes saintes prières à l’Éternel, qui créa les malheureux mortels il y a juste cent quinze mille six cent cinquante-deux révolutions annuelles du soleil autour de la terre , ou de la terre autour du soleil.

SECONDE LETTRE d’amabed, pendant sa route.

Après un jour de navigation , le vaisseau s’est trouvé vis-à-vis Bombay, dont l’exterminateur Albuquerque, qu’on appelle ici le Grand , s’est emparé. Aussitôt un bruit infernal s’est fait entendre ; notre vaisseau a tiré neuf coups de canon; on lui en a répondu autant des remparts de la ville. Charme-des-yeux et la jeune Déra ont cru être à leur dernier jour : nous étions couverts d’une fumée épaisse. Croirais- tu, sage Shastasid , que ce sont là des politesses? c’est la façon dont ces barbares se saluent. Une chaloupe a apporté des lettres pour le Portugal ; alors nous avons fait voile dans la grande mer, laissant à notre droite les embouchures du grand fleuve Zonboudipo , que les barbares appellent l’Indus.

Nous ne voyons plus que les airs , nommés ciel par ces brigands ; si peu dignes du ciel , et cette grande mer que l’avarice et la cruauté leur ont fait traverser.

Cependant le capitaine parait un homme honnête et prudent : il ne permet pas que le P. Fa-tutto soit sur le tillac quand nous y prenons le frais , et lorsqu’il est en haut , nous nous tenons en bas : nous sommes comme le jour et la nuit , qui ne paraissent jamais ensemble sur le même horizon. Je n#e cesse de réfléchir sur la destinée qui se joue des malheureux mortels : nous voguons sur la mer des Indes avec un dominicain, pour aller être jugés dans Roume, à six mille lieues de notre patrie.

Il y a dans le vaisseau un personnage considérable, qu’on nomme l’aumônier : ce n’est pas qu’il fasse l’aumône; au contraire, on lui donne de l’argent pour dire des prières dans une langue qui n’est ? ni la portugaise, ni l’italienne , et que personne de l’équipage n’entend ; peut-être ne Tentend-il pas lui-même , car il est toujours en dispute sur le sens des paroles avec le P. Fa-tulto. Le capitaine m’a

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dit que cet aumônier est franciscain , et que l’autre étant dominicain , ils sont obligés en conscience de n’être jamais du même avis. Leurs sectes sont ennemies jurées l’une de l’autre ; aussi sont-ils vêtus tout différemment, pour marquer la différence de leurs opinions.

Le franciscain s’appelle Fa-molto ; il me prête des livres italiens concernant la religion du vice-Dieu devant qui nous comparaîtrons. Nous lisons ces livres, ma chère Adaté et moi ; Déra assiste à la lecture. Elle y a eu d’abord de la répugnance, craignant de déplaire à Biama, mais, plus nous lisons, plus nous nous fortifions dans l’amour des saints dogmes que tu enseignes aux fidèles.

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