‹ Romans (volume 2)Chapitre 137 sur 167 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

La princesse Obéira , dis-je , après nous avoir comblés de présents avec une politesse digne d’une reine d’Angleterre, fut curieuse d’assister un matin à notre service anglican. Nous le célébrâmes aussi pompeusement que nous pûmes. Elle nous invita au sien l’après-dinée ; c’était le 14 mai 17G9. Nous la trouvâmes entourée d’environ mille personnes des deux sexes , rangées en demi-cercle , et dans un silence respectueux. Une jeune fille trèsjolie, simplement parée d’un déshabillé galant, était couchée sur une estrade qui servait d’autel. La reine Obéira ordonna à un beau garçon d’environ vingt ans d’aller sacrifier. Il prononça une espèce de prière , et monta sur l’autel. Les deux sacrificateurs étaient à demi-nus. La reine, d’un air majestueux, enseignait à la jeune victime la manière la plus convenable de consommer le sacrifice. Tous les O-Taïtiens étaient si attentifs et si respectueux , qu’aucun de nos matelots n’osa troubler la cérémonie par un rire indécent. Voilà ce que j’ai vu, vous dis-je; voilà tout ce que notre équipage a vu : c’est à vous d’en tirer les conséquences.

Cette fête sacrée ne m’étonne pas, ditfle docteur Goudman ; je suis persuadé que c’est la première fête que les hommes aient jamais célébrée ; et je ne vois pas pourquoi on ne prierait pas Dieu lorsqu’on va faire un être à son image , comme nous le prions avant les repas qui servent à soutenir notre corps : travailler à faire naitre une créature raisonnable est l’action la plus noble et la plus sainte : c’est ainsi que pensaient les premiers Indiens , qui révérèrent le lingam , symbole de la génération ; les anciens Égyptiens , qui portaient en procession le phallus ; les Grecs , qui érigèrent des temples à Priape. S’il est permis de citer la misérable

petite nation juive, grossière imitatrice de tous scs voisins, il est dit

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dans ses livres que ce peuplé adora Priape, et que la reine mère du roi juif Asa fut sa grande prêtresse *.

Quoi qu’il en soit , il est très-vraisemblable que jamais aucun peuple n’établit ni ne put établir un culte par libertinage : la débauché s’y glisse quelquefois dans la suite des temps ; mais 1 institution en est toujours innocente et pure : nos premières agapes , dans lesquelles les garçons et les filles se baisaient modestement sur la bouche , ne dégénérèrent qu’assez tard en rendez-vous et en infidélités ; et plût à Dieu que je pusse sacrifier avec miss Fidler devant la reine Obéira en tout bien et en tout honneur! ce serai! assurément le plus beau jour et la plus belle action de ma vie.

M. Sidrac , qui avait jusque-là gardé le silence , parce que MM. Goudman et Grou avaient toujours parlé , sortit enfin de sa taciturnité, et dit : Tout ce que je viens d’entendre me ravit en admiration; la reine Obéira me parait la première reine de l’hémisphère méridional, je n’ose dire des deux hémisphères ; mais, parmi tant de gloire et de félicité, il y a un article qui me fait frémir, et dont M. Goudman vous a dit un mot auquel vous n’avez pas répondu : est-il vrai, M. Grou, que le capitaine Wallis , qui mouilla dans cette île fortunée avant vous , y porta les deux plus horribles fléaux de la terre, les deux véroles? Hélas! reprit M. Grou, ce sont les Français qui nous en accusent, et nous en accusons les Français; M. de Bougainville dit que ce sont ces maudits Anglais qui ont donné la vérole à la reine Obéira; et M.Cook prétend que cette reine ne l’a acquise que de M. de Bougainvdlc luimême. Quoi qu’il en soit , la vérole ressemble aux beaux-arts , ont ne sait point qui en fut l’inventeur ; mais à la longue ils font le tour de l’Europe , de l’Asie , de l’Afrique , et de l’Amérique.

Il y a longtemps que j’exerce la chirurgie , dit Sidrac , et j’avoue que je dois à cette vérole la plus grande partie de ma fortune ; mais je ne la déteste pas moins : madame Sidrac me la communiqua dès la première nuit de ses noces ; et , comme c est une femme, excessivement délicate sur ce qui peut entamer son honneur, elle publia dans tous les papiers de Londres , qu’elle était à la vérité attaquée du mal immonde ; mais qu’elle l’avait apporté du ventre de madame sa mère, et que c’était une ancienne habitude de famille.

A quoi pensa ce qu’on appelle la nature, quand elle versa ce poi-

» Troisième des Rois , chap. XIII , et Parai ipomènes , cliap. XV,

son dans les sources de là vie ? On Ta dit , et je le répète, c’est la plus énorme et la plus détestable de toutes les contradictions. Quoi ! l’homme a été fait, dit-on, à l’image de Dieu, fmxit in cffigiem moderantum cuncta deorum ; et c’est dans les vaisseaux spermatiques de cette image qu’on a mis la douleur , l’infection, et la mort ! Que deviendra cë beau vers de milord Rochester : L'amour ferait adorer Dieu dans un pays d'athées ?

Hélas ! dit alors le bon Goudman , j’ai peut-être à remercier la Providence de n’avoir pas épousé ma chère miss Fidler ; car sait* on ce qui serait arrivé ? on n’est jamais sur de rien dans ce monde : en tout cas , M. Sidrac, vous m’avez promis votre aide dans tout ce qui concernait ma vessie. Je suis à votre service, répondit Sidrac; mais il faut chasser ces mauvaises pensées. Goudman , en parlant ainsi, semblait prévoir sa destinée.

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