‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 74 sur 112 · VIII. — LE DESSECHEMENT · texte numérisé non relu

VIII. — LE DESSECHEMENT

D'un autre point de vue, d'un point de vue supérieur, on peut se demander s'il doit y avoir des bacchantes.

Ce féminisme exaspéré est-il utile? Ces femmes qui ne sont et ne veulent être que femmes, mais rêvent d'isoler et de dégager tout leur féminin, ne vont-elles pas au-devant des plus grands risques ? Est-il sans inconvénient, pour elles et pour le monde, de faire un système, une habitude et presque un métier de ce que la nature montre de plus spontané, un battement de cœur ?

Déjà, plus d'une femme distinguée reprend, de nos jours, un vieux paradoxe que l'on met en forme de syllogisme et qui se répand à la manière d'une doctrine religieuse ou morale. — La femme, disent-elles, est seule apte à comprendre et à recevoir, à donner et à rendre l'essence de l'amour, telle que son cœur la désire : « l'homme est dur », « l'amant est brutal»... Elles sont écoutées. Il ne faut pas exagérer la malignité du symptôme fourni par nos cafés ou nos cercles de femmes et quelques autres traits de mœurs américaines ou anglaises. En ce sujet le philosophe se confie à la nature, qui ne lui permet pas de douter de la vie. Il n'en est pas moins vrai qu'une cité de femmes est en voie de s'organiser, un secret petit monde où l'homme ne paraît qu'en forme d'intrus et de monstre, de jouet lubrique et bouffon, où c'est un désastre, un scandale qu'une jeune fille parvienne à l'état de fiancée, où l'on annonce un mariage comme un enterrement, un lien de femme à homme comme la plus dégradante mésalliance. Sous la Phœbé livide qui éclaire cette contrée, filles et femmes se suffisent et arrangent entre elles toute affaire de cœur.

— « Laissez, prétendent même les observateurs superficiels ! Il ne faut pas exagérer ce risque lesbien, contre lequel un cœur et une âme de femme sont assez naturellement prémunis. De tels maux ne peuvent s'étendre, resteront bien accidentels. Nos Ménades y échapperont pour la plupart. Elles n'ont pas encore banni l'homme de leurs mystères. Au lieu d'y être mis en pièces, les profanes sont conviés. Eh ! bien, ces jeunes femmes, dont le système est de s'efféminer encore, elles devraient être applaudies pour le contraste qu'elles forment avec tant de contemporaines. Quand celles-ci ne rêvent que de se mettre à notre place et de faire tous nos offices, en voilà qui publient que leur seul office est d'aimer, leur rôle de sentir et de nous apprendre à sentir. Outrance? Elle compense l'autre. Ce chœur échevelé paie pour les malheureuses qui ont cru allonger leurs idées en se faisant tondre, et la ronde orgiaque aux violentes senteurs rachètera les pédantismes qui se multiplient autre part. Qui sait si le collège des vestales de Mitylène n'a pas luimême son emploi dans les vues d'une prévoyante nature? Ces petites filles nous gardent ce feu sacré des sciences de l'émotion,

que laisserait éteindre l'activité dispersée de tant d'autres femmes !

« C'est par un repli continuel des âmes muettes, par une vie intime, un peu recluse, ainsi longuement concentrée, que jadis se perfectionna, comme autour d'un rouet qu'on se passait de mère en fille,

Œuvre de patience et de mélancolie.

le grand art des soins nuancés, des infinis scrupules et des alarmes délicates, qui fut le privilège du sexe éloigné du combat : il vivait retenu dans une inquiétude éternelle sur le sort de la lutte engagée au dehors. Troublée comme le soir, ignorante comme la nuit, elle attendait au coin du feu ou guettait du haut de la tour. L'inactivité féminine, grande source de rêverie, d'affinement et de passion! D'ici cent ans, l'entrepreneuse, l'avocate et la députée riront des vaines toiles d'Arachné et de Pénélope. Tout sera abrégé en elles, succinct, simplifié. Oh! elles sauront tout ! Quelle barbarie, quel désert, si elles ignorent leur âme et se trompent sur leur destin ! Et, par contre, quelles délices qu'il jaillisse en un coin quelque fraîche fontaine de timide et rêveuse féminité ! Là se retrouveront ces douces vibrations sans cause précise, ces émois ressentis pour le simple amour de leur grâce et de leur beauté ! Le bonheur sera de courir s'y consoler de l'aridité générale.

« Les femmes que vous poursuivez d'épithètes désobligeantes, ces perverties, ces dénaturées, dites-vous, seront alors remerciées, comme de grandes bienfaitrices, comme des saintes, si l'on trouve qu'elles soient restées les gardiennes vigilantes du charme que le génie humain ajouta à l'amour. Vivant peut-être un peu trop près l'une de l'autre, elles auront perpétué, gardé et défendu l'arcane, bien loin de l'avoir déchiré. L'Inconnu féminin continuera, par elles, d'exalter les poètes et les philosophes d'amour. Béatrice in suso ed io in lèi guardava! Le citoyen des hautes civilisations ne se lassera point, quoi que prétende Nietzsche, de presser de questions le cœur énigmatique, formé de chair comme son cœur, mais vaste, obscur, étincelant comme l'arche du ciel nocturne. On aliène, on perd ce mystère. On le retrouvera dans la poitrine

des Ménades. L'homme les mettra sur l'autel. A supposer qu'il soit ingrat, n'en auront-elles pas moins été bienfaitrices ? Le monde leur devra le trésor secret de l'Amour... »

Ingénieuses prophéties qui ne sont pas vérifiées.

Bien loin de préserver la source de la vie féminine, cet entraînement régulier aux outrances du sentiment la dissipe et la brûle en vain, et ce sont les plus tendres et les plus naturelles qui en souffrent les premières, justement dans la qualité de cet amour dont elles tirent leur fierté. La sensibilité surmenée ne peut que déchoir.

Car la pente est fatale. Une conscience trop attentive à la vie du cœur précise et colore à l'excès le tableau de sa vie intime. On se représente ses vœux et ses désirs non comme ils sont, non pas même comme on les sent, mais bien comme on les pense et comme on les repense, à force d'attention, de répétition et d'étude. Un sentiment dont on s'exagère la force s'exagère à son tour, et l'hyperesthésie, d'abord fictive, devient réelle. Les choses ne reçoivent plus leur désignation ordinaire. On prend l'habitude de les appeler du nom qui les amplifie. Le moindre rêve atteint par cet artifice à la taille d'un vœu et d'un souhait formels, et le souhait se gonfle à la proportion d'un désir, le désir passe volonté, et la volonté même, se déclarant nécessité, édicté impérieusement au dehors des obligations absolues.

Le plus innocemment du monde, un cœur trop exercé, et surtout trop replié sur son exercice, est ainsi résolu à se tromper sur lui, mais aux dépens des autres. Ses idées fausses le conduisent à un système de caprices durs et de volontés exigeantes ayant force de loi, devant lequel aucun amant ne sera sans crime. Les vertus du cœur féminin, résignation, douceur, patience, sont dès lors exposées à bien dépérir. A la sécheresse des passions fortes s'ajoute une autre aridité, causée par ces méprises du jugement, qui élèvent à l'état de règle inviolable des soupirs qui ne sont rien autre que des faits. Faits sacrés d'un prix infini ! mais qui perdent leur grâce, leur charme et leur puissance même à siéger au nombre des Droits. Cette amante en bonnet carré invoque tour à tour, suivant le bon plaisir et les circonstances, le Droit à l'amour, le Droit de celle

qui est aimée ou le Droit de celle qui aime, et le justiciable pourra bien être aimé à travers les citations innombrables dont le tourmentera cette cour d'amour formée d'un seul juge, juge et partie ; mais il se verra peu à peu refuser tout ce que l'amour a de tendre, et celle qui fera le refus n'y gagnera rien, car la sophistique amoureuse est, de tous les poisons de la vie du cœur, le plus contagieux et le plus volatil ; il détruit aussi bien qui le verse et qui le reçoit.

La nature était sage de cacher certaines impulsions ou certains élans dans le demi-jour de l'inconscience. Nos Ménades ont été folles de les traîner dans une indiscrète lumière. Comme le sens outré de la beauté des mots fait négliger la beauté supérieure de leurs rapports et de leur signification, la sensibilité obsédée d'elle-même, accablée de l'écho de ses propres échos qu'elle répète à l'infini, pourra s'en croire agrandie et multipliée ; en réalité, elle néglige peu à peu sa fonction normale et profonde, puisqu'elle ne sait plus s'oublier pour sympathiser et, sans l'oubli de soi, la sympathie vraie n'est qu'un rêve ! La dureté et la rigueur naissent alors sur la plaque qui a trop vibré. Fatiguée d'avoir tant répondu à des minuties, l'âme devient obtuse ; elle est blasée sur l'essentiel. Les vraies réalités ne la font plus réagir. Elle ne connaît plus qu'un mot, moi, moi. Elle se cherche et ne parvient pas à se retrouver. Les racines physiques de la passion ont été arrosées et nourries trop jalousement, elles sont engorgées et elles dépérissent.

Ainsi l'exaltation du sentiment pour des curiosités de psychologie et des nouveautés d'esthétique tarit les âmes. La femme n'est point ramenée dans son royaume par ce régime qui la précipite, au contraire, au but commun des ambitions de l'insurgée moderne : copier l'homme, jouer à l'homme, devenir un petit homme elle-même. Celles qui promettaient de se montrer beaucoup plus femmes que leurs amies et que leurs sœurs tournent à l'être insexué, plus vite encore que la doctoresse ou l'avocate, que son activité pourra distraire de l'hypnose du moi.

Nous nous demandions s'il doit y avoir des bacchantes ; l'examen de la question nous oblige, à présent, à nous demander s'il peut y en avoir ou, du moins, si le petit chœur tournoyant n'est pas soumis de nécessité à une destruction

rapide. On demandera, avant peu, ce que sont devenues ces grandes maîtresses d'amour et leur beau rêve de donner une expression toujours sincère à des sentiments toujours vifs. A la place où s'enchaîna la ronde mystique, on ne trouvera plus que des femmes de lettres : un petit escadron d'amazones, si vous voulez, et telles qu'on les voit partout, guerrières enragées de domination et folles de gloire, mais, au fort du succès, un peu vexées de rester femmes, honteuses même et, à vrai dire, lasses de leur faiblesse, meurtries d'un jeu d'esprit où le cœur n'a battu que pour renseigner le cerveau et l'approvisionner des documents tirés du dernier repli d'elles-mêmes.

Cette variété de féminisme est la plus brillante, mais la plus menaçante pour le genre humain tout entier. Sous prétexte d'accroître une juste et utile influence des femmes, ceci la diminue, et l'annule même. Le génie féminin revient sur luimême et se met en formules, afin de se connaître et de se décrire. Il n'aime plus. Au lieu d'aimer, il pense l'amour et se pense.

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