‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 70 sur 112 · IV. L ANARCHIE · texte numérisé non relu

IV. L ANARCHIE

La révolte individuelle, une fois reconnue, sous le nom d'originalité, pour principe d'art, a déterminé une anarchie beaucoup plus profonde.

Le sentiment devenu guide, la sensation faite règle, et les tendances excentriques adoptées ainsi par l'imagination ont été si bien pratiqués dans le romantisme qu'on en arrive à

1 . Elles tendent à introduire dans la République des lettres une politesse charmante. L'une d'elles voyage, et ne peut signer la dédicace des exemplaires qu'elle destine à la critique. En pareil cas, nous prions l'éditeur de glisser notre carte de visite dans les premiers feuillets de chaque volume. Il y avait bien un bristol dans notre exemplaire d'Horizons, mais il portait toutes sortes d'aimables choses : Madame L. Delarue Mardrus, en voyage, regrette de ne pouvoir dédicacer et signer ce volume. Adresse chez l'éditeur. » C'est d'un million de petites choses pareilles que se fait le progrès des mœurs.

prendre pour synonymes les deux mots de romanesque et de romantique. Cependant, les choses sont différentes. Il est des têtes romanesques, et qui sourient à leur roman, mais qui, toutefois, prennent garde de ne pas se tromper sur la valeur de ce qu'elles font. Elles se savent entraînées, elles ont du plaisir à l'être, mais elles se l'avouent et ne se flattent pas de se dominer quand elles subissent. La volonté expire, soit! la raison est absente : elles ne parlent pas raison. Elles ne refont pas la morale pour la mettre au degré de leur emportement. La sensibilité romantique est tout autre. Son caractère est de se croire et de se dire la règle de tout. Romantisme, en fait de passion ou de style, ne signifie donc pas exaltation. Un langage romantique n'est pas nécessairement un langage passionné ; on peut se passionner sans aucun romantisme, comme on s'en convaincra en ouvrant, n'importe où, quelque sermon de Bossuet. Très précisément, le romantisme naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction à laquelle elle est étrangère et, non contente de sentir et de fournir à l'âme ces chaleurs de la vie qui lui sont nécessaires, se mêle de lui inspirer sa direction. L'humeur, alors, n'est plus humeur; non plus caprice, le caprice : tous deux sont des systèmes, et faux. Les esprits conduits à professer ce système croient ou font croire qu'il existe, au fond de chaque sensibilité particulière, un principe puissant d'unité et d'ordre. Aussi font-ils de leur personne le juge de leur destinée, et de leurs traits particuliers up modèle philosophique.

C'est ce que Rousseau ne dit pas, mais ce qu'il insinue très clairement, en tête de ses Confessions :

Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.

Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus...

Je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le Souverain Juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien, le mal avec la même franchise.

Ce ton d'autorité qui sacre « le bien » et « le mal » comme émanations également divines du moi inaugure la morale du romantisme. Soyez bon, ou mauvais, mais « avec franchise » vous-même. La personnalité sincère, tout est là!

Voilà donc le système. M"c Renée Vivien, dans son art et dans sa morale, s'y jette à corps perdu. Elle a dessiné son jardin avec le seul souci de n'y rien mettre que de sien et, depuis la statue de l'Excentricité jusqu'à celle du Mal, ni les images de la mort, de la décrépitude et de la maladie, ni les sensations des voluptés les plus douloureuses ne l'ont découragée. Mme Mardrus, moins tragique, non moins méthodique, s'appliquait, dans ses vers de jeune fille, à faire valoir ce qui définissait et isolait son être. Le même accent de confession reparaît, mais beaucoup plus âpre, dans la Nouvelle Espérance. Un prêtre catholique pourrait l'interpréter sans invraisemblance comme la nostalgie des sacrements. Cette âme, dirait-il, ne s'offrirait pas aussi nue sans l'obscur sentiment qu'avouer c'est se racheter, souffrir c'est expier et pleurer c'est se repentir. Mais je ne trouve nulle trace d'expiation ni de repentir dans ce livre. Le désespoir en est très pur : sans horizon, ni perspective, il aboutit droit à la mort. Pas une phrase, pas un mot qui fasse soupçonner la moindre confiance en un juge surnaturel ni dans quelque amitié céleste. Pour tout Dieu, Sabine de Fontenay a son amant, ou plutôt son amour, ou plutôt elle-même, ou plutôt une étincelante minute d'intensité et de frénésie pour son moi. La sensibilité saturée aspire à finir. Elle a atteint le bord du cercle qui l'environne, tout ce qui peut s'éprouver du monde est souffert et goûté. Bulle écumeuse ou sphère en flamme, le moi crève et se rompt. Puisque cela n'est plus et que ceci n'est pas, que peut-il subsister au monde ? La mélancolie romantique s'explique tout entière par ce terme mortel assigné au Sentiment maître de l'âme.

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