III. — L INDEPENDANCE DU MOT
Si, au lieu de le définir par ses origines ou par ses intentions, on analyse les effets littéraires du romantisme; si l'on se rappelle qu'il désapprit aux écrivains tout art de composer, qu'il nivela profondément les éléments du discours, qu'il plaça le Mot sur un trône, qu'il chassa la beauté au profit des beautés, ces malheurs se retrouvent, à des degrés divers, dans les livres que nous venons de citer et d'extraire. La moins touchée à cet égard, Mme de Régnier encore, ne fait pas toujours exception. Mais l'habile calligraphie parnassienne de Mlk Renée Vivien ne lui a point donné le moyen de construire seulement une strophe complète. Et toutes quatre excellent au chef-d'œuvre du romantisme : les vocables reçoivent ce poids matériel, cette valeur physique, ce ton, ce goût de chair qui, de nécessité, ralentira le mouvement, mais augmentera la puissance de suggestion.
Ainsi se réalise le composé le plus sensuel et le plus capiteux qui se puisse obtenir avec de l'encre et du papier. Chez l'une, les mots, qui lui sont arrivés parfumés et coloriés par ses prédécesseurs', deviennent sensibles au toucher des papilles de notre main. Une autre, en les faisant entrer dans des combinaisons trop neuves, les fait aussi hurler entre eux de se voir accouplés : les tons juxtaposés qui déchirent l'oreille frappent l'imagination et s'imposent au souvenir. Enfin, pour une troisième qui est la plus folle du Mot, non seulement en art, mais
1. Toute l'école de 1882 a vécu sur la théorie du mot-couleur, du mot-parfum, du mot-chose, qui est elle-même la conséquence de la théorie du mot-Dieu, nomen numen, que Victor Hugo enseigna quarante ans plus tôt : Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. Cet être vivant , s'émancipa par le romantisme des liens de la raison et même de la signification Après Hugo, avant M. Ghil, Arthur Rimbaud avait établi une gamme de la coloration des voyelles A noir, corset velu...
dans la sensation des passions de l'amour, le mot est employé aux caresses d'un sens nouveau.
Sabine de Fontenay pousse la sensualité verbale à un degré voisin de l'hallucination, mais l'auteur réussit à en faire admettre le paroxysme.
Où — s'écriait-elle, en se tenant la tète comme devant un danger, un accident, — où, dans quelle portion de l'air puis-je goûler la forme délicieuse el mouillée de certains mots que tu dis !
Gardons-nous cependant de prendre ces lignes pour un cri de passion. Elles découlent d'une Poétique secrète.
— Vous aimez beaucoup le mot « cœur » ?
— Oh ! oui, avoua-t-elle, n'est-ce pas ? C'est le mot charnel et sensible, le mot rond dans lequel il y a du sang.
Et le mouvement de ses mains modelait ses phrases.
Voilà le dernier cercle de la méprise. Il fallait y tomber du moment que l'on se mettait à écrire dans la seule intention de se traduire, soi. Dupe de soi, il faut être dupe du mot. On veut sentir tout ce qu'on est; on veut nommer tout ce qu'on sent. On est donc amené à sentir bien au delà de la normale.
Folie, névrose est vite dit. Des pathologistes superficiels pourront seuls s'en tenir à ce diagnostic. Si l'on veut bien étudier les antécédents de la névrose, il faut relever là l'aboutissement nécessaire des fortunes du mot, depuis Hugo et Lamartine jusqu'à Verlaine et Mallarmé.
D'élément subordonné à la syntaxe, le mot est devenu, avec le romantisme, élément principal. Chez Mallarmé, les mots s'arrangèrent sur le papier d'après leurs attraits mutuels et leurs exclusions réciproques : affinités, appels, contrastes purement mécaniques, qui n'exigeaient aucune opération de l'esprit du poète, ni son choix, ni son jugement : seule opérait la faculté élémentaire de sentir et d'associer spontanément les images.
Les théories esthétiques de Mallarmé auraient pu s'appliquer sans réserve pour une espèce d'animaux à laquelle eussent fait défaut les facultés supérieures de l'intelligence. Pour des hommes complets la gageure est plus difficile. Les disciples de Mallarmé n'ont jamais été bien ardents, ni bien exacts à se
mutiler de la sorte. Ils avaient conscience de la futilité du jeu. Peut-être sentaient-ils qu'à trop vouloir rétrécir l'enceinte de l'âme, on la diminue en effet.
La jeune école féminine est moins prudente. Avec raison. C'est un plaisir de femme que d'assortir les mots comme des étoffes. De subtiles analogies de sentiment et de sensation, mal démêlées ou conçues fugitivement par les rudes esprits virils, sont au contraire ici éléments naturels, quotidiens, de la vie de l'âme. On reprochait aux mallarmistes d'autrefois de se montrer scandaleusement féminins : ces mallarmistes d'aujourd'hui le sont très légitimement. Une seule différence : elles ne se résignent guère à l'obscurité du sens. La plus absconse veut être lue, comprise, approuvée. Elle écrit pour un public, et aussi large que possible. Les nerfs, la sensation, fort bien ! mais jusqu'au point où l'expression de la nervosité ferait le désert autour d'elle. C'est pour communiquer, bien plus que pour penser, que le langage, écrit ou parlé, fut donné aux femmes *. La société avant tout ! Par là peut-être le romantisme féminin se corrige-t-il ; ce qu'il a de trop particulier se généralise. Je crois que c'est aussi par là qu'il se propage et qu'il gagne de nouveaux sujets à sa déraison.