III. Nature et raison
Il est impossible de n'être pas frappé de l'analogie de ces formes de la liberté en art avec les libertés que donne ou refuse notre Politique classique. Politique fort riche en libertés de toute sorte. Politique qu'on ne peut nommer libérale, elle ne met pas la liberté au-dessus de tout, non plus qu'au principe de tout '. La liberté d'un Etat le rend indépendant de ses voisins, mais elle le soumet aux lois tutélaires de la force, du travail fructueux, de la justice et de la paix, à l'intérieur. La liberté des compagnies, corps et groupes distintes qui le composent consiste à rester maître de leurs règlements : cela ne peut pas être la liberté de se décomposer par des luttes désordonnées. Enfin, la liberté des citoyens, suivant leurs conditions diverses et dans leurs services variés, propose à chacun d'eux le régime qui sied à ce qu'il veut et doit faire : incapable de les autoriser à se débander sans contrôle, elle est la faculté de s'assembler contre les forces de mort, la faculté de se défendre contre les puissances de dispersion.
Par contre, la liberté politique des révolutionnaires jette sans distinction un appel uniforme à la libération générale de tous les éléments, supposés pareils et égaux, Etats, Compagnies ou personnes, sans tenir compte de leurs fonctions différentes. Le niveau de cette liberté indéterminée a dû être placé si bas que les hommes n'y sont plus désignés que par le titre d'un caractère qu'ils ont en commun avec les plantes et les animaux : l'individualité. Liberté individuelle, individualisme social, tel est le vocabulaire de ces doctrines de progrès. Il est bien ironique ! Car enfin un chien et un âne sont des individus, une pousse d'avoine est un individu. Comme il est naturel, la cohue des « individus » désorganisés admettra volontiers de l'esprit révolutionnaire ses promesses brillantes de puissance et de félicité: mais, si la foule y croit, la raison les conteste, et l'expérience se charge de les démentir. La raison prévoit que la vie générale s'abaissera quand l'individu effréné verra patronner par l'Etat sa funèbre liberté de ne penser qu'à soi et de ne vivre
1. Je renvoie sur cet article à mon opuscule : Libéralisme et libertés, démocratie et peuple. Il est recueilli dans le volume La Démocratie religieuse, p. 393-401.
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que pour soi. La postérité qui paiera vérifiera ce pronostic très motivé. Ainsi, sur un plan voisin, l'intelligence critique aura contesté les ambitions de la liberté romantique, et l'histoire littéraire en reconnaîtra les mauvais effets sur le poète et sur son ouvrage : asservissement, décomposition.
Tel est, en art, en politique, le double accord de la nature et de la raison ; la critique et là logique, l'histoire et la philosophie loin de se contrarier se secourent. Nous avons eu à insister autrefois sur ce point. Des influences étrangères, principalement anglaises, exercées en sens inverse sur l'esprit conservateur français, tendaient à représenter les principes de la Révolution comme l'expression du rationnel et les principes de la Réaction comme la voix des réalités naturelles. La raison abstraite s'était trompée. L'expérience, ayant vu clair sur le concret, rectifiait l'erreur de l'esprit : sa rectification devenait le triomphe du sens pratique, l'erreur mentale ayant été la fille de la théorie pure ! Cela revenait à dire que toutes les théories étaient fausses, toutes les généralités malfaisantes. Nous avons rejeté d'un même cœur ce système contradictoire et refusé d'exclure les idées parce qu'elles sont des idées. Le refus porte également sur la thèse gratuite qui rend gloire et honneur à « l'idéalisme » sans définir lequel, admettant tout système d'idées quelconques sur la simple apparence qu'il s'oppose au réel. En effet, la réalité et l'idée n'ont rien d'opposé ni d'incompatible. Il y a des idées conformes au réel, ce sont les idées vraies ; il y a des réalités conformes aux plus nobles idées, ce sont les choses saintes et les personnes grandes. S'il y a une opposition qu'il vaille la peine d'instituer, c'est celle des idées vraies et des idées fausses, des réalités bonnes et des mauvaises. Personne de sensé ne condamnera donc les idées révolutionnaires parce qu'elles sont abstraites ou parce qu'elles sont générales. Dissipons cette confusion.
Le caractère abstrait et général de ces idées leur vaut un reproche légitime, qui est tout différent. Lorsque, agacé d'entendre toujours parler de l'Homme, de ses droits et de ses devoirs, le premier de nos philosophes politiques protestait avoir connu des Français, des Anglais, des Allemands et des Russes, mais n'avoir rencontré l'Homme abstrait nulle part, sa juste boutade dénonçait l'erreur de méthode commise par
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des législateurs qui avaient cru régler les destinées d'un peuple avec des aphorismes qui ne s'appliquaient pas à lui. La Politique n'est pas la Morale. La science et l'art de la conduite de l'État n'est pas la science et l'art de la conduite de l'Homme. Où l'Homme général peut être satisfait, l'Etat particulier peut être déconfit. En bayant à ces « grues ' » métaphysiques, en élaborant ces Nuées, le Constituant a passé à côté du problème qu'il s'était chargé de résoudre. Il battait la campagne, et la suite l'a bien prouvé.
Mais, s'il pesait dans la balance ce qui n'était justiciable que du boisseau, il se trompait aussi, une seconde fois, dans l'usage de sa balance, car les poids qu'il il mettait étaient faux. Du point de vue de la raison qu'elle invoquait, les idées générales de la Révolution sont à l'antipode du vrai. Si, pour la Constitution de la France, l'on tenait à parler du type idéal et absolu des hommes, il ne fallait pas écrire à leur sujet, comme à l'article 1er de la Déclaration, qu'ils naissent et demeurent libres et égaux en droit. « Quoi ! » s'écriait Frédéric Amouretti, « à l'âge d'une minute, ils sont libres - ! » — Et, selon la logique de la thèse, à ce même âge aussi libres que père et mère !
De même, si à propos de la société concrète dite France, l'on tenait à raisonner de la société politique en général, il fallait éviter de tenir le groupe social pour une « association » de volontés ayant pour « but » la « conservation » de « droits » (comme le veut l'article 2 de la Déclaration) attendu que la société préexiste à la volonté de s'associer, que l'homme est en société avant même de naître, et que les droits de l'homme ne sont pas imaginables avant l'existence des sociétés. L'affirmation contraire, démentie dans la nature, est inconcevable en raison. Le rédacteur de tels articles a aligné les mots sans en éprouver le sens. Il n'y a rien de plus irrationnel.
Il n'est pas rationnel non plus que tous les hommes commandent et que tous soient souverains : cela forme encore une de ces contradictions dans les termes, qui sont le type de l'irrationnalité la plus pure. Il n'est pas rationnel que les hommes réunis élisent leurs chefs, car ceux-ci doivent commander et