TROISIÈME LETTRE
DU JOURNAL D’aMABED.
Nous avons lu avec l’aumônier des épitres d’un des grands saints delà religion italienne et portugaise: son nom est Paul. Toi qui i possèdes la science universelle , tu connais Paul , sans doute. C’est un grand homme : il a été renversé de cheval par une voix , et aveuglé par un trait de lumière : il se vante d’avoir été comme moi au cachot : il ajoute qu’il a eu cinq fois trente-neuf coups de fouet , ce qui fait en tout cent quatre-vingt-quinze écourgées sur les fesses : plus , trois fois des coups de bâton , sans spécifier le nombre : plus , il dit qu’il a été lapidé une fois; cela est violent, car on n’en revient guère : plus , il jure qu’il a été un jour et une nuit au fond déjà mer. Je le plains beaucoup ; mais en récompense il a été ravi au troisième ciel. Je t avoue, illuminé Shastasid, que je voudrais en faire autant, dussé-je acheter cette gloire par cent quatre-vingtquinze coups de verges, bien appliqués sur le derrière.
IJ est beau qu’un mortel jusqucs aux cieux s’élève ;
Il est beau môme d’en tomber,
comme dit un de nos plus aimables poètes indiens, qui est quel quefois sublime.
Enfin je vois qu’on a conduit comme moi Paul à Roume pour etrejugé. Quoi donc! mon cher Shastasid , Roume a donc jugé tous les mortels dans tous les temps? Il faut certainement quhl y ait dans cette ville quelque chose de supérieur au reste delà terre ; tous les gens qui sont dans le vaisseau ne jurent que par Roume; on faisait tout à Goa au nom de Roume.
Je te dirai bien plus ; le Dieu de notre aumônier Fa-molto , qui
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est le même que celui de Fa-tutto , naquit et mourut dans un pays dépendant de Roume , et il paya le tribut au zamorain qui léguait dans celte ville. Tout cela ne te parait-il pas bien surprenant ? Pour moi, je crois rêver, et que tous les gens qui m’entourent rêvent aussi.
Notre aumônier Fa-molto nous a lu des choses encore plus merveilleuses. Tantôt c’est un âne qui parle; tantôt c’est un de leurs saints qui passe trois jours et trois nuits dans le ventie d une baleine, et qui en sort de fort mauvaise humeur ; ici, c’est un prédicateur qui s’en va prêcher dans le ciel , monté sur un char de feu traîné par quatre chevaux de feu ; un docteur passe la mer à pied sec, suivi de deux ou trois millions d’hommes qui s enfuient avec lui; un autre docteur arrête le soleil et la lune : mais cela ne me surprend point ; tu m’as appris que Bacchus en avait fait autant.
Ce qui me fait le plus de peine, à moi qui me pique de propreté et d’une grande pudeur, c’est que le Dieu de ces gens-là ordonne à un de ses prédicateurs de manger de la matière louable sur son pain , et à un autre de coucher pour de l’argent avec des filles de joie, et d’en avoir des enfants.
Il y a bien pis : ce savant homme nous a fait remarquer deux sœurs Oolla et Oliba. Tu les connais bien , puisque tu as tout lu. Cet article a fort scandalisé ma femme ; le blanc de ses yeux en a rougi. J’ai remarqué que la bonne Déra était tout en feu à ce paragraphe. Il faut certainement que ce franciscain Fa-molto soit an gaillard. Cependant il a fermé son livre dès qu’il a vu combien ? Charme-des-yeux et moi nous étions effarouchés, et il est soi ti pour aller méditer sur le texte.
Il m’a laissé son livre sacré; j’en ai lu quelques pages au hasard. O Brama! ô justice éternelle ! quels hommes que tous ces gens-là! ils couchent tous avec leurs servantes dans leur vieillesse; l’un fait des infamies à sa belle-mère, l’autre à sa bellefille : ici , c’est une ville tout entière qui veut absolument traiter un pauvre prêtre comme une jolie fille ; là , deux demoiselles de condition enivrent leur père, couchent avec lui lune après,
l’autre , et en ont des enfants. . f
Mais ce qui m’a le plus épouvanté , le plus saisi d’horreur, c’est que les habitants d’une ville magnifique, à qui leur Dieu députa deux êtres éternels qui sont sans cesse au pied de son trône , deux
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esprits purs, resplendissants d’une lumière divine.... ma plume frémit comme mon âme.... le dirai-je? oui : ces habitants firent tout ce qu’ils purent pour violer ces messagers de Dieu. Quel péché abominable avec des hommes! mais avec des anges ! cela est-il possible? Cher Shastasid, bénissons Birma , Vitsnou, et Brama ; remercions-les de n’avoir jamais connu ces inconcevables turpitudes. On dit que le conquérant Alexandre voulut autrefois introduire cette coutume si pernicieuse parmi nous; qu’il polluait publiquement son mignon Éphestion. Le ciel l’en punit; Éphestion et lui périrent à la fleur de leur âge. Je te salue, maitre de mon âme , esprit de mon esprit. Adaté , la triste Adaté se recommande à tes prières.
QUATRIÈME LETTRE d’amaeed a shastasid.
Du cap qu’on appelle de Bonne-Espérance t le 15 du mois du rhinocéros.
Il y a longtemps que je n’ai étendu mes feuilles de coton sur une planche , et trempé mon pinceau dans la laque noire délayée, pour te rendre un compte fidèle. Nous avons laissé loin derrière nous à notre droite le golfe de Babelmandel , qui entre dans la fameuse mer Rouge , dont les flots se séparèrent autrefois et s’amoncelèrent comme des montagnes, pour laisser passer Bacchus et son armée. Je regrettais qu’on n’eût point mouillé aux côtes de l’Arabie heureuse , ce pays presque aussi beau que le nôtre , dans lequel Alexandre voulait établir le siège de son empire , et l’entrepôt du commerce du monde. J’aurais voulu voir cet Aden, ou Éden , dont les jardins sacrés furent si renommés dans l’antiquité; ce Moka , fameux par le café , qui ne croit jusqu’à présent que dans cette province ; Mecca, où le grand prophète des musulmans établit le siège de son empire , et où tant de nations de l’Asie , de l’Afrique , et de l’Europe , viennent tous les ans baiser une pierre noire descendue du ciel , qui n’envoie pas souvent de pareilles pierres aux mortels. Mais il ne nous est pas permis de contenter notre curiosité : nous voguons toujours pour arriver à Lisbonne , et de là à Roume.
; Nous avons déjà passe la ligne équinoxiale; nous sommes descendus à terre au royaume de Mélinde , où les Portugais ont un port considérable : notre équipage y a embarqué de l’ivoire, de
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l’ambre gris , du cuivre, de l’argent , et de l’or. Nous voici parvenus au grand Gap ; c’est le pays des Hottentots. Ces peuples ne paraissent pas descendus des enfants de Brama : la nature y a donné aux femmes un tablier que forme leur peau ; ce tablier couvre leur joyau, dont les Hottentots sont idolâtres , et pour lequel ils font des madrigaux et des chansons. Ces peuples vont tout nus : cette mode est fort naturelle ; mais elle ne me parait ni honnête ni habile. Un Hottentot est bien malheureux ; il n’a plus rien à dési rer, quand il a vu sa Hottentote par devant et par derrière : le charme des obstacles lui manque; il n’y a plus rien de piquant pour lui. Les robes de nos Indiennes, inventées pour être troussées, marquent un génie bien supérieur. Je suis persuadé que le sage Indien à qui nous devons le jeu des échecs et celui du trictrac imagina aussi les ajustements des dames pour notre félicité.
Nous resterons deux jours à ce cap , qui est la borne du monde, et qui semble séparer l’orient de l’occident. Plus je réfléchis sur la couleur de ces peuples, sur le gloussement dont ils se servent pour se faire entendre aulieu d’un langage articulé, sur leur figure, sur le tablier de leurs dames, plus je suis convaincu que cette race ne peut avoir la même origine que nous.
Notre aumônier prétend que les Hottentots , les nègres , et les Portugais , descendent du même père : cette idée est bien ridicule ; j’aimerais autant qu’on me dit que les poules, les arbres et l'herbe de ce pays-là viennent des poules , des arbres et de l’herbe de Bénarès ou de Pékin.
CINQUIÈME LETTRE d’amabed.
Du 16 au soir, au cap dit de Bonne-Espérance.
Voici bien une autre aventure! Le capitaine se promenait avec Charme-des-yeux et moi sur un grand plateau au pied duquel la mer du midi vient briser ses vagues; l’aumônier Fa-molto a conduit notre jeune Déra tout doucement dans une petite maison f nouvellement bâtie qu’on appelle un cabaret : la pauvre fille n y entendait point finesse, et croyait qu’il n’y avait rien à craindre parce que cet aumônier n’est pas dominicain : bientôt nous avons entendu des cris. Figure-toi que le P. Fa-tutto a été jaloux de ce tète-àtète ; il est entré dans le cabaret en furieux : il y avait deux ma-
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tclots qui ont été jaloux aussi. C’est une terrible passion que la jalousie ! les deux matelots et les deux prêtres avaient beaucoup bu de cette liqueur qu’ils disent avoir été inventée par leur Noé , et dont nous prétendons que Bacchus est l’auteur ; présent funeste, qui pourrait être utile s’il n’était pas si facile d’en abuser. Les Européans disent que ce breuvage leur donne de l’esprit : comment cela peut-il être , puisqu’il leur ôte la raison?
Les deux hommes de mer et les deux bonzes d’Europe se sont gourmés violemment, un matelot donnant surFa-tutto, celui-ci sur l’aumônier, ce franciscain sur l’autre matelot, qui rendait ce qu’il recevait; tous quatre changeant de main à tout moment, deux contre deux, trois contre un , tous contre toüs ; chacun jurant, chacun tirant à soi notre infortunée, qui jetait des cris lamentables. Le capitaine est accouru au bruit ; il a frappé indifféremment sur les quatre combattants ; et , pour mettre Déra en sûreté , il l’a menée dans son quartier, où elle est enfermée avec lui depuis deux heures : les officiers et les passagers , qui sont tous fort polis , se §ont assemblés autour de nous, et nous ont assuré que les deux moines ( c’est ainsi qu’ils les appellent ) seraient punis sévèrement par le vice-Dieu dès qu’ils seraient arrivés à Roume : cette espérance nous a un peu consolés.
Au bout de deux heures le capitaine est revenu, en nous ramenant Déra avec des civilités et des compliments dont ma chère femme a été très-contente. O Brama, qu’il arrive d’étranges choses dans les voyages , et qu’il serait bien plus sage de rester chez soi!
SIXIÈME LETTRE d’amabed pendant sa route.
Je ne t’ai point écrit depuis l’aventure de notre petite Déra : le capitaine pendant la traversée a toujours eu pour elle des bontés très-distinguées : j’avais peur qu’il ne redoublât de civilités pour ma femme; mais elle a feint d’être grosse de quatre mois : les Portugais regardent les femmes grosses comme des personnes sacrées qu’il n’est pas permis de chagriner; c’est du moins une bonne coutume qui met en sûreté le cher honneur d’Adaté. Le dominicain a eu ordre de ne se présenter jamais devant nous , et il a obéi.
Le franciscain, quelques jours après la scène du cabaret, vint nous demander pardon : je le tirai à part ; je lui demandai comment,
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ayant fait vœu de chasteté , il avait pu s’émanciper à ce point. Il me répondit : Il est vrai que j’ai fait ce vœu; maissi j’avais promis que mon sang ne coulerait jamais dans mes veines, et que mes ongles et mes cheveux ne croîtraient pas , vous m’avouerez que je ne pourrais accomplir cette promesse; air lieu de nous faire jurer d’être chastes, il fallait nous forcer à l’être, et rendre tous les moines eunuques : tant qu’un oiseau a ses plumes, il vole ; le seul moyen d'empêcher un cerf de courir est de lui couper les jambes : soyez très-sûr que les prêtres vigoureux comme moi , et qui n’ont point de femmes , s’abandonnent malgré eux à des excès qui font rougir la nature; après quoi ils vont célébrer les saints mystères.
J’ai beaucoup appris dans la conversation avec cet homme ; il m’a instruit de tous les mystères de sa religion , qui m’ont étonné :
Le révérend P. Fa-tutto , m’a-t-il dit , est un fripon qui ne croit pas un mot de tout ce qu’il enseigne : pour moi, j’ai des doutes violents ; mais je les écarte , je me mets un bandeau sur les yeux, je repousse mes pensées, et je marche comme je puis dans la carrière queje cours i tous les moines sont reduitsà cette alternative . ou l’incrédulité leur fait détester leur profession, ou la stupidité la leur rend supportable.
Croirais-tu bien qu’après ces aveux il m’a proposé de me faire chrétien? Je lui ai dit : Comment pouvez-vous me présenter une religion dont vous n’êtes pas persuadé vous-même, à moi qui suis né dans la plus ancienne religion du monde , à moi dont le culte existait cent quinze mille trois cents ans pour le moins , de votre aveu , avant qu’il y eût des franciscains dans le monde?
Ah ! mon cher Indien , m’a-t il dit , si je pouvais réussir à vous : rendre chrétien vous et la belle Maté , je ferais crever de dépit ce maraud de dominicain qui ne croit pas à l’immaculée conception de la Vierge ï vous feriez ma fortune , je pourrais devenir obispo 1 ; ce serait une bonne action , et Dieu vous en saurait gré.
C’est ainsi , divin Shastasid , que parmi ces barbares d’Europe on trouve des hommes qui sont un composé d’erreur, de faiblesse, j de cupidité, et de bêtise, et d’autres qui sont des coquins consé- ) quents et endurcis. J’ai fait part de ces conversations à Chaimc- , des-yeux ; elle en a souri de pitié. Qui l’eût cru que ce serait dans ?
1 Obispo est le mot portugais qui signiiie episcopusy évêque en langage gaulois. Ce mot n’est dans aucun des quatre évangiles.
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unvaisseau, en voguant vers les côtes d’Afrique , que nous apprendrions à connaître les hommes ?