Essai sur la littérature anglaise
PRÉFACE DE i/ÉDITION DÉFINITIVE 11
à peu près simultanément. Il suffit très souvent que l'une se présente, les pointes de l'autre apparaissent : la première Révolution a fait fermenter le Romantisme, et le Romantisme, à son tour, a inspiré nos autres Révolutions. Les jeunes écrivains d'avant 1830 en fournissent un bon exemple ; leur goût littéraire, les éloignant des mœurs et des idées classiques, ébranla leur fidélité à la royauté établie ; à peine commencé, le gouvernement de Charles X provoquait leur aversion, qui ne cessa de croître, Juillet les exauça ou les délivra. Des insurgés, contemporains de cette évolution plus ou moins glissante, ont pu l'ignorer: mais on ne voit jamais très bien ce dont on est trop près.
Contre-épreuve de cette ancienne vérité : soixante ans plus tard, lors de la création de l'École Romane de Jean Moréas, la critique du Romantisme tendit à la critique de la Révolution. C'est que les dégâts opérés dans l'art avaient aidé à sentir, à comprendre et à situer les maux infligés à l'ordre public. Comme la décadence des lettres avait incliné à admettre la décadence de la patrie, la belle technique renaissante faisait aspirer à d'autres reconstructions que celles de la langue et de l'art. La langue outragée, le rythme torturé, ce royaume des mots où la subversion engendrait l'ataxie faisaient penser aux subversions nées d'autres divisions cruelles. Sœur légitime de ce que les philologues appellent « le langage individuel », une littérature individualiste tendait à supprimer tout autre lecteur que l'auteur : comment n'eût-elle pas attiré l'attention sur le système social qui oppose le citoyen à l'État et, au nom d'un État meurtrier de lui-même, provoque tour à tour aux fureurs de l'insurrection et aux torpeurs de l'indifférence civique ?
En remontant de cause en cause sur deux ou trois pentes parallèles, on retrouvait sur chacune d'elles le même corps d'idées fausses aussi inhabitables à l'esprit humain que pernicieuses et funestes au genre humain. Les mêmes termes devaient donc servir à les qualifier, les deux vocabulaires de la critique et de la politique fusionnant et se complétant : liberté divine du Mot, liberté souveraine du Citoyen, égalité des thèmes verbaux ou des éléments sociaux, vague fraternité créant le « droit » de tous et leur droit à tout. Ces formules rentrant les unes dans les autres se passaient leurs métaphores en véri-
fiant à rebours celles de la Réponse à un Acte d'Accusation:
J'ai dil aux mois : Soyez république, soyez La fourmilière immense, el travaillez, croyez...
La grande erreur politique, enfin reconnue, illustrant l'erreur esthétique, devenue éclatante, celle-ci servait à son tour à mieux voir celle-là. Libre aux industriels que cette vérité inquiète et embarrasse, sans qu'ils puissent la contester, d'en accuser confusément un esprit de parti qui n'est qu'en eux. Ce n'est pas de ma faute, disait déjà Fustel, si les choses ont un ordre ! Je ne fais que le montrer.
Il faut que tout le monde vive, même l'imposteur, le parasite et le charlatan. Mais qui regardera la double nappe de lumière jaillie de ces plans confrontés en sentira la vérité indépendante de toute personne. Le service actif des idées n'a dépendu chez nous que d'elles. Sont-elles vraies ? Sont-elles fausses? Aujourd'hui, comme en 1898, l'auteur de ces études peut redire qu'il se préoccupe d'avoir raison.
IL Liberté et poésie
Romantisme est Révolution. Cet enfant de Rousseau met en bas ce qui était en haut, et inversement. Tel est le caractère auquel il se fait reconnaître. Mais jadis, il lui suffisait de se nommer, il était synonyme d'avancement et de progrès. Aujourd'hui ses avocats ne peuvent plus se contenter de définir tout bouleversement comme un bien en soi. Ils sont réduits à faire valoir que leur révolution littéraire et morale fut une révolution heureuse : elle retrouva la nature, inventa le peuple, rétablit la naïveté des passions, découvrit ce qu'il peut y avoir de charme d'innocence et de fécondité dans l'ignorance et dans le manque d'éducation. Avant le romantisme, il était, paraît-il, impossible d'aimer les jardins qui sentent le sauvage. Tout était apprêté, ruelle, salon et jargon. Le naturel était proscrit, la vérité honnie. D'après ces contrefaçons de l'histoire qui dénaturent le problème pour éviter de le résoudre, Phèdre ni Rérénice ne peuvent élever un soupir de leur cœur sans qu'il soit titré romantique ; le discours du Paysan du Danube devient romantique par les mêmes principes qui annexent
Pascal ou Virgile à l'évangile de Rousseau. Cela rappelle l'aventure d'un certain sculpteur qui faisait aux dieux et aux héros des yeux démesurés ; des amis charitables le menèrent devant la Pallas poliade : — Vous voyez bien, s'écria-t-il, comme elle a des yeux, elle aussi !... Ce romantique incorrigible ne se rendait pas compte qu'ils étaient à leur place.
Les prétendues inventions du romantisme existaient fort bien avant lui. Son œuvre a consisté à les changer de lieu pour leur donner en tout la première ou même l'unique importance. C'est ainsi que Thersite n'avait pas été ignoré d'Homère et de ses homérides : l'esprit de la Révolution ou du Romantisme a tendu seulement à le préférer à Ulysse, à Achille, à Hector, à Priam: Don César, Triboulet, Jean Valjean, le Satyre ont reçu de l'art romantique non l'existence mais la mission expresse de détrôner l'Olympe. Le retour à la vérité ne sera point de les proscrire, mais de les remettre à leur rang.
On insiste : en tant que révolutionnaire, insurgé contre les classements, qui sont tous arbitraires, le romantisme met les choses et les êtres où il lui plaît; son principe le veut, qui est la liberté.
Il faudrait toujours demander : liberté de qui et de quoi ? Mais, nulle part, l'esprit romantique et l'esprit révolutionnaire ne s'accusent aussi clairement que dans l'idée qu'ils se sont faite de la liberté. Il convient d'examiner avec quelque détail ce que c'est que la liberté en art. Cela fait voir qu'ils l'ont pensée et pratiquée à faux.
L'esprit classique avait enseigné que l'artiste est libre par la puissance sur la matière, par l'habileté à manier des outils, la connaissance profonde et l'observation aisée des préceptes de l'art, enfin par la vigueur, l'abondance et l'essor des idées qui le meuvent et qui le mènent. L'artiste est libre, en ce sens qu'il fait ce qu'il veut. Mais il ne le fait pas comme il veut. Là, sa liberté est bornée par les lois de son succès ou de son échec. Tous les formulaires de l'art professent cette liberté, mais énoncent ces conditions. Chanter, c'est ordonner les cadences, régler les rythmes par lesquels délivrer son âme et sa voix. Mais du fait qu'on se plie aux mesures du pur esprit, l'on quitte et l'on repousse l'attraction la plus corporelle :
Nunc pede libero Pulsanda lellus.
Le lyrique admirable qui, dans ce petit air à boire, faisait probablement une allusion rapide aux mystères secrets de toute poésie1, a dit plus explicitement :
Picloribus alque poelis Quidlibel audendi semper fuit œqua poleslas.
Et cette liberté, c'est la liberté du bonheur ; le même critiquepoète conseille à ses frères de tout oser, fors ce qui ruinerait l'audace ; il les convie à tout peindre, excepté ce qui décomposerait la peinture :
Sed non ut placidis coeanl immitia, non ut Serpentes avibus geminenlur, ligribus agni...
Dans un poème qui porte en épigraphe les mots «audendum est » et ne cesse de provoquer le génie à user hardiment de toutes les libertés, André Chénier traduit la restriction d'Horace :
Osons...
Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon,
Blesser la vérité...
Ce n'est pas entasser sans dessein et sans forme
Des membres ennemis en un colosse énorme,
Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,
A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers,
Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante
Hérisser du lion la crinière sanglante.
Donc, d'après deux esprits créateurs et puissants, la liberté d'invention de l'art trouve sa limite normale dans la nature des choses réelles, qui est leur vérité, dans la mesure des possibles, qui est leur raison. Une fable a son réalisme. Une fantaisie, sa logique interne. On peut dire du poète comme la fée de Mistral :
O, tout ço que soun iue lèn A bel èime V aparlèn
La fée pourrait dire bien davantage. Ce que tient le poète passe tous les trésors que des yeux mortels peuvent contenir. Il dispose du temps, il se rit de Fespace. Toutes les couleurs et
1. Un autre écrivain de la grande race lyrique, dit : « Soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l'étendue de la prose, soit que, resserrée dans la mesure du vers, et plus libre encore d'une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poésie.... » Bossuet. Discours de réception à l'Académie française.
les formes des réalités sont à lui, comme tous les royaumes de l'imagination pure et simple. Mais cette fée se garde bien de lui chanter qu'il est à lui seul sa règle et sa loi : en l'émancipant de la sorte, elle le ferait déchoir à plaisir. Pourquoi ? Parce que, justement, sa supériorité est engagée sur un point où l'obéissance le sert.
En effet, son honneur et sa gloire ne tiennent essentiellement ni à la finesse, à l'ampleur ou à la vivacité de ce qu'il voit ou sent, ni à sa faculté d'être agité d'émotions vives, ni même à ce tumulte d'images qui fleurissent de sa chair, de son cœur et lui montent jusqu'au cerveau. D'autres esprits pourraient l'égaler ou le passer sous tous ces rapports. Son privilège vient de ce que seul il se communique: l'émoi de l'âme aspire en lui à une création, par les moyens qu'il sait, dont il s'est rendu maître, qui ne servent de rien sans lui mais qui existent indépendamment de lui. Il n'a pas inventé les prescriptions de sa technique, elles ne procèdent pas de sa volonté, mais, pour une part, de sa nature, qu'il n'a pas faite, pour une part plus vaste, de la nature de l'esprit et du monde qu'il n'a pas créés. Il doit donc s'y soumettre : comme le penseur pour penser juste, pour chanter juste, lui, chanteur. Il peut perfectionner et il perfectionne son art, comme un bon ouvrier son outil : il ne saurait le faire sans se conformera ces intimes lois qui président à l'échange des pensées et des sentiments entre créatures humaines, à l'ordre et au matériel du langage qui est en vigueur dans les races dont il est né. Sa naissance qui l'a fait poète est ainsi l'origine de quelques-unes des sujétions et des servitudes qui le grèvent s'il veut la gloire et le bonheur. Il reçoit sa tribu, sa langue, son métier, l'ascendance et la tradition de l'un et de l'autre, comme il a reçu la distinction de son cœur, la noblesse de son goût et de son génie. Les traits qui le limitent sont aussi ceux qui le configurent. A les aliéner tous pour de la liberté, il sacrifierait plus encore que ce qu'il a : tout ce qu'il est. Il y perdrait ce qu'il a la mission de faire.
Car la structure de son nom donne son signe exact. Il est celui qui fait quelque chose avec ce qu'il sent. Les autres n'en font rien que le vulgaire usage pour vivre et pour mourir. Il s'agrégerait au vulgaire s'il gardait pour son cœur les délices
et les transes que son esprit subtil excelle à recueillir et à raffiner. Quand de belles visions jaillissent de ses lèvres et qu'un tissu de paroles d'or livre son âme aux autres, mais le rend intact à lui-même, plus libre, plus pur et plus fort, ni la félicité intérieure qui le récompense, ni la sombre inquiétude qui l'agitait, ne qualifient essentiellement sa nature. Il n'est pas né pour être tel ou tel, ni pour avoir telle ou telle joie, il est né pour faire ceci et cela. L'activité en vue de l'œuvre est le signe de son destin.
Ce que fait le poète, chacun voudrait le faire. Il sait le faire, lui. Le beau don, le talent heureux enveloppent déjà science. Science belle et gaie qu'il a dû acquérir et a pu compléter parce qu'il y était apte, ce qui n'est pas donné à tous, mais qui préexistait, ce qu'il ne doit pas oublier. Il s'est ainsi ouvert les routes qui mènent au but. Il s'est ainsi garé des autres. Il a distingué du regard ce qu'il doit faire et éviter. Dès lors, s'il assemble et compose, le composé, au lieu de se dissoudre, tient. Il chante, et le choix de ses syllabes sonores, son évocation successive d'idées distinctes, au lieu de tomber dans le vide ou de rouler à l'aventure, comme des gouttes d'eau, écrivent, dans l'esprit qui le lit ou l'écoute, les traits brillants, les couleurs vives, l'ordre émouvant d'un monde nouveau. Par la grâce de son action, par un jeu de mystérieuses affinités, par la vertu des alliances et des associations provoquées, son rêve émigré et court stimuler chaudement le rêve des autres. Des êtres inouïs s'élancent à sa voix, qui vont plaire, charmer, passionner, telle étant la merveille de leur nature : nos peines et nos joies y sont endormies en secret.
Le poète a choisi ce qui lui convenait pour cette mise en œuvre ; au sens juridique, son choix était absolument libre : mais, comme il est heureux ou est malheureux, comme il réussit ou échoue, l'effet du choix ne l'est pas ; il est viable ou non, durable ou non, capable ou non d'émouvoir les sentiments qu'il veut susciter. De ses combinaisons de poète, les unes étaient voulues par la forme, la matière, le mouvement, la composition essentielle des choses, d'autres en étaient rejetées, le sont et le seront pour la même raison. On ne dresserait pas le tableau synoptique de ces élues et de ces damnées. Toutefois, la déplaisante ou la discordante, la belle ou l'agréable semblent con-
naître le sens de leur destinée ; elles semblent posséder en quelque manière des voix aiguës ou basses pour faire sentir au cœur du poète leur adhésion ou leur résistance à l'hymen et lui jeter distinctement le « oui » ou le « non », encouragement, aiguillon, ou murmure d'un invisible frein. Ces stimulants, ces freins composent-ils un critérium infaillible ou définitif? Pour courir les beaux risques qu'aimait et conseillait Platon, le poète peut, certes, oser braver l'obstacle et jouer la difficulté : mais c'est son affaire. Affaire de force, de ruse et, l'on y revient toujours, de bonheur. Car le succès prononce. Et l'expérience millénaire n'est favorable ni à l'absurde ni au laid. Ils n'ont pas réussi. Si l'industrie humaine excelle à se frayer la route « par rame et par voile », il semble que ce soit entre des parois de diamant qui ne se laissent guère entamer ni rayer. La liberté heureuse est celle qui marie à l'entrain du héros une sagesse, une science, qui, en le limitant, le conduise et le serve : c'est l'art de la vie, c'est l'art même.
Leslibertés à découragersontdonccellesqui sont les ennemies de l'oeuvre, soit qu'elles l'empêchent d'aboutir, soit qu'elles la dissocient à peine formée. Si l'œuvre intéressée recevait la parole et donnait son avis, comme une déesse future, sans doute dirait-elle en définitive, conformément aux réactions de l'instinct vital: — «J'aime tout ce qui me fait vivre et je déteste tout ce qui me ferait mourir... » Les intérêts de l'œuvre sont seuls à consulter. Ils donnent au poète le droit d'associer à sa convenance toutes les sources d'enchantement, mais ils ne lui permettent aucune liberté de les corrompre ou de les troubler. Une liberté positive est ainsi accordée, une liberté négative est ainsi refusée sur les mêmes principes. Liberté de créer. Défense de dissocier. Tels sont les derniers mots de la réflexion et de la tradition en matière de Poétique. La liberté vaut par l'usage et par le fruit. Elle n'est due qu'au bien, et le mal est sans droits. Pourquoi ? Parce que l'un fait et l'autre défait le Poème1.
1. Ces réflexions étaient écrites et composées, quand j'ai lu dans l'Enquête des Marges, du 15 mai 1920, ces lignes de Barrés qui vont loin dans le même sens : « Chose étrange, au xix8 siècle, il est plus aisé de citer des noms immortels que des oeuvres qui ne périront pas, plus aisé de dénombrer les génies que les chefs-d'œuvre <>. C'est que la liberté romantique, si elle était favorable aux aises de l'artiste, ne consultait pas l'intérêt de l'œuvre d'art.