‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 71 sur 112 · V. — LE GENIE FEMININ · texte numérisé non relu

V. — LE GENIE FEMININ

Cette dépression générale a conduit à écrire les mots de décadence et même de dégénérescence. Mots violents qui escomptent trop certainement l'avenir.

Au lieu de dire que le romantisme a fait dégénérer les âmes ou les esprits français, ne serait-il pas meilleur de se rendre compte qu'il les effémina ? Hugo lui-même, qui nous fut donné

pour le type de l'homme sain et de la nature virile l, n'échappe pas à ce caractère, si, au lieu de considérer le siège de la volonté et de la puissance, on prend garde à son tour d'imagination. Elle fut féminine, en ce qu'elle se réduisit à une impressionnabilité infinie. Elle sentit, elle reçut, plus qu'elle ne créa. Le génie de Hugo tient surtout au nombre et à la vivacité des sensations qu'enregistre sa mémoire et qui entrent en mouvement les unes par les autres. C'est le voyant, c'est l'entendant, par excellence. Il est donc mené par les sens. La manière dont il compose et distribue ses images ne saurait être comparée à la magnificence de chacune d'elles. La faculté par où se trahit la vigueur de l'esprit, le choix, est relativement débile chez lui. Ce style, cet élan de l'ordre intérieur, est dominé chez Victor Hugo par les sollicitations du vocabulaire. Ce sanguin ne fut, à cet égard, qu'un paquet de nerfs. Son génie verbal nous témoigne d'un mode de sensibilité aussi féminine que celle d'un lakiste ou d'un lamartinien. Mis au centre de tout comme un écho sonore, il achève la preuve de cette vérité que le Romantisme entraîna chez les mieux organisés un changement de sexe.

La transformation ne fut qu'intellectuelle pour Hugo. Pour d'autres elle atteignit au principe du sentiment et de la vie. Chateaubriand différa-t-il d'une prodigieuse coquette ? Musset, d'une étourdie vainement folle de son cœur? Baudelaire, Verlaine ressemblaient à de vieilles coureuses de sabbat ; Lamartine, Michelet, Quinet furent des prêtresses plus ou moins brûlées de leur Dieu.

Ni Ronsard, ni Corneille, ni Molière, ni La Fontaine, ni même ce tendre et lucide Jean Racine ne prêtent, par leur art, au travesti qui va si bien aux maîtres romantiques. Nous avons relevé à chaque instant les larcins de Renée Vivien ou de Lucie Mardrus aux Fleurs du Mal et aux Fleurs de bonne volonté. Mais, ayant pressé l'analyse, nous voici maintenant réduit à constater qu'elles ne taisaient guère que reprendre leur bien. Leurs modèles les avaient, plus ou moins, volées de sexe. Ils s'étaient mis à écrire et à penser comme il est naturel que pense

1. Comment M. Jean Carrère, dans ses Mauvais maîtres, a-t-il pu faire celte erreur.

et écrive une femme. Depuis qu'il retombe en quenouille, le romantisme est rendu à ses ayants droit.

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