VI. « LE PRESTIGE D ETRE BIEN SOI
On peut débattre à l'infini sur le point de savoir qui, de la femme ou de l'homme, accuse la personnalité la plus forte. Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'homme est, de beaucoup, le moins conscient. L'idée, le sentiment défini, l'image abstraite du moi ne se propose pas à l'intelligence virile avec autant de fréquence et de précision que dans un esprit féminin. Dire moi fait presque partie du caractère de la femme. Le moi jaillit à tout propos de son discours, non à titre d'auxiliaire, non pour la commodité du langage, mais "avec ce cortège d'impressions personnelles et caractérisées qui signifient très exactement : moi qui parle, moi el nulle aulre. Comme dit énergiquement la petite nonne du Visage émerveillé, le dernier livre de Mn,c de Noailles : « Moi c'est moi, et les autres sœurs sont les autres sœurs ! » Ne riez pas de cette admirable sentence. On n'a rien écrit de plus féminin. Dans le canon de la statuaire hellénique, les deux mains d'Aphrodite sont repliées dans la direction de son corps. D'un geste auguste et primitif, la vraie femme ramène à soi tout le ciel et toute la terre.
Les conversations impersonnelles, si communes entre les hommes qui sont hommes, peuvent être dites impossibles d'homme à femme et, bien plus encore, entre femmes. Le plus général des sujets ne manquera jamais de les jeter rapidement aux abîmes de leur personne singulière ou du privé d'autrui. Les raisons de ce caractère ne sont pas simples. Un philosophe féminin d'une rare lucidité qui signe du pseudonyme de Fœmina dans quelques journaux parisiens, en a donné cette raison très forte, que la vie intérieure de la femme est, au physique, à l'organique, plus intense que la nôtre. La conscience de la femme ne se fait le centre du monde que parce que la femme est continuellement rappelée dans son corps. Des sensations profondes et souvent douloureuses déterminent ce sentiment. C'est un perpétuel Je souffre, donc je suis. Tant de sacrifices
et tant de tributs rigoureux qui lui sont imposés par la loi de son être la contraignent à des replis sur elle-même1. Enfin, sévit entre elles cette concurrence amoureuse qui les oblige à se distinguer le plus nettement possible l'une de l'autre et, tant au moral qu'au physique, à se connaître, à s'interroger, à se surveiller, à souligner, avec une attention sans borne, tous les traits susceptibles de leur donner un aspect défini et particulier.
Bien avant que Montaigne y eût réfléchi, la femme savait que les hommages de l'homme ne sont pas au juste inspirés par le seul éclat du visage ou la perfection de la forme, prétextes nécessaires, indispensable occasion : le vrai artisan de l'amour, c'est un charme, un air, un accent impossible à déterminer, mais qui est toujours déterminé quant à lui, car il fixe, il enchaîne l'âme, plus encore qu'il ne lui plaît; il l'obsède et il la captive plus encore qu'il ne l'enchante : c'est un élément distinctif bien plutôt que supérieur. « J'étais Moi, et elle était Elle. » Absurde et décevante explication éternelle! Etre belle ne nuira point, mais d'abord il faut être elle : depuis que notre monde est monde, elle aspire à la personnalité plus qu'à la beauté.
La femme exagère donc ce qu'elle est, beaucoup plus qu'elle ne le corrige et ne l'embellit. Elle a découvert, dès les origines, l'esthétique du Caractère à laquelle fut opposée plus tard cette esthétique de l'Harmonie, que les Grecs inventèrent et portèrent à la perfection, parce que l'intelligence mâle dominait parmi eux. Les Grecs firent du sens général et rationnel du beau le principe de toute leur civilisation que Rome et Paris prolongèrent. Les autres peuples, d'Orient ou d'Occident, c'est-à-dire tous les barbares, se sont tenus au principe du Caractère, tel que le sentiment féminin l'avait révélé.
Elle avait souligné son sexe par son costume. Mais elle s'appliqua à souligner encore les différences de sa nature en utilisant tout ce qui l'environne, la maison, les parures, les meubles,
1 . Il faut détacher d'un article de Fœmina cette note sur la vie intérieure et la rêverie chez les femmes « Cet état comporte un engourdissement périphérique où s'amortit la sensibilité des parties du corps qui sont en contact avec l'extérieur ; la vie viscérale, par contre, y gagne une excitation ; le cœur rejette son sang avec plus de force et le fonctionnement cérébral est plus vif. » (Gaulois du 14 janvier 1900.)
les parfums, sans oublier la courbe des allées du jardin, ou la gerbe de fleurs dont elle est le centre vivant. Il faut que tout converge et que tout rayonne. C'est par rapport à soi qu'elle renouvelle le monde, et ce monde, qu'elle a frappé à son empreinte, doit tendre à la représenter dans une formule qui ne puisse se rapporter à d'autres qu'à elle. Si elle aspire ainsi à ce que le féminin Verlaine appelait le prestige d'être bien soi, c'est pour régner sur la mémoire de l'homme enivré, pour n'y être pas oubliée, pour le suivre, si loin qu'il aille, des effluves de son parfum. Créer une obsession, c'est le commencement de tout artifice d'amour. L'homme agit, court, voyage, mais la femme existe et demeure. Quand il lui parle des vains royaumes du monde, il dit nous .'elle répond moi. Pour se traduire, il a le style général et la suite de ses actions, mais sa compagne, oisive, concentrée, casanière, travaille à sa propre statue, tour à tour artiste et ciseau, marbre à dégrossir et figure faite en vue du seul événement de la vie des femmes, l'amour.
Cet amour venu n'abolit pas l'obsession du moi dans l'éternel esprit féminin. C'est la naissance de l'amour qui parfois se dérobe dans la pénombre des formes inconscientes. « On ne pense à rien, on est content », écrit l'auteur de la Nouvelle Espérance, « on s'habille le soir, on se met des couronnes de fleurs sur la tête et des robes de tulle où l'on est à moitié nue, on se vide des flacons d'odeur sur les bras, et on va à cela en riant sans se douter comme on est brave ». L'excitation de cette ivresse pourra durer. Mais l'inconscience, elle, est très courte. L'héroïne de Mme de Noailles ne craint pas de se contredire en le constatant. « Je suis née ivre », écrit-elle, avec une lucidité très froide. « Je, moi... » ? Et elle demande aussitôt à son amant : « N'êtes-vous pas ivre d'être vous-même? »
Or, l'amant ne l'est pas du tout. Ce genre de plénitude, qui est commun chez les fats, est aussi accordé aux professionnels de l'amour, espèce qui procède d'un sexe mitoyen entre l'homme et la femme. Il n'est pas normal qu'un amant soit ivre de lui : qu'une femme soit ivre d'elle, la nature entière le veut. Point d'énergie, point de fierté, point de violence dans aucun amour de femme sans un juste et glorieux sentiment du moi dans le nous. Le despotique amour de Sabine de Fontenay ne
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permet à Philippe Forbier qu'un plaisir, celui de l'aimer. En cas de manquement, elle l'accusera d'injustice, de dol, de vol, et elle éclatera en ces sombres reproches, que connaissent également les sectaires et les victimes de la religion de l'Amour, le plus sombre et le plus étroit des monothéismes humains.
Lisons et relisons la page merveilleuse où Sabine ne se contente pas d'être jalouse des sensations de son amant, comme l'Amour pour sa Psyché dans la mélodie de Corneille. Elle défendra à Philippe toute pensée voisine de la distraction :
Le départ de Philippe fut fixé au lendemain.
Il devait prendre un train du soir, et de bonne heure Sabine fut chez lui. Elle avait, ce jour-là, son visage et ses gestes d'activité, sort regard précis et gai. Philippe traînait d'une chaise à l'autre dans la bibliothèque, où il déplaçait ses livres. // menait naturellement deux sentiments à la fois, et, quoiqu'il fit avec ordre et netteté ce dont il s'occupait, la tristesse qui enveloppait ses actes leur donnait l'apparence de la négligence et de l'importunité.
La vie sensible était en lui si abondante qu'il mourait et renaissait de deux sensations contraires.
Sabine, penchée sur une petite caisse de bois, y jetait les livres et les papiers que Philippe lui tendait. Soudain, reprenant des mains de la jeune femme un volume qu il venait de lui remettre :
— Ah ! — dit-il, — voilà une admirable élude sur le crime et la pénalité que je vais lire là-bas.
El son visage s'éclairait.
— Cela va vous amuser ? demanda Mmc de Fonlenay sur un ton d'apparente indifférence.
— Oh ! oui, — répondit Philippe, — avec celle voix d'amour qu'il avait en parlant des choses où son désir glissait. — Un si beau livre et un sujet si passionnant t
— El moi, — répondit-elle, — qu'est-ce que j'aurai pour m'amuser ?
Il ne faut pas être grand connaisseur pour distinguer ceci de nos jalousies d'hommes. Nos jalousies sont humbles. Dans une page admirable de son Lys rouge, M. Anatole France a parfaitement fait saisir comment le bon sens, la raison, le manque de fatuité, le sentiment d'une indignité naturelle devant le caprice divin et la grâce arbitraire d'une femme adorée contribuent à tordre d'angoisse et à percer d'effroi le coeur du jaloux naturel : la blessure est d'autant plus cuisante qu'il prend de lui une estimation plus modeste. Chez Sabine de Fontenay, l'amour-propre est à vif. C'est un mélange d'amour-
propre et d'orgueil tyrânnique, qui saigne en elle et, jointe au dépit, une rancune sombre, mêlée d'envie :
— Et moi? qu'esl-ce que j'aurai?
Tous les aiguillons de l'amour féminin, toutes ses arrièrepensées dorment dans cette phrase. Ils tendent bien au même point : faire rejaillir au dehors, à force de presser, cette nappe brûlante de douleur, d'amertume, de désir et de joie que le cœur exercé enveloppe de ses replis. Qu'elle aspire à l'amour ou qu'elle l'ait trouvé enfin, c'est elle-même, c'est le chaud sentiment de sa propre vie que la femme est sans cesse excitée à poursuivre. Tout le songe de vivre n'est, en somme, pour elle que passer et repasser devant ses miroirs, et les plus vivaces possible : aux beaux jours, ils sont tout ardents et lui renvoient son image pleine de feux. Il est trop naturel que, la plume à la main, elle excelle à conter la grande pensée de sa vie.