Voir mou Enquête sur la Monarchie
des chefs élus sont mal obéis ; l'autorité élue est un organe qui, naturellement, ne répond pas à sa raison d'être, c'est un organe absurde avant d'être caduc. Il n'est pas rationnel, il est contradictoire que l'État fondé pour établir l'unité entre les hommes, unité dans le temps (la continuité) unité dans l'espace (l'accord) soit légalement constitué par les compétitions et les divisions des partis, qui sont essentiellement diviseuses. Toutes ces conceptions libérales et démocratiques, principe de l'esprit révolutionnaire, reviennent au carré circulaire sinon au cercle carré.
Il ne faudrait pas croire que le cristal de la raison ne les ait pas discernées et décomposées dès le premier jour. Leurs premiers critiques ne furent pas de simples praticiens choqués dans leur sentiment de la politique et de l'histoire. Bons esprits vigoureux et nets, les Rivarol, les Maistre souffraient de l'absurde comme absurde ; la déraison libérale ou jacobine leur fit présager les désastres ; l'erreur, la catastrophe.
Ce qu'ils ont dit s'est accompli, et la catastrophe est venue. La légalité révolutionnaire a dépeuplé les familles, la centralisation révolutionnaire a tué la vie locale, le régime électif a boursouflé et rompu l'État. Tandis que l'affaiblissement des arts de la paix amenait le fléchissement de l'économie générale, cinq invasions de plus en plus dures ont montré dans la défaite et dans la victoire, en dépit d'immenses sacrifices de la nation, l'entière incapacité de l'Esprit et de l'État nouveaux. Des trois idées révolutionnaires que nous avons inscrites sur nos murs, la première, le principe de la liberté politique, constitutif du système républicain, a tué le respect du citoyen, je ne dis pas seulement pour les lois de l'État qu'il considère comme de banales émanations d'une volonté provisoire (comme l'est toute volonté) mais aussi et surtout pour ces lois profondes et augustes, leges nalœ, nées de la nature et de la raison, où les volontés du citoyen et de l'homme ne sont pour rien : oublieux, négligent, dédaigneux de ces règles naturelles et spirituelles, l'État français perdit prudence, exposé ainsi à fléchir.
La seconde des idées révolutionnaires, le principe d'égalité, constitutif du régime démocratique, livra le pouvoir au plus grand nombre, aux éléments inférieurs de la nation, producteurs moins énergiques et plus voraces consommateurs, qui font le moins et manquent le plus. Découragé, s'il est entrepre-
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nant, par les tracasseries de l'Administration, représentante légale du plus grand nombre, mais, s'il est faible ou routinier, encouragé par les faveurs dont la même administration fait nécessairement bénéficier sa paresse, notre Français se résigna à devenir un parasite des bureaux, de sorte que se ralentit et faillit s'éteindre une activité nationale où les individus ne sont pas aidés à devenir des personnes et les personnes étant plutôt rétrogradées jusqu'à la condition des individus en troupeaux.
Enfin, la troisième idée révolutionnaire, le principe de fraternité, constitutif du régime cosmopolite, imposa d'une part une complaisance sans bornes pour tous les hommes, à condition qu'ils habitassent fort loin de nous, nous fussent bien inconnus, parlassent une langue différente de la nôtre, ou, mieux encore, que leur peau fût d'une autre couleur ; mais, en revanche, ce beau principe nous présentait comme un monstre et comme un méchant quiconque, fût-il notre concitoyen, notre frère, ne partageait pas tous nos moindres accès de rage philanthropique. Le principe de fraternité planétaire, qui voudrait établir la paix de nation à nation, tourna vers l'intérieur de chaque pays et contre les compatriotes ces furieux mouvements de colère et d'inimitié qui sont secrètement gravés par la nature dans le mécanisme de l'homme, animal politique, mais politique carnassier. Les Français ont été induits à la guerre civile.
Ce n'est pas tout. Les mêmes idées, propagées et distribuées comme nôtres à tous nos clients dans le monde, causèrent à ces derniers d'assez grands torts qui retombèrent sur nous par la suite. C'est par nous que furent contaminées de biblomanie les heureuses contrées que soit l'Inquisition, soit quelque autre fortune avaient défendu de Luther. L'Espagne, l'Italie, les petites nationalités du Sud et de l'Orient, les autres peuples d'Extrême Asie ou de l'Amérique latine qui nous confiaient de tout cœur l'éducation de leur jeunesse et la direction de leur intelligence, en sont atteintes aujourd'hui, d'autant plus gravement, comme d'un virus tout nouveau qu'aucune inoculation préalable n'atténuera. Ces nations ont subi les conséquences de nos erreurs. Pendant que les idées révolutionnaires déterminaient en France leur triple anarchie, ces idées réputées françaises et qui ne l'étaient pas, ont fait longtemps régner parmi les clients de la France la conviction que notre rôle civilisateur ne consiste
qu'à répandre l'enseignement de l'anarchie. Cela gêne aujourd'hui nos efforts pour la propagande de l'ordre. Cela gêna pour répliquer au président Wilson quand il nous rapporta les idées de Victor Hugo.
Les dissensions de ces peuples nouveaux sont les échos des nôtres; leur faiblesse annonce la nôtre; car disposant d'un capital infiniment moindre que nous, ils apercevront plus tôt que nous les échéances de la ruine. Ils nous attribueront cette ruine, plus qu'ils ne nous attribuèrent ce qu'ils ont la bonté d'appeler leur progrès. Ils se donnent des constitutions impossibles : idées françaises ! Ils forment des programmes d'une absurdité idéale : idées françaises ! Ils ne conçoivent d'énergie civique que dans l'opposition et la sédition, ils attachent une majesté ridicule à l'idée de révolution : idées françaises ! Aux plus beaux lieux du monde, sous des cieux privilégiés, entre les ruines les mieux faites pour nous inspirer le regret, le désir de l'universelle composition ou le sentiment de l'universelle inégalité, à Athènes, à Florence, sur les eaux paisibles de Gênes, j'ai entendu des hommes dans la magnificence de l'âge où fleurit la raison et qui reproduisaient le pur type physique delà plus haute humanité, abonder en telles sottises funestes et blasphémer si cruellement toutes les conditions normales de la Prospérité qu'il m'en venait aux yeux les larmes de pitié. Les idées révolutionnaires avaient passé par là. Dans les tabernacles de l'ordre, elles ont fait régner, sous un pseudonyme français, l'anarchie et la barbarie.
Il y a pis encore. Parmi les nations aujourd'hui florissantes que leur intérêt bien compris a fini par détacher plus ou moins des barbaries dont elles furent le berceau, chez ces peuples qui, tout en paraissant attachés à la Réforme, ne s'administrent pas toujours à la protestante, beaucoup d'hommes de la dernière lie du peuple font profession de révoltés contre leurs institutions nationales. Ces sortes de factions, en quelque lieu qu'elles se forment, nous tiennent pour leurs complices et pour leurs docteurs naturels, autant que pour leurs protecteurs éventuels. Elles pensent nous honorer en nous attribuant la première responsabilité de leurs crimes et de leurs folies. Elles nous promettent avec jactance leur gratitude et leur concours à l'occasion. Cette sainte alliance des plèbes qui fonctionne depuis plus
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de cent ans en notre honneur, ne nous a jamais apporté d'autres profits que la réputation d'agitateurs perpétuels avec la défiance européenne qui en ressortait nécessairement. Les forts, les gouvernants, les seuls qui comptent à l'épreuve, s'écartèrent longtemps de nous comme de redoutables pestiférés ou de malheureux impuissants.
Quant au triomphe de la canaille révolutionnaire qui nous acclama, il tarda, et, quand il advint, ne nous apporta que l'oubli, la négligence et bientôt le mépris ouvert de nos anciens amis. Devenus puissants à leur tour, ils ne recherchent que l'amitié des puissants, dont nous ne sommes plus. Telle est l'histoire des relations de la France avec les insurgés une fois nantis. Cela se vit bien pendant la dernière guerre. Comme Bonaparte, Lénine, quand on l'eut mis à la tête de son pays, ne songea qu'à s'y maintenir en négociant son entente avec ceux qu'il jugeait les maîtres du monde. Il nous laissa donc seuls et, dans l'intérêt de son peuple comme dans le sien propre, se mit au mieux qu'il put avec nos ennemis. Tel est le cinquième bienfait des idées révolutionnaires : l'anarchie qu'elles sèment vaut aux Français l'inimitié du genre humain.
Cela était inscrit dans la formule même des principes nouveaux. Il était même si facile de le prévoir que, au nom de Lénine près, toute la page qui précède se retrouverait telle quelle dans un petit écrit d'il y a vingt-trois ans1. Mais, qu'est-ce que ce pauvre quart de siècle de nos prévisions auprès des anticipations magnifiques des plus sages contemporains de la Constituante ou de Napoléon ! Aucun effet n'était apparu et, sur le simple aspect des causes, sur le visage de principes invoqués, notre chaos d'épreuves et de ruines fut pressenti. Ces principes étant jugés faux en eux-mêmes, insensés dans leur application légale, leurs pernicieuses conséquences pratiques étaient annoncées clairement. L'esprit pur avait vu, il avait réagi. Avant et non après l'expérience, la raison s'était révoltée : a priori. Nous avons remonté par induction à la cause historique de nos malheurs, mais les calculateurs politiques qui avaient vu naître cette cause en avaient déduit la chaîne évidente de ces malheurs. Une si honorable vérité de fait doit être rappelée avec