I. L'origine commune
On raconte qu'en juillet 1830, l'un des vainqueurs des barricades se précipita, noir de poudre, chez un ami en s'écriant : « Les romantiques sont vaincus. » Pour ce héros républicain, les défenseurs armés de la monarchie légitime et les poètes évocateurs du moyen âge catholique ne devaient faire qu'un : il croyait reconnaître le pur esprit classique dans le langage de Thiers, de Béranger, de Paul-Louis Courrier. C'est en un sens à peine différent que Taine attribuait à l'esprit classique l'élaboration de l'esprit révolutionnaire.
Ce rapprochement de surface est rectifié désormais ; amis et adversaires du Romantisme tombent d'accord de son identité profonde avec la Révolution; c'est un résultat de la discussion. Il importe de le maintenir. Romantisme et Révolution ressemblent à des tiges, distinctes en apparence, qui sortent de même racine. Le mouvement d'idées ou plutôt d'imaginations que jalonnent les dates de 1750, 1789, 1830, 1848, 1898, est une chose qui se tient ou se soutient dans toutes les provinces de l'activité et du rêve : morale, politique, poésie, histoire, philosophie, religion. L'unité de l'esprit humain se retrouve sans cesse dans cette ample végétation de différences due aux complexités des événements et des hommes. S'il en résulte des litiges, ils sont solubles, et ce qu'il y a de classicisme dans Béranger ou Thiers ne fait peut-être pas de difficulté plus
grave que le loyalisme monarchique de Chateaubriand, ni d'objection plus embarrassante que la ferveur légitimiste de Victor Hugo ou l'action révolutionnaire du plus classique de nos écrivains vivants, Anatole France.
L'erreur de Taine nous confond ! Comme on l'a remarqué assez plaisamment, c'est dans le Contrat de Rousseau, plutôt que dans Y Art Poétique de Boileau, qu'on a chance de découvrir les idées directrices de Robespierre. Esprit d'analyse, confiance dans la raison, passion du continu pensé, du clair, de l'Intelligible, vocabulaire gréco-romain et décor antique, déclamations tirées du Conciones, exemples du De Viris, ces habitudes de langage, si elles furent héritées de l'âge classique, ne possédaient par elles-mêmes aucune des propriétés du génie révolutionnaire. La forme oratoire et discursive fut un instrument de l'Esprit tant que le service des intérêts ne l'eut pas corrompue. C'est cette corruption qu'il s'agit d'expliquer. De même, l'étude enthousiaste des orateurs républicains de Rome et d'Athènes eût continué de tourner à l'avantage de la monarchie, de l'aristocratie et de la tradition si l'on eût continué de l'éclairer par l'étude de l'histoire qui enveloppe ces antiques expériences du gouvernement populaire : elles comportaient des conditions très spéciales, la servitude par exemple, et ces conditions favorables ne purent épargner au régime insensé des conséquences qui ont figures de sanction ; par ses porteparoles naturels, un Corneille, un Bossuet, l'esprit classique voyait ces sanctions et les relatait avant qu'un esprit tout différent, venu d'ailleurs, n'eût pris sa place pour les obscurcir ou les contester. Cette déviation démocratique est donc, très proprement, l'effet dont il faut démêler les causes ; l'esprit classique l'a subie, il ne l'a pas faite : par lui-même, il n'explique rien ici.
Cette explication, l'œil autrement perçant d'Auguste Comte l'avait trouvée et Taine n'y a pas pris garde. Dans une note marginale d'un exemplaire qui est à la Bibliothèque Nationale, Taine se vante, assure-t-on, de n'avoir pu poursuivre l'âpre lecture du Système de Politique positive. Cela est bien tant pis pour lui : paresse ou malice, il l'aura payé ! Un peu plus de persévérance l'aurait conduit jusqu'aux formules par lesquelles,
ayant défini le mouvement de la Réforme une sédition systématique de l'individu contre Vespèce, Comte a senti la véritable filiation révolutionnaire. Les traditions helléno-latines en sont tout aussi innocentes que le génie catholique romain médiéval. Les pères de la Révolution sont à Genève, à Wittenberg, plus anciennement à Jérusalem ; ils dérivent de l'esprit juif et des variétés de christianisme indépendant qui sévirent dans les déserts orientaux ou dans la forêt germanique, c'est-à-dire, aux divers ronds-points de la barbarie. La suggestion comtiste est curieusement confirmée par les révolutionnaires sagaces qui se réclament de tous les dissidents du moyen âge, Vaudois ou Albigeois, venus en Occident d'Asie et d'Afrique bien avant que les Bibles de Jean Huss, de Wiclef, de Luther, eussent conquis la foi des peuples du nord et de l'est. Mais la Gnose aussi bien que V Evangile éternel trouva à qui parler dans les nations policées du sud et de l'ouest de l'Europe. Il en fut autrement pour le monde germanique et anglosaxon : mal imprégné de l'humanisme catholique, Fhébraïsme le pénétra sans difficulté.
Lisant les paroles sacrées, le Germain y devait percevoir le cri de violentes effusions sensitives analogues à celles que la civilisation avait essayé de modérer chez lui : cri d'amour, et de haine, d'espérance et de désespoir, de servitude et de liberté, hystérique soupir vers l'indépendance d'une personne « se déployant à tout hasard sans autre but presque que de se satisfaire i ». Le tumulte intérieur déchaîné ! Ce biblisme sans frein emportait ou bien bouleversait tout d'abord cette discipline mentale, morale, esthétique, cette raison, ce droit, cette loi, cet ordre, ce goût qui rassemblaient tout le capital civilisateur de l'esprit classique. Contre cette « Révolution religieuse2» apportée au xvic siècle par « l'homme allemand 3 », par Luther la prompte réaction de nos humanistes, Ronsard et les siens, fait déjà briller sur ce point des indications lumineuses : Calvin avait dû fuir, Henri IV se convertir et la Réforme refluer hors des pays latins. Où Taine a cru voir des affinités s'était
1. Guizot. Histoire générale de la civilisation en Europe, 2e leçon.