‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 5 sur 112 · Expression de Fichte · texte numérisé non relu

Expression de Fichte

donc dessinée une répulsion logique et constante. Les affinités s'exerçaient, au contraire entre ce que l'on appelle l'individualisme des populations germaniques (ce qu'il faudrait définir l'empire de leur sensibilité imagée sur la raison indégrossie, la préséance du particulier sur le général, du privé sur le social) et la chaude, la trouble prédication des héros de la révolte théologique... Luther et les Réformateurs furent suivis comme d'autres Arminius : leur race les avait reconnus de son sang. Par eux, l'Europe retournait* comme à la profondeur de l'antre originel, aux ténèbres de la conscience individuelle. Elle le payait sans tarder par la dévastation des luttes religieuses et de la guerre de Trente ans. Délivrée la première, la France entra dans le grand siècle de son génie et de sa pensée, apogée de son ordre et de sa nature : un État monarchique, une religion catholique, un art qui l'exprimait dans sa belle saison.

Les voyages que Montesquieu et Voltaire firent à Londres datent la première rencontre opérante de l'esprit classique français avec cet esprit hébreu et germain qui venait d'agiter l'Angleterre. Les deux grands écrivains durent manquer de défiance dans la curiosité. De médiocres nouveautés les intéressèrent plus que de juste. Ils rapportèrent à Bordeaux et à Paris quelques-unes des semences de la fièvre et de l'anarchie étrangères, sans en être d'ailleurs affectés essentiellement : leurs chefs-d'œuvre en restent marqués et gardés tout ensemble ; la greffe orientale ne les a point flétris. Si dénués qu'ils fussent de philosophie générale, Montesquieu et Voltaire avaient pour eux un grand savoir, l'exercice de la raison et ce sens naturel des proportions humaines, le bon goût et le sens commun : le premier grand robin, le second bourgeois fort cossu. Mais le misérable Rousseau !

Celui-là, rien ne pouvait ni ne devait le contenir. Il venait d'un des points du monde où, depuis deux siècles, tournoyaient des mélanges de décomposition. Ni l'esprit de famille, ni l'esprit de parti, ni cet intérêt politique qui aurait modéré tout autre Genevois n'étaient capables de tempérer la rage mystique de ce batteur d'estrade malheureusement né, fouetté tout de travers par une vieille demoiselle, et gâté jusqu'aux moelles par ses premiers amis. Capable de tous les métiers, y compris les plus dégoûtants, tour à tour laquais et mignon, maître de

Rom. et Révolution. 1

musique, parasite, homme entretenu, il s'est instruit à peu près seul ; comme le capital intellectuel, le capital moral lui fait défaut ; de même qu'il s'est fabriqué une science, il s'est fait par la collaboration de l'expérience et de ses lectures ou par les leçons successives de ses maîtresses qu'il a vilement racontées, son système du goût et son code des convenances. Il raisonne facilement : mais, né sensible et versatile, tout à fait impuissant à s'attacher avec force à la vérité, ses raisonnements différents ne concordent jamais qu'à la cadence de sa plainte, et l'on trouve chez lui à doses presque égales l'homme criminel ou l'homme sauvage et le simple fou.

Folie, sauvagerie, crime, l'aventurier nourri de révolte hébraïque appela cela la vertu. Cette vertu d'un « moi » de qualité sordide était constituée juste juge du genre humain. Elle proposait en modèle une nature inculte, vicieuse et bornée. Sa sensibilité indignée et plaintive dressée en manière de loi fut appelée en dernier ressort contre l'univers. Plus il y eut en lui d'abjection sincère et de vilenie naturelle, plus il prétendit qu'on devait tout en admettre, et l'obéir, et l'adorer.

En ce temps-là, passé la frontière française, florissait le vne ou le vin6 siècle de la civilisation des modernes. Il y entra comme un de ces faux prophètes qui, vomis du désert, affublés d'un vieux sac, ceints de poil de chameau et la tête souillée de cendres, promenaient leurs mélancoliques hurlements à travers les rues de Sion : s'arrachant les cheveux, déchirant leurs haillons et mêlant leur pain à l'ordure, ils salissaient les gens de leur haine et de leur mépris. Mais le Paris de 1750 ne ressemblait en rien à une mauvaise bourgade asiatique peuplée de Juifs crasseux. Tête réfléchie et gracieuse de l'univers intellectuel, capitale d'une monarchie encore puissante, tout ce qui s'y faisait se développait glorieusement par tout le reste de la terre habitée. C'est ce bien magnifique qu'il tourna en calamité.

La gloire de la France et l'hégémonie de Paris furent employées à répandre les divagations d'un furieux. Ce sauvage, ce demi homme, cette espèce de faune trempé de la fange natale avait plu par le paradoxe et la gageure de son appareil primitif. Cela avait intéressé des cœurs trop sensibles et des esprits trop cultivés. Mais il était inévitable que les parties du

monde les moins avancées y fussent plus sensibles encore : l'Europe la moins polie ne pouvait manquer de se reconnaître et de s'aimer dans cet enfant de la nature dont Paris avait fait son idole adorée. De sorte que, pour une partie de son public, la plus épaisse, l'allemande, sa prédication était prise au mot : les anciens jugements portés sur les choses en étaient renversés; ce qui était jadis conçu comme ignorance à compléter, imperfection à corriger, faiblesse à réparer prétendit à la supériorité de sa fraîcheur barbare et neuve sur le dessèchement et l'épuisement imputés à toute race instruite, cultivée, arrivée. Les arts, lès lettres, les sciences, la tradition, le passé, en un mot tout ce qui était fait, n'importaient plus, car la nature pure introduisait immédiatement au divin : elle seule pouvait parler au monde le langage infaillible de l'avenir. On donnait la parole, entre les hommes, à l'homme ignorant, entre les peuples, au peuple en retard. Démocratie et Germanie publiaient ainsi de concert leurs droits insolents à l'empire.

Les nations sauvages, les natures sauvages suivirent donc Rousseau en l'adoptant comme un semblable. C'était comme différent, à proportion de ses différences, que l'esprit français l'avait considéré tout d'abord : le plus humain des peuples était un peu las des plaisirs et des pouvoirs de l'humanité. Comme l'avait bien vu Voltaire, éclairé par le génie antisémitique de l'occident, la France avait envie d'aller à quatre pattes et de manger du foin. Elle y alla. Elle en mangea. Ces appétits contre nature se gavèrent selon Rousseau.

A Rousseau, donc (c'est le point net de ce personnage si trouble), à Rousseau s'interrompent chez nous certaines mœurs de l'esprit, certaines polices du goût, certaines coutumes et traditions de l'Etat : son Héloïse, ses Confessions, l'attitude et la conduite de sa vie nous ramènent (c'est un véritable retour) à ce règne de la « nature » dont l'affectation procura la sensibilité romantique ; sa Profession de foi réduit la vie religieuse au dieu intérieur sans culte ni prêtre de la logique protestante ; sa politique va soumettre la France à la doctrine qui détruit la monarchie et qui rêve la république.

J'aime mieux, à cette place, montrer ces faits que de les définir. Car ils se voient et ils se touchent. Rien de plus clair, de plus certain que leur triple coïncidence littéraire, religieuse

et politique. Il lui arrivera d'être contestée, l'air et le papier souffrant tout ; mais on peut regarder de près les efforts d'embrouillaminis qui tendent à chasser Rousseau de ses positions naturelles, on n'y trouvera rien de substantiel.

— L'écrivain s'est servi de la « période de Bossuet »? — Il ne pouvait se servir que de ce qui existait. En outre, il ne pouvait tout gâter tout de suite. Enfin, pour agir avec force, il fallait qu'il se fût saisi du plus efficace outil offert à sa main. Mais attendez la suite et la suite de cette suite, patientez jusqu'à l'avènement des successeurs et des continuatrices. Si vous avez des yeux, voyez évoluer en vers et en prose, dans la philosophie et dans le roman, ce principe nouveau-né de l'absolue souveraineté d'une volonté et d'une nature humaines quelconques, et de leur Conscience, qui n'est que le plus arbitraire des sentiments. Attendez que Xantippe folle se soit arrogé les droits de Socrate, et que Socrate usurpe ceux de Jupiter. Comme de juste le mode d'expression suivra la même évolution que le thème à exprimer. Vous verrez non s'accroître, mais s'éclairer les distances entre Rousseau et Bossuet. Elles sont sensibles à partir de Chateaubriand. L'esprit de Sainte- Beuve ne s'y est pas trompé.

— Le « catholicisme » de Rousseau ? — Ce que l'on a voulu appeler ainsi n'est qu'un mauvais mot. Il eût fallu dire son conformisme. Pour le fond, c'est l'instinctif retour à l'unité dans un esprit qui a tout divisé. Mouvement tout à fait caractéristique de la nature humaine et de la nature des êtres, il ne signifie rien qui soit propre à Rousseau. On pourrait aussi bien tenir cela pour une variété de son monarchisme ou un succédané de son jacobisme. Comprenons ce qui s'est passé : l'expérience politique et religieuse que la Révolution devait conduire vingt ans plus tard sur le corps de la France, Rousseau l'avait d'abord tentée sur son propre cerveau. Il l'y avait manquée. Mais il lui était arrivé ce qui dut arriver plus tard à nos citoyens-souverains. Quiconque dit : « moi d'abord », « moi seul », « moi-Roi » et « moi-Dieu » peut prolonger pendant quelque temps sa jactance ; il finit par être obligé, s'il est homme, à tenter de se faire une existence humaine, ce qui comporte le pourtour d'une cité et le murmure concordant d'une société. Pour rebâtir le rempart ouvert, pour restaurer le com-

mun langage défait, le théoricien du Jacobinisme s'y prend comme il peut ; c'est beaucoup l'honorer que de parler à ce propos de royaume ou d'Église, il n'a élevé ni temple ni trône, pas même une dictature viable. Ce qui nous intéresse et nous retient dans son œuvre n'est plus de ce côté-là, mais dans la direction de la ruine tragique et mémorable qu'il a déterminée car elle dure, elle seule le fait durer : c'est cela qu'il faut lui compter, et non autre chose.

A plus forte raison doit-on négliger les parties de son œuvre pour lesquelles Rousseau est loué d'heureux démentis à l'erreur qu'il a propagée. Ses contradictions, hasardeusement favorables aux disciplines de l'Etat, des mœurs ou de l'art, ce n'est pas par elles qu'il a agi ni pu agir, puisqu'elles se détruisent les unes les autres. Jean-Jacques Rousseau a agi par ceux de ses éléments qui ne se détruisaient pas, mais tenaient bien ensemble, faisaient masse et poussaient en avant la pointe vive, passionnée, éloquente, qui ouvrait une chance aux bouleversements désirés.

Il n'y aurait ni pensée, ni langage possible si l'on s'embarrassait trop longtemps de telles chicanes, et la vie se dépenserait à raffermir l'inébranlable, à vérifier l'évident. Nous avons établi le caractère général des grands traits et des larges effets d'une œuvre ou d'un homme, nous n'avons jamais prétendu réduire à l'unité leurs répercussions innombrables. Quelques-unes sont surprenantes, et il le faut bien 1 Les autres étonneraient si elles eussent été différentes. De sensibles lectrices de Rousseau, dégoûtées du dessèchement voltairien, ont été ramenées à la religion ? Des lecteurs agités de sa mélancolie ont fait retour à la tradition? Les restaurateurs d'un catholicisme sentimental ont tiré parti de cette âme inquiète ? Les avocats de Louis XVI, le Roi lui-même ont emprunté à ce maître du pathétique quelques-uns des éclats de leur émouvante défense ? Eh ! bien, après ? Qu'est-ce que cela prouve contre la qualité dissolue et dissolvante de l'ébranlement de Rousseau ? Par bonheur, il ne suffit pas de lire un écrivain ni même de le subir pour être enchaîné à tout son système et se trouver imbu de toutes ses passions. Ce qui était uni en lui vécut délié chez les autres. Le contraire eût-il été possible? Tel écolier prit chez Rousseau ses fureurs révolutionnaires, mais, fidèle à l'ancienne rhétorique,

les développa très classiquement. Un autre emprunta la couleur et la fièvre de son Romantisme pour prêcher la Contre-Révolution. Qu'est-ce que cela infirme d'évidences déjà acquises ? Ces interférences sont le paradis des sophistes, mais, dans un esprit droit qui regarde avec calme, les mêlées d'influence n'ont rien d'inattendu : telle est la loi du monde, tel est le sort commun. De Rousseau ou d'autres, une musique, une doctrine ne sont pas insécables, les auditeurs divers les dissocient au gré d'impressions et de circonstances. Rousseau qui a mordu sur des âmes poméranieûnes et scythiques mordit aussi sur des êtres ornés de tout ce que la culture et la religion avaient produit de plus exquis. Comment les simples et les civilisés auraient-ils réagi de même manière ? Nous devons pourtant les classer dans la même postérité, et le nom de Chateaubriand y rencontre celui de Kant et de Schiller. Cela n'empêchera pas de nous souvenir des autres hérédités d'un Chateaubriand : la critique la plus aiguë du fanatisme shakespearien, ce n'est pas Voltaire qui l'a faite, c'est Chateaubriand, et la plus intelligente définition des femmes du théâtre classique a été donnée aussi par Chateaubriand : « Shakespeare n'a qu'un type pour ses jeunes femmes, toutes « si jeunes qu'elles sont presque des enfants... N'allons pas « comparer ces Délie de Tibulle, ces Chariclée d'Héliodore aux « femmes de la scène grecque et française, soutenant à elles « seules le poids d'une tragédie l. » Ceci fait voir que les déportements de l'enfanl sublime avaient rendu « le Chat » sensible et irritable, irritation fécondée par un grain d'envie : cet initiateur du goût romantique n'en révèle pas moins dans une telle page ses fortes assises classiques, tout aussi clairement que ce défenseur de la légitimité accusa autre part ses préférences de principe pour l'anarchie.

Les hommes ne sont pas des blocs. Néanmoins, plus complexes, variées et mouvantes apparaissent ainsi la nature et l'histoire, plus il reste frappant et significatif qu'en des heures de crise où l'événement qui les juge distribue aux esprits leur rang et leur fonction, les causes vivaces de la Révolution littéraire et de la Révolution politique, envolées autrefois de la même tête chantante, aient germé, aient fleuri, aient fructifié,

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