‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 75 sur 112 · OU LA GÉNÉRATION DES ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

OU LA GÉNÉRATION DES ÉVÉNEMENTS

L'amour meno, e l'art nous ajudo Pascal Cros.

QU'VNE vie, dit Pascal, est heureuse quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par l'ambition! W1* de Coigny avait commencé sa vie par l'amour, et elle l'acheva de même. Mais il lui arriva de servir par amour certaines ambitions légitimes et pures, elle en conçut de la fierté, et ses Mémoires, découverts tout dernièrement, nous racontent comment la Restauration de la monarchie très chrétienne fut conspirée entre une dame très païenne et un ancien évêque assermenté et marié. L'un de ces sages Grecs, réalistes subtils, qui prenaient leur plaisir à exprimer le sens secret des réalités de la vie, y aurait trouvé la matière de réflexions bien instructives. Ce qu'on peut appeler la Génération des événements, et la mesure dans laquelle l'intelligence et la volonté des humains contribuent aux faits de l'histoire, devient sensible en un chapitre des Mémoires d'Aimée de Coigny-'. Les rois et les guides du peuple devraient le lire comme une petite fable au travers de laquelle apparaît clairement la morale de la nature.

L'écrivain qui a mis au jour ce document précieux est placé malheureusement ; il ne peut en distinguer le sens poli-

1. Le regretté marquis d'Ivry, ayant lu dans la Gazette de France les pages qui suivent, ne voulait plus nommer la belle Coigny autrement que Mlle Monk. Que ces feuillets conservent, s'ils le peuvent, le souvenir de cet homme charmant, heureux, magnifique, qui aima et comprit toute chose, en gardant le don de choisir !

2. Mémoires d'Aimée de Coigny. Introduction et notes par Etienne Lamy. Paris, C. Lévy (1902). In-8, 293 p.

tique, et, s'il vient à le voir, il en sera embarrassé. Il eût fallu un philosophe pour commenter et élucider l'apologue, mais le manuscrit est tombé entre les mains d'un homme d'Etat intéressé à faire l'innocent. Gardons-nous de parler à M. Etienne Lamy de restaurer la monarchie, car il a été le premier, et il reste le plus éloquent des catholiques républicains. Son introduction esquive tant qu'elle peut la haute leçon des Mémoires ; au point de vue des intérêts de son parti, M. Lamy ne pouvait rien faire de mieux.

Combien elle fut aimable, et surtout combien elle aima, c'est ce qu'il importe de dire avant d'en arriver à son bout de rôle historique.

Anne-Françoise-Aimée Franquetot de Coigny était née à Paris, rue Saint-Nicaise, le 12 octobre 1769. Elle perdit sa mère à l'âge de six ans, et fut élevée, au château de Vigny, « par la maîtresse de son père », une princesse de Rohan-Guéménée. On l'avait mariée, à l'âge de quinze ans, au duc de Fleury, d'un mois plus jeune qu'elle.

Elle était fine, vive, cultivée et presque érudite, au point de savoir le latin et de se plaire aux deux antiquités et, comme dans la cantilène,

Bel arrêt cors e bellezour anima,

elle avait un beau corps et un esprit plus beau. D'ailleurs, « le charme même de son corps était fait dépensée », dit M. Etienne Lamy. Mais ce n'était pas une sainte. Pour ses débuts, elle enleva Lauzun à sa cousine, la marquise de Coigny, à la femme dont Marie-Antoinette disait : — Je suis la reine de Versailles, mais c'est elle qui est la reine de Paris. Cette petite fille ne tarda point à souffrir cruellement des légèretés du beau Lauzun. Elle promena son désespoir jusqu'à Rome, où l'attendait sa première consolation.

Lauzun touchait à la quarantaine : lord Malmesbury n'avait que vingt-quatre ans, et tout l'agrément de son âge. Il plut si bien qu'elle le suivit en Angleterre. Dans le même temps, on la séparait légalement du duc de Fleury, et, sans grande ver-

Rom. et Révolution. 1*

gogne, plus tard même pour des raisons qui lui font peu d'honneur, elle s'efforçait de maintenir son premier lien avec Lauzun. Mais Lauzun, devenu le général Biron, avait quelques autres soucis, dont le premier était de défendre sa tête.

Malmesbury lassé, ou lasse elle-même de lui, Mlle de Coigny était rentrée en France. Elle pouvait passer pour avoir bénéficié de la Révolution, puisqu'elle lui devait son divorce, mais n'en fut pas moins arrêtée et emprisonnée comme tout le monde sous Robespierre. Son séjour à la prison de Saint- Lazare dura du 26 ventôse an II au 13 vendémiaire an III.

M. Etienne Lamy prend en pitié le Grand Dictionnaire Larousse, qui veut qu'André Chénier ait succédé au duc de Fleury, à Lauzun et à Malmesbury. Je ne reprocherai au savant biographe que la vivacité de sa contestation. Il me semble en effet bien vif de décréter un caractère « misérablement banal » à la rencontre de cette jolie femme et du grand poète. Les hommages qu'elle avait reçus jusque-là, ceux qu'elle reçut par la suite ne valurent peut-être pas la Jeune Captive. D'après M. Lamy, Chénier aurait été converti à la plus austère vertu par les crimes de la Terreur. Il rappelle les cris de rage inspirés à Chénier par la stupide résignation des victimes :

Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort, Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes,

Caquetage, intrigue des sots.

On y chante, on y joue, on y lève des jupes,

On y fait chansons et bons mots...

M^is depuis quand les poètes ont-ils perdu le droit de faire leur propre satire ? C'est les connaître mal que de les élever au-dessus de leur blâme. Qu'il fût « d'âme tragique », comme l'observe M. Lamy, et qu'il fît des iambes, à certains jours de sa prison, cela le rendait-il incapable de suivre le cours d'une idylle? Les hommes politiques sont peut-être faits de ce bronze : mais la Jeune Captive atteste qu'il en est autrement des poètes. André Chénier n'avait changé ni ses dieux, ni sa foi, ni l'autel, ni le rite. La Muse aux yeux serrés, au sombre visage, n'avait pas eu le temps de secouer les roses de l'an-

cienne couronne, et ses fleurs ne respirent que le tendre amour de la vie selon l'idée que s'en était faite l'Antique :

Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les amours des baisers, les muses des concerts : Je ne veux pas mourir encore !

Il sied de relire la pièce à la lueur des renseignements biographiques recueillis sur M"c de Coigny. Certes, le poète, comme son génie s'y plaisait, a généralisé et sublimé la belle image ; une jeune femme en péril lui a rappelé l'agonie injuste de la jeunesse. Il a posé, moins durement, mais avec force, la question de Lucrèce : Quare mors immalura vagatur? L'âme de sa composition semble condensée dans une demi-strophe aussi impersonnelle qu'il est possible de le souhaiter :

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin Je n'ai vu luire encore que les feux du matin, Je veux achever ma journée.

Malgré tout, et quelque élévation qu'ait gagné la pensée, les traits particuliers de M"c de Coigny ne se sont pas tous évanouis du poème. On peut bien supposer qu'elle s'écria presque mot pour mot :

Qu'un sloïque aux yeux secs vole embrasser la mort.

Aimée de Coigny était philosophe. Si elle avait suivi Aristippe plus que Zenon, sa délicate volupté donnait et recevait d'autres biens que ceux du vulgaire, quoiqu'elle y fût parfaite aussi. « Tant de beauté qu'on lui eût permis d'être sotte, et tant d'esprit qu'on lui eût pardonné d'être laide ! » Ainsi parle M. Lamy. « La grâce », dit Chénier de son côté,

La grâce décorait son front et ses discours.

« Ses discours ». Mais M. Lamy nous apprend que cette sirène tenait aussi d'un autre dieu de la mer, du sage Protée. « Il y avait en elle trop de femmes pour qu'on se défendît contre toutes : qui résistait à l'une cédait à l'autre, voilà le secret de l'empire exercé par elle et par celles qui lui ressemblent. » Chénier avait-il lu M. Etienne Lamy ? Presque aussi amoureux

que notre critique, il a senti autant que lui cet « empire » du charme. Il évoque le poids de la chaîne odorante :

Et comme elle craindront de voir finir leurs jours Ceux qui la passeront près d'elle.

Il ne pouvait mieux confesser quel lâche sommeil menaçait de lui distiller ces beaux yeux. Signe qu'il y était bien pris.

Incontestablement, Mlle de Coigny fait le centre du petit poème, il est trop facile de voir qu'un peu d'amour s'en est mêlé. On ne discute que de savoir comment fut reçu l'amoureux. Plein d'objections, de répugnances, M. Lamy raisonne de Chénier comme d'un rival. Comment croire qu'on ait accordé la moindre faveur à un poète ainsi bâti ? « De stature massive, de taille épaisse, il avait cet aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants, mais qui, hors de l'action, paraît lourdeur. » On était peut-être dans le feu de l'action en 1794. M. Etienne Lamy insiste : les yeux étaient vifs, mais petits ; les boucles de la chevelure avaient été abondantes, mais, à trente-deux ans, le crâne était déjà à nu. « Une femme de ses amies a dit qu'il était à la fois très laid et très séduisant. » Mais, ajoute fort sensément le biographe, c'est un mauvais début de séduction que la laideur. Rien de plus juste. On verra plus loin que Garât fit oublier le même défaut par la magie de l'éloquence. Pourquoi M"c de Coigny, si longtemps amoureuse du « petit homme à l'air chafouin », aurait-elle nécessairement dédaigné un poète qui, sans être de beaucoup plus laid que Garât, aurait pu se montrer tout aussi éloquent ? Je ne tiens pas du tout à ce qu'elle ait rendu à Chénier réalité pour poésie et faveur pour hommage... — Pourquoi pas, alors, à Suvée, qui fit son portrait ? interrompt vivement M. Etienne Lamy. — En effet, pourquoi pas?... Tout ce que je dis ne tend qu'à noter la faiblesse des raisons mises en avant par M. Lamy. Si l'idée de cette liaison lui déplaît, que ne la nie-t-il simplement ?

Aimée de Coigny fut simultanément la maîtresse de Lauzun et de Malmesbury. Peut-on tirer un grand avantage contre le bonheur de Chénier de ce que ce fut justement à Saint-Lazare qu'elle fit la rencontre du sieur Mouret de Montrond, lequel ne tarda pas à tenir une place considérable dans la vie de la pri-

sonnière ? Montrond ^vait été écroué le même jour qu'elle et, au lieu de forger des églogues à sa belle amie, il prit le bon parti, qui était de la délivrer. L'homme pratique eut la chance de réussir, environ deux mois avant Thermidor.

Fût-ce reconnaissance, fût-ce admiration pour son sauveur, tout jeune encore et si habile ? Il ne suffit pas à Mlle de Coigny de se donner, elle travailla du mieux qu'elle put à l'avancer. Elle l'épousa. Cette grande dame de l'ancien régime prenait le nom d'une espèce d'aventurier. Une lois établi dans l'une des premières familles de France, Montrond, comblé, ne put s'empêcher de laisser voir le fond de son caractère, qui était sec et froid. L'union malheureuse dura sept ans, au courant desquels la pauvre femme eut à connaître tous les dégoûts. Mais l'oubli lui revint avec la première espérance; elle divorça de nouveau et recommença.

Son premier mari l'avait ruinée à moitié; Montrond, joueur, avait dévoré la moitié de ce qui restait. Le dernier quart consistait, vers 1802, dans le château et le parc de Mareuil. Ce fut Garât qui les fondit. Mailla Garât, membre du Tribunat, parlait avec l'emphase de son hideux métier. Ainsi donnait-il l'impression d'une âme enthousiaste; son attitude, son langage promettaient d'autres joies que celles de l'intrigue. De plus. Garât n'était pas libre. Il fallait le prendre à Mme de Condorcet. Il fallait les obliger à une rupture. M1Ie de Coigny était née guerrière et ne détestait pas d'unir la rapine à l'amour. Le tribun fut conquis. Il fut même adoré, et c'est lui qui paraît s'être le plus puissamment implanté dans ce cœur d'amante. Huit billets d'une mâle écriture de femme, que détient M. Gabriel Hanotaux, ne laissent aucun doute sur la vivacité du lien de chair qui la tint assujettie durant six années. Ils vécurent ensemble. Trompée, ruinée, un peu battue, la triste esclave, toujours belle, eut bientôt cessé de songer à la liberté et à la nation : que lui faisaient les phrases rondes du marchand de paroles ? C'était à l'homme qu'elle s'attachait de toute son âme. Il en bâillait. « C'est elle », dit M. Etienne Lamy, « qui s'obstina à le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à le pleurer. »

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