‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 73 sur 112 · VII. LA PROFANATION · texte numérisé non relu

VII. LA PROFANATION

Les femmes ont été lentes à faire valoir leurs droits sur la poésie et la philosophie romantiques. Mais il est à considérer que leur éducation littéraire a été faite par des hommes. Elles imitaient donc leurs maîtres et reflétaient avec docilité des procédés, des thèmes, des façons de penser et même de sentir qui ne leur allaient qu'à demi.

Assurément le charme de quelque gracieuse mollesse perçait toujours. Elles pratiquaient tout naïvement ce que Verlaine, en vieux roué, conseilla de faire de parti pris :

... Surtout ne va point Choisir tes mots sans quelque méprise.

Les méprises, les impropriétés de leur style sont une grâce. C'est un des signes auxquels se révèle la littérature des femmes. Plus d'un voile serré avec une extrême pudeur en a été levé le plus innocemment, mais le plus clairement du monde. Pour la plupart nourries de littérature virile, elles ne songeaient pas à se montrer davantage et, si même la pensée

leur en fût venue, peut-être l'eussent-elles rejetée avec indignation par fidélité au secret.

Oui, le vrai féminin, c'est bien de se cacher éternellement. Celle qui avoue et qui déchire la draperie voluptueuse sacrifie quelque chose de son sexe à son art. Le sphinx se défigure au moment où il se révèle. Tous ces beaux prétextes, vérité, audace, bravoure, ne conviennent plus. Il n'y a qu'une trahison. En souffre toute femme ainsi livrée et profanée par ses soeurs écrivantes. Tel est, du moins, sur ce sujet, l'avis du grand nombre des hommes. Les femmes ne sauront jamais quel trésor de pudeur tout homme aime à concevoir à leur occasion. Il a souffert à cette place imaginaire. Il en a jeté les hauts cris. Tandis que les femmes discutent si c'est vrai (les plus intelligentes, alarmées bien plus que choquées de voir donner la clef de leurs complications), nous nous demandons uniquement si c'est bien. Un critique d'université s'est même caché la face : cette libre poignée d'aveux insultant à la délicatesse du monde, on était bien hardie de les avoir signés tout crus !

M. Gaston Deschamps *, qui a grand besoin qu'on le renseigne, n'a pas pris garde au caractère des hardiesses qui l'ont surpris. Où il nota des aberrations profondes, il aurait pu apercevoir de simples naïvetés. Où il observa l'égarement d'une conscience coupable, sévit, tout simplement, la notion romantique de l'art. Mme de Noailles et les trois criminelles impliquées au même procès ont adopté l'esthétique du caractère, celle-là même que leur exposait M. Gaston Deschamps, retour d'Athènes, quand il leur commentait les beautés de Victor Hugo : — Puisqu'il faut être original, puisque le principe du beau c'est le nouveau, pourquoi ne ferait-on pas du nouveau, de l'original et du beau avec ce dont la femme, jusqu'ici, nous a fait mystère ? Si l'exotisme a quelque prix, nous en apportons à mains pleines! Nous apportons l'immense Inconnu féminin. Ce cœur hermétique est ouvert, cette forme isidienne, livrée aux curiosités de chacun ! De fait, les documents ne nous manquent plus. On a écrit, en souriant, que le roman de Mmc de Noailles valait trois Ribot et quatre Espinas.

1. M. Gaston Deschamps a eu pour successeur M. Paul Souday , progeniem vitiosiorem I

Sans doute, l'art n'est pas la science et le beau n'est pas le nouveau ; le romantisme a confondu ce que distinguait l'art classique. Fort bien. Mais tout cela M. Gaston Deschamps n'en disait rien jadis ; ni lui ni ses confrères ne l'ont appris aux générations qu'ils avaient la charge d'instruire. Ils devraient applaudir au désordre : ils l'ont préparé. Si l'on voulait défendre le génie féminin du trouble romantique, il fallait l'en prémunir avec plus de soins, puisque sa nature profonde l'y exposait directement.

Une fois qu'elle eut consenti à ce système de la confession générale et publique, la femme dut laisser ruisseler le flot des aveux avec une candeur et un naturel dont il ne reste qu'à goûter la violence orageuse. La Nouvelle Espérance est un registre merveilleux de ces mystères divulgués. Une femme se résigne mal à vieillir. Mais voici la palpitation de cette terreur :

Je serai un jour comme les hommes qui n'ont pas besoin d'être beaux pour qu'on les aime. Et quel regard lisse de fille de seize ans vaudra mon cœur démonté, mes yeux de douleur el de rage !

La petite fille, qui devient jeune fille, passe pour un animal dangereux. On nous confie pourquoi :

Elle se plaisait à émouvoir les jeunes gens qui l'entouraient, à leur faire désirer la fleur qu'elle avait cueillie et tenue entre ses mains, les fruits qu'elle avait touchés. Elle se sentait près d'eux forte de sa grâce, de la science naturelle et croissante qu'elle avait des détours du regard et du geste...

Où tant de femmes hypocrites eussent écrit « instinct », celle-là, vraie, écrit « science ». C'est autant d'appris. Mme de Noailles continue son métier de traître ; elle avoue les calculs que notre lourde honnêteté de petits garçons avait peine à admettre quand nous étions assez hardis pour les concevoir. Et voulez-vous scruter son héroïne auprès de l'homme que Sabine aime ou veut aimer? « Elle le sentait sans le voir, par « tout son être, par le cœur et par l'épaule. » Un regard de convoitise forte, Sabine le reçoit « avec un pliement délicieux « et un merveilleux craquement de l'orgueil ». Et voici, profanée, la pointe du désir divin : « Ce visage où loul la tenlail! »

Enfin, la vaincue éternelle se déclare une révoltée; le plus doux de ses rêves est de domination violente, de victoire perfide :

... Le tenir un jour endormi contre elle... Goûter ainsi à la faveur du repos de cette âme la plénitude possible de la sécurité et du pouvoir...

Nous obtenons jusqu'au secret de la tragi-comédie mensongère et sincère que joue à l'homme l'agitation féminine :

Celle que tu as prise pour sa vitalité, sa colère et ses cris, que tu as tenue contre toi, mouvante et multiple, à force d'aspects, de regards et de désirs...

Le lecteur continue tout seul : celle qui se fera pour toi plus colère, plus vivace, plus bruyante et plus agitée pour être prise davantage, pour être mieux, plus étroitement retenue...

On peut crier encore à l'épilepsie, à l'hydrophobie et à l'ataxie. Il suffit bien d'écrire : indiscrétion, indiscrétion conforme à la plus pure essence du romantisme. Cette esthétique est d'ailleurs employée avec un à-propos parfait à nous décrire des phénomènes de la passion féminine. Langue, style, sujet, correspondent étroitement. La convenance est donc parfaite. Jamais littérature aussi désordonnée n'a moins offensé le plan providentiel. Elle est dans l'ordre, à sa manière. Il faudra renverser toutes les colonnes du Droit, si l'on conteste la bacchanale aux Bacchantes.

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