‹ Romans (volume 2)Chapitre 24 sur 167 · VISION DE BAB0UC · texte numérisé non relu

VISION DE BAB0UC

ÉCRITE PAR LUI-MEME. %y rv

' y, if

Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs , et il a le département de la haute Asie. Il descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de l’Oxus , et lui dit : Babouc , les folies et les excès des Perses ont attiré notre colère ; il s’est tenu hier une assemblée des génies de la haute Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la détruirait. Va dans cette ville , examine tout ; tu reviendras m’en rendre un compte fidèle , et je me déterminerai sur ton rapport à corriger la ville, ou à l’exterminer. Mais, seigneur, dit humblement Babouc, je n’ai jamais été en Perse; je n’y connais personne. Tant mieux , dit l’ange, tu ne seras point partial ; tu as reçu du ciel le discernement , et j’y ajoute le don d’inspirer la confiance : marche , regarde , écoute , observe , et ne crains rien ; tu seras partout bien reçu.

Babouc monta sur son chameau , et partit avec ses serviteurs.

Au bout de quelques journées il rencontra, vers les plaines de Sennaar, l’armée persane qui allait combattre l’armée indienne. Il O s’adressa d’abord à un soldat qu’il trouva écarté; il lui parla, et ^ lui demanda quel était le sujet delà guerre. Par tous les dieux , dit , le soldat, je n’en sais rien : ce n’est pas mon affaire ; mon métier est de tuer et d’être tué pour gagner ma vie : il n’importe qui je serve. Je ^ pourrais bien même dès demain passer dans le camp des Indiens , car on dit qu’ils donnent près d’une de mi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats , de plus que nous n’en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat , parlez à mon capitaine.

Babouc, ayant fait un petit présent au soldat , entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. Gomment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine ; et que m’importe ce beau sujet? J’habite à deux cents lieues de Persépolis ; j’entends dire que la guerre est déclarée, j’abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon

LE MONDE COMME IL VA

ma coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n’ai rien à faire. Mais vos camarades, dit.Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vousPNon , dit l’officier. : il n’y a guère que nos principaux satrapes qu^ivent bien précisément pourquoi l’on s’é- ! gorge.

Babouc étonné s’introduisit chez les généraux ; il entra dans ^ leur familiarité. L’un d’eux lui dit enfin : La cause de cette «uetre qui desoie depuis vingt ans l’Asie, vient originairement" d’une 3 querelle entre un eunuque d’une femme du grand roi de Perse et un commis d’un bureau du grand roi des Indes. Il s’agissait d’un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d’une darique; le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maitres : la querelle s’échauffa; on mit de; part et d autre en campagne une armée d’un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hom- } mes. Les meurtres, les incendies, les ruines , les dévastations , se multiplient; 1 univers souffre , et l’acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu’ils n’agissent^que pour le bonheur du genre humain ; et, à chaque protestation , il y a toujours quelque ville détruite, et quelques provinces ravagées.

Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait ètie conclue, le général persan elle général indien s’empressèrent de donner bataille ; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations; il fut témoin des manœuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu’ils purent pour faire battre leur chef; il vit des officiers tués par ieurs propres troupes; il vit des soldats qui achevaient d’égorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés, et couverts de fange ; il entra dans les hôpitaux où Bon transportait les blessés , dont la plupart expiraient parla négligence inhumaine de ceux même que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir. Sont-celades hommes, s’écria Babouc, ou des bêtes féroces?

Ah î je vois bien que Persépolis sera détruite.

Occupé de cette pensée, il passa dans le camp des Indiens; il y fut aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été prédit : mais il y vit tous les mêmes excès qui l’avaient saisi d horreur. Oh , oh ! dit-il en lui-même , si l’ange Ituriel veut exterminer les Persans, il faut donc que l’ange des Indes détruise aussi

VISION DE BABOUC. 67

les Indiens. S’étant ensuite informé plus en détail de ce qui s’ était passé dans l’une et l’autre armée , il apprit des actions de générosité, de grandeur d’âme, (l'humanité ^qui l’étonnerent et le ravirent. Inexplicables humains, s’écria-t-il, comment pouvezvous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de

crimes? , , ,

Cependant la paix fut déclarée. Les chefs des deux armées , dont

aucun n’avait remporté la victoire , mais qui , pour leur seul intérêt, avaient fait verser le sang de tant d’hommes leurs semblablés, allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix dans des écrits publics qui n’annonçaient que le retour de la vertu et de la félicité sur la terre. Dieu soit loué ! dit Babouc ; Persépolis sera le séjour de l’innocence épurée ; elle 11e sera point détruite, comme le voulaient ces vilains génies : courons sans larder dans cette capitale de l’Asie.

Il arriva dans cette ville immense par l’ancienne entrée, qui était toute barbare , et dont la rusticité dégoûtante offensait le^ yeux. Toute celte partie de la ville se ressentait du temps où elle avait été bâtie; car, malgré l’opiniâtreté des hommes a louer 1 antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu’en tout genre les piemiers essais sont toujours grossiers.

Babouc se mêla dans la foule d’un peuple composé de ce qu il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d’un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au

bourdonnement continuel , au mouvement qu’il y remarqua, a

l’argent que quelques personnes donnaient à d’autres pour avoir droit de s’asseoir, il crut être dans un marché où l’on vendait des chaises de paille ; mais bientôt , voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux en faisant semblant de regarder fixement devant elles , et en regardant les hommes de côté , il s’aperçut qu il était dans un temple. Des voix aigres , rauques , sauvages , discordantes, faisaient retentir la voûte de sons mal articules, qui faisaient le même effet que les voix des onagres quand elles répondent , dans les plaines des Pic-laves , au cornet à bouquin qui les appelle. 11 se bouchait les oreilles; mais il fut prêta se boucher encore les yeux et le nez, quand il vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils remuèrent une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre dont s’exhalait une odeur empestée , ensuite on vint poser un mort dans cette ouverture , ci on remit la

CS LE MONDE COMME IL VA

pierre-pardessus. Quoi ! s’écria Babouc , ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils adorent la divinité ! quoi ! leurs temples sont pavés de cadavres ! Je ne m’étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent Persépolis; la pourriture des morts , et celle de tant de vivants rassemblés et pressés dans le même lieu, est capable d’empoisonner le globe terrestre. Ah ! la vilaine-' ville que Persépolis ! apparemment que les anges veulent la détruire pour en rebâtir une plus belle, et pour la peupler d’habitants moins malpropres , et qui chantent mieux : la Providence peut avoir ses raisons; laissons-la faire.

Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière. Babouc devait aller diner à l’autre bout de la ville, chez une dame pour laquelle son mari , officier de l’armée , lui avait donné des lettres. 11 fit d abord plusieurs tours dans Persépolis; il vit d’autres temples mieux ornés, remplis d’un peuple poli, et retentissant d’une musique harmonieuse; il remarqua des fontaines publiques, lesquelles, quoique mal placées , frappaient les yeux par leur beauté; des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs rois qui avaient gouverné la Perse ; d’autres places où il entendait le peuple s écrier : Quand verrons-nous ici le maître que nous chérissons P II admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les quais superbes et commodes, les palais bâtis à droite et à gauche, une maison immense où des milliers de vieux soldats blessés et vainqueurs rendaient chaque jour grâce au dieu des armées. Il entra enfin chez la dame , qui l’attendait à diner avec une compagnie d’honnétes gens. La maison était propre et ornée , le repas délicieux , la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d’elle ; et Babouc disait en lui-même à tout moment : L ange Ituriel se moque du monde , de vouloir détruire une ville si charmante.

Cependant il s aperçut que la dame, qui avait commencé par lui demander tendrement des nouvelles de son mari , parlait plus tendrement encore sur la fin du repas à un jeune mage ; il vit un magistrat qui , en présence de sa femme , pressait avec vivacité une veuve, et cette veuve indulgente avait une main passée autour du cou du magistrat , tandis qu’elle tendait l’autre à un jeune citoyen très-beau et très-modeste. La femme du magistrat se leva de table la première, pour aller entretenir dans un cabinet voisin §on directeur qui arrivait trop tard 3 et qu’on avait attendu à diner;

VISION DE BABOUC.

et ie directeur, homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et d’onction , que la dame avait , quand elle revint , les yeux humides, les joues enflammées, la démarche mal assurée , la parole tremblante.

Alors Babouc commença à craindre que le génie Ituriel n’eût raison. Le talent qu’il avait d’attirer la confiance le mit le jour même dans les secrets de la dame ; elle lui confia son goût pour le jeune mage , et l’assura que dans toutes les maisons de Persépo* lis il trouverait l’équivalent de ce qu’il avait virdans la sienne. Babouc conclut qu’une telle société ne pouvait subsister ; que la jalousie, la discorde , la vengeance , devaient désoler toutes les mai- y sons ; que les larmes et le sang devaient couler tous les jours ; queAj certainement les maris tueraient les galants de leurs femmes , ou en seraient tués ; et qu’enfin Ituriel faisait fort bien de détruire tout d’un coup une ville abandonnée à de continuels désordres. .

Il était plongé dans ces idées funestes , quand il se présenta à la porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement à parler au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui donna fièrement et d’un air distrait quelques papiers, et le congédia. Babouc demanda quel était cet homme. La maitresse de la maison lui dit tout bas : C’est un des meilleurs avocats 'de la ville ; il y a cinquante ans qu’il étudie les lois. Monsieur , qui n’a que vingt-cinq ans , et qui est satrape de loi depuis deux jours , lui donne à faire l’extrait d’un procès qu’il doit juger demain , et qu’il n’a pas encore examiné. Ce jeune étourdi fait sagement , dit Babouc , de demander conseil à un vieillard ; mais pourquoi n'est-ce pas ce vieillard qui est juge ? Vous vous moquez , lui dit-on ; jamais ceux qui ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent aux dignités. Ce jeune homme a une grande charge , parce que son père est riche , et qu’ici le droit de rendre la justice s’achète comme une métairie. O mœurs ! 6 malheureuse ville 1 s’écria Babouc , voilà le comble du désordre ; sans doute ceux qui ont ainsi acheté le droit de juger vendent leurs jugements : je ne vois ici que des abîmes d’iniquité.

Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise , un jeune guerrier , qui était revenu ce jour même de l’armée , lui dit : Pourquoi ne voulez-vous pas qu’on achète les emplois de la robe? j’ai bien acheté, moi, le droit d’affronter la mort à la tête de deux mille hommes que je commande; il m’en a coûté quarante mille dari-

LE MONDE COMME IL VA

ques d’or cette année , pour coucher sur la terre trente nuits do suite en habit rouge , et pour recevoir ensuite deux bons coups de flèches dont je me sens encore. Si je me ruine pour servir l'empereur persan, que je n’ai jamais vu, M. le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour avoir le plaisir de donner audience à des plaideurs. Babouc indigné ne put s’empêcher de condamner dans son cœur un pays où l’on mettait à l’encan les dignités de la paix et de la guerre; il conclut précipitamment que l’on y devait ignorer absolument la guerre et les lois , et que quand même Ituriel n’exterminerait pas ces peuples , ils périraient par leur détestable administration.

Sa mauvaise opinion augmenta encore à l’arrivée d’un gros homme qui, ayant salué très-familièrement toute la compagnie, s’approcha du jeune officier, et lui dit : Je ne peux vous prêter que cinquante mille dariques d’or; car, en vérité, les douanes de l’empire ne m’en ont rapporté que trois cent mille cette année. Babouc s’informa quel était cet homme qui se plaignait de gagner si peu; il apprit qu’il y avait dans Persépolis quarante rois plébéiens qui tenaient à bail l’empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.

Après diner il alla dans un des plus superbes temples de la ville ; il s’assit au milieu d’une troupe de femmes et d’hommes qui étaient venus là pour passer le temps. Un mage parut dans une machine élevée , qui parla longtemps iïu vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs parties ce qui n’avait pas besoin d’être divisé; il prouva méthodiquement tout ce qui était clair; il enseigna tout ce qu’on savait; il se passionna froidement, et sortit suant et hors d’haleine. Toute l’assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté à une instruction. Babouc dit : Voilà un homme qui a fait de son mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens; mais son intention était bonne, il n’y a pas là de quoi détruire Persépolis.

Au sortir de cette assemblée , on le mena voir une fête publique qu on donnait tous les jours de l’année ; c’était dans^ une espèce de basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles citoyennes de Persépolis , les plus considérables satrapes , rangés avec ordre, formaient un spectacle si beau, que Babouc crut d abord que c était là toute la fête. Deux ou trois personnes , qui paraissaient des rois et des reines , parurent bientôt dans le

VISION DE BABOUÇ.

vestibule de ce palais ; leur langage était très-différent de celui du peuple ; il était mesuré , harmonieux , et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans un profond silence, qui n’était interrompu que par les témoignages de la sensibilité et de l’admiration publique ; le devoir des rois , l’amour de la vertu , les dangers des passions, étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants, que Babouc versa des larmes : il ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu’il venait d’entendre, ne fussent les prédicateurs de l’empire ; il se proposa même d’engager Ituriel à les venir entendre , bien sûr qu’un tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville.

Dès que cette fêle fut finie, il voulut voir la principale reine qui avait débité dans ce beau palais une morale si nol.de et si pure : il se fit introduire chez sa majesté : on le mena par un petit escalier, au second étage , dans un appartement mal meublé , où il trouva une femme mal vêtue , qui lui dit d’un air noble et pathétique : Ce métier-ci ne me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m’a fait un enfant ; j’accoucherai bientôt ; je manque* d’argent , et sans argent on n’accouche point. Babouc lui donna cent dariques d’or, en disant : S’il n’y avait que ce mal-là dans la ville , Ituriel aurait tort de se tant fâcher. \

De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences inutiles. Un homme intelligent , avec lequel il avait fait connaissance , l’y mena ; il acheta ce qui lui plut , et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu’il ne valait. Son ami, de retour chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte : c’était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa bourse, que Babouc avait laissée par mégarde sur son comptoir. Comment se peut-il, s’écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si généreux , après n’avoir pas eu de honte de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur ? Il n’y a aucun négociant un peu connu dans cette ville , lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse; mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu’il ne vaut ; je vous l’ai vendu dix fois davantage; et cela est si vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre , vous n’aurez pas même

xfc • * A&fte-e-tL

LE MONDE COMME IL VA

*e dixième : mais rien n’est plus juste; c’est la fantaisie des hommes qui mot le p ix à ces choses frivoles : c’est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j’emploie; c’est elle qui me donne une belle maison , un char commode , des chevaux ; c’est elle qui excite l’industrie, qui entretient le goût , la circulation et l’abondance.

Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu’à vous , et par là je suis utile à l’empire. Babouc, après avoir un peu rêvé, le raya de ses tablettes.

Babouc, fort incertain sur ce qu’il devait penser de Persépolis, résolut de voir les mages et les lettrés ; car les uns étudient la sagesse, et les autres la religion; et il se flatta que ceux-là obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin il se Iranspoi ta dans un collège de mages. L’archimandrite lui avoua qu’il avait cent mille écus de rente pour avoir fait vœu de pauvreté , et qu il exerçait un empire assez étendu , en vertu de son vœu d’humilite ; après quoi il laissa Babouc entre les mains d’un petit frère qui lui fit les honneurs.

Tandis que ce frère lui montrait les magnificences àe cette maison de pénitence, un bruit se répandit qu’il était venu pour réformer t lûtes ces maisons. Aussitôt il reçut des mémoires de chacune d elles; et les mémoires disaient tous en substance : « Con- « servez-nous, et détruisez toutes les autres. » A entendre leurs apologies , ces sociétés étaient toutes nécessaires ; à entendre leurs accusations réciproques, elles méritaient toutes d’être anéanties. Il admirait comme il n’y avait aucune d’elles qui , pour édifier l’univers , ne voulût en avoir l’empire. Alors il se présenta un petit homme qui était un demi-mage , et qui lui dit : Je vois bien que I œuvre va s’accomplir; car Zerdustest revenu sur la terre; les petites filles prophétisent, en se faisant donner des coups de-pincettes par devant , et le fouet par derrière. Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand lama. Comment , dit Babouc, contre ce pontife-roi qui réside au Tibet? Contre lui-même. Vous lui fades donc la guerre , et vous levez contre lui des armées ? Non ; mats il dit que l’homme est libre, et nous n’en croyons rien • nous écrivons contre lui de petits livres qu’il ne lit pas ; à peine a-t-il entendu parler de nous ; il nous a seulement fait condamner, comme un maître ordonne qu’on échenille les arbres de ses jardins. Babouc frémit de la folie de ces hommes qui faisaient profes-

VISION DE BABOUC.

sion de sagesse , des intrigues de ceux qui avaient renoncé au monde , de l’ambition et de la convoitise orgueilleuse de ceux qui enseignaient l’humilité et le désintéressement ; il conclut qu’Ituricl avait de bonnes raisons pour détruire toute cette engeance.

Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir son chagrin , et il pria quelques lettrés à diner pour se réjouir. Il en vint deux fois plus qu’il n’en avait demandé, comme les guêpes que le miel attire. Ces parasites se pressaient de manger°et de parler ; ils louaient deux sortes de personnes > les morts et eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maitre de la maison. Si quelqu’un d’eux disait un bon mot , les autres baissaient les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l’avoir pas dit. Ils avaient moins de dissimulation que les mages, parce qu’ils n’avaient pas de si grands objets d’ambition. Chacun d’eux briguait une place de valet et une réputation de grand homme ; ils se disaient en face des choses insultantes , qu’ils croyaient des traits d’esprit. Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc. L’un deux le pria tout bas d’exterminer un auteur qui ne l’avait pas assez loué il y avait cinq ans ; un autre demanda la perte d’un citoyen qui n’avait jamais ri à ses comédies ; unjroisième demanda l’extinction de l’académie, parce quil n’avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini, chacun d eux s en alla seul ; car il n’y avait pas dans toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouc jugea qu’il n y aurait pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction générale.

Dès qu’il se fut défait d’eux, il se mit à lire quelques livres nouveaux. Il y reconnut l’esprit de ses convives; il vit surtout avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais goût, que l’envie, la bassesse et la faim ont dictées; ces lâches satires où l’on ménage le vautour, et où l’on déchire la colombe; ces romans dénués d’imagination , où l’on voit tant de portraits des femmes, que l’auteur ne connaît pas.

Il jeta au feu tous ces détestables écrits , et sortit pour aller le soir à la promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n’était point venu grossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait toujours la foule, connaissait les hommes, en faisait usage, et sc

74 LE MONDE COMME IL VA

communiquait avec discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce qu’il avait lu et de ce qu’il avait vu.

Vous avez lu des choses bien méprisables , lui dit le sage lettré ;

; mais dans tous les temps , dans tous les genres , le mauvais fourmille, et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le rebut de la pédanterie , parce que , dans toutes les professions, ce qu’il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente avec le plus d’impudence. Les véritables sages vivent entre eux retirés et tranquilles : il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes de votre attention. Dans le temps qu’il parlait ainsi , un autre lettré les joignit; leurs discours furent si agréables et si instructifs, si élevés au-dessus des préjugés , et si conformes à la vertu , que Babouc avoua n’avoir jamais rien entendu de pareil. Voilà des hommes , disait-il tout bas , à qui l’ange Ituriel n’osera toucher, ou il sera bien impitoyable.

Raccommodé avec les lettrés , il était toujours en colère contre le reste delà nation. Vous êtes étranger, lui dit l’homme judicieux qui lui parlait ; les abus se présentent à vos yeux en foule , et le bien qui est caché , et- qui résulte quelquefois de ces ahus mêmes , vous échappe. Alors il apprit que parmi les lettrés il y en avait quelques-uns qui n’étaient pas envieux, et que parmi les mages même il y en avait de vertueux. Il conçut à la fin que ces grands corps , qui semblaient en sc choquant préparer leurs communes ruines , étaient au fond des institutions salutaires ; que chaque société de mages était un frein à ses rivales ; que si ces émules différaient dans quelques opinions , ils enseignaient tous la même morale ; qu’ils instruisaient le peuple , et qu’ils vivaient soumis aux lois ; semblables aux précepteurs qui veillent sur le fils de la maison , tandis que le maître veille sur eux-mêmes. Il en pratiqua plusieurs, et vit des âmes célestes. 11 apprit même que parmi les fous qui prétendaient faire la guerre au grand lama il y avait eu de très-grands hommes. Il soupçonna enfin qu’il pourrait bien en être des mœurs de Persépolis comme des édifices, dont les uns lui avaient paru dignes de pitié , et les autres l’avaient ravi en admiration.

Il dit à son lettré : Je connais très-bien que ces mages , que j’avais crus si dangereux, sont en effet très-utiles, surtout quand un gouvernement sage les empêche de se rendre trop nécessaires;

VISION DE BABOUC. .

mais vous m’avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achètent une charge de juge dès qu’ils ont appris à monter à cheval , doivent étaler dans les tribunaux tout ce que l’impertinence a de plus ridicule , et tout ce que l’iniquité a de plus pervers : il vaudrait mieux sans doute donner ces places gratuitement^ ces vieux jurisconsultes qui ont passé toute leur vie à peser le poulet contre.

Le lettré lui répliqua : Vous avez vu notre armée avant d’arriver àPersépolis; vous savez que nos jeunes officiers se battent très-bien, quoiqu’ils aient acheté leurs charges : peut-être verrezvous que nos jeunes magistrats ne jugent pas mal , quoiqu ils aient payé pour juger.

Il le mena le lendemain au grand tribunal , où l’on devait rendre un arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions ; ils alléguaient cent lois , dont aucune n’était applicable au fond de la question ; ils regardaient l’affaire par cent côtés, dont aucun n’était dans son vrai jour : les juges décidèrent plus vite que les avocats ne doutèrent ; leur jugement fut presque unanime ; ils jugèrent bien, parce qu’ils suivaient les lumières de la raison ; et les autres avaient opiné mal, parce qu’ils n’avaient consulté que leurs livres.

Babouc conclut qu’il y avait souvent de très-bonnes choses dans les abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers , qui l’avaient tant révolte, pouvaient produire un effet excellent; car l’empereur ayant eu besoin d’argent , il trouva en une heure , par leur moyen , ce qu’il n’aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il vit que ces gros nuages , enflés de la rosée de la terre , lui rendaient en pluie ce qu’ils en recevaient. D’ailleurs les enfants de ces hommes nouveaux , souvent mieux élevés que ceux des familles plus anciennes , valaient quelquefois beaucoup mieux ; car rien n’empêche qu’on ne soit un bon juge, un brave guerrier, un homme d’État habile , quand on a eu un père bon calculateur.

Insensiblement Babouc faisait grâce à l’avidité du financier, qui n’est pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est nécessaire ; il excusait la folie de se ruiner pour juger et pour se battre , folie qui produit de grands magistrats et des héros ; il pardonnait à l’envie des lettrés, parmi lesquels il se trouvait des

76 LE MONDE COMME JL VA

hommes qui éclairaient le monde; il se réconciliait avec les mages ambitieux et intrigants , chez lesquels il y avait plus do grandes vertus encore que de petits vices : mais il lui restait bien des griefs ; et surtout les galanteries des dames, et les désolations qui en devaient être la suite, le remplissaient d’inquiétude et d’effroi.

Comme il voulait pénétrer dans toutes les conditions humaines, i! se lit mener chez un ministre; mais il tremblait toujours en chc- . min que quelque femme ne fut assassinée en sa présence par son mari. Arrivé chez l’homme d’Élat, il resta deux heures dans l’antichambre sans être annoncé, et deux heures encore après l’avoir été. Il se promettait bien , dans cet intervalle , de recommander à 1 ange Ituriel et le ministre etses insolentshuissiers. L’antichambre était remplie de dames de tout étage, de mages de toutes couleurs, déjugés, de marchands, d’officiers, de pédants; tous se plaignaient du ministre. L’avare et l’usurier disaient : Sans doute cet hommelà pille les provinces ; le capricieux lui reprochait d’étre bizarre ; le voluptueux disait : Il ne songe qu’à ses plaisirs ; l’intrigant se flattait de le voir bientôt perdu par une cabale; les femmes espéraient qu’on leur donnerait bientôt un ministre plus jeune.

Baboue entendait leurs discours ; il ne put s’empêcher de dire ; Voilà un homme bien heureux ; il a tous ses ennemis dans son antichambre ; il écrase de son pouvoir ceux qui l’envient ; il voit à ses pieds ceux qui le détestent. Il entra enfin ; il vit un petit vieillard courbé sous le poids des années et des affaires, mais encore vif et plein d’esprit.

Baboue lui plut , et il parut à Baboue un homme estimable., La conversation devint intéressante. Le ministre lui avoua qu’il était un homme très-malheureux ; qu’il passait pour riche, et qu’il était pauvre ; qu’on le croyait tout-puissant , et qu’il était toujours contredit ; qu’il n’avait guère obligé que des ingrats , et que , dans un tiavail continuel de quarante années, il avait eu àpeineun moment de consolation. Baboue en fut touché, et pensa que si cet homme avait fait des fautes , et si l’ange Ituriel voulait le punir, il ne fallait pas 1 exterminer, mais seulement lui laisser sa plaGe.

Tandis qu il parlait au ministre , entre brusquement la belle dame chez qui Baboue avaitdiné ; on voyait dans ses yeux et sur son front les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches contre l’homme d’État; elle en versa des larmes; elle se

VISION DE BABOUG.

plaignit avec amertume de ce qu’on avait refusé à son mari une place où sa naissance lui permettait d’aspirer, et que ses services et ses blessures méritaient : elle s’exprima avec tant de force , elle mit tant de grâces dans ses plaintes , elle détruisit les objections avec tant d’adresse , elle fit valoir ses raisons avec tant d’éloquence , qu’elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.

Babouc lui donna la main : Est-il possible , madame , lui dit-il , que vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous n'aimez point , et dont vous avez tout à craindre? Un homme que je n’aime point ? s’écria-t-elle : sachez que mon mari est le meilleur ami que j’aie au monde , qu’il n’y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon amant, et qu’il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maîtresse. Je veux vous la faire connaître; c’est une femme charmante , pleine d’esprit, et du meilleur caractère du monde : nous soupons ensemble ce soir avec mon mari et mon petit mage ; venez partager notre joie.

La dame mena Babo.uc chez elle. Le mari, qui était enfin arrivé plongé dans la douleur, revit sa femme avec des transports d’allégresse et de reconnaissance ; il embrassait tour à tour sa femme , sa maîtresse, le petit mage, et Babouc. L’union, la gaieté, l’esprit, et les grâces , furent l’âme de ce repas. Apprenez , lui dit la belle dame chez laquelle il soupait , que celles qu’on appelle quelquefois de malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d’un trèshonnête homme ; et, pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la belle Téone. Il y a quelques vieilles vestales qui la déchirent ; mais elle fait plus de bien qu’elles toutes ensemble ; elle ne commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt ; elle ne donne à son amant que des conseils généreux ; elle n’est occupée que de sa gloire : il rougirait devant elle s’il avait laissé échapper une occasion de faire du bien ; car rien n’encourage plus aux actions vertueuses que d’avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut mériter l’estime.

Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient tous les plaisirs. Téone régnait sur eux ; elle savait parler à chacun son langage : son esprit naturel mettait à son aise celui des autres; elle plaisait sans presque le vouloir ; elle était aussi aimable que bienfaisante; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes qualités, elle était belle.

LE MONDE COMME IL YA

Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu’il était d’un génie, s’aperçut que s’il restait encore à Persépohs , il oublierait Ituriel pour Téone. Il s’affectionnait à la ville , dont le peuple était poli , doux, et bienfaisant, quoique léger, médisant, et plein de vanité. Il craignait que Persépolis ne fût condamnée ; il craignait même le compte qu’il allait rendre.

Voici comme il s’y prit pour rendre ce compte : il fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles; il la porta à Ituriel : Casserez-vous, dit-il, cette jolie statue parce que tout n’y est pas or et diamants? Ituriel entendit à demi-mot; il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis, et de laisser aller le monde comme il va ; car, dit-il . « ffitoiif: n.Vst pas « bien, tout estpassable. » On laissa donc subsister Persépolis; et Babouc fut bien loin de se plaindre , comme Jonas qui se fâcha de ce qu’on ne détruisait pas Ninive. Mais quand on a été trois jours dans le corps d’une baleine , on n’est pas de si bonne humeur que quand on a été à l’opéra , à la comédie , et qu’on a soupé en bonne compagnie.

MEMNON

ou

Page 1