‹ Romantisme et révolution. Éd. définitive, avec une pref. nouv., de L'avenir de l'intelligence, suivi de Auguste Comte, Le romantisme féminin, Mademoiselle Monk, L'invocation a Minerve [et] Trois idées politiquesChapitre 76 sur 112 · UN DERNIER AMI · texte numérisé non relu

UN DERNIER AMI

Que ce deuil suprême ait été porté dans la solitude ou qu'on l'ait éclairci de nouvelles expériences, rien de certain n'est digne d'être retenu jusqu'à l'apparition du marquis de Boisgelin, vers 1811 ou 1812. On peut dire de ce dernier ami, ami parfait, qu'il fut le seul ; pour la première fois peut-être dans cette vie, il sut mettre d'accord la passion et l'honneur, l'amour et l'estime. Elle se sentit adorée, mais aussi comprise et chérie. « Mon âme », dit-elle, « réunie à celle d'une noble créature, se sentait relevée et mise à sa place. J'étais devancée et soutenue dans une voie où notre guide était l'honneur. » Langage singulier. Mais il faut patienter un peu. En ce temps-là, Napoléon faisait la campagne de Dresde.

Les amants habitèrent trois mois, en deux fois, au château de Vigny que leur prêta la princesse Charles de Rohan. M"e de Coigny avait passé là son enfance. Elle y revenait, sa vie faite. Un esprit arrivé à ce point d'initiation qui fait apprécier la vie, un cœur mûri par les meurtrissures et les mélancolies de l'épreuve, une beauté intacte et un charme croissant sonnaient alors, on peut le dire, et sonnaient bien ensemble l'heure parfaite d'un beau jour. On en goûte mieux la profonde lumière sur cette page écrite à la mémoire du dernier séjour à Vigny.

Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait éprouver le séjour à Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé mémoire de moi, depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus ; enfin là je me crois à l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon existence avec le passé, et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à Vigny tout ce qui pour moi compose le passé

et j'acquiers la certitude d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle, où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, voilà les petits fossés que je trouvais si grands, et le saule que mon père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas ! sa maîtresse, à la distance d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur ! Ah ! mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant, et la douce idée de sentir encore son cœur battre embellissait pour moi un avenir où il n'est plus !

Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui ont reçu sous leur ombre protectrice nos parents, le duc Fleury, un moment après, M. de Montrond, après un espace de dix-huit années, je les revoyais, j'étais sous leur abri ! j'habitais cette même chambre verte où les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard! Eux seuls n'ont point changé ! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient traversé intactes cet espace de temps nommé révolution qui a attaqué, dispersé toutes les nobles races et leur descendance. Les rossignols de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours ; moi, j'ai la même chambre, et le vieux Rolland et sa femme le même pavillon.

Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie ? Quelle émotion me saisit en montant ces vieux escaliers en vis ? Pourquoi la vue de ces meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande et triste chambre à coucher fait-elle couler les larmes de mes yeux ? O existence ! Tu n'attaches que par le passé, et tu n'intéresses que par l'avenir ! Le moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet !

Je ne crois pas être dupe de ce langage; mais voilà un accent de sereine tristesse qui donne la mesure de l'intelligence et de la passion qu'enveloppait cette âme et que développa capricieusement une vie rude et inconstante. Le souvenir de Vinlérêl doux qui avait entouré cette enfance, celui des espérances qui avaient suivi la jeunesse accusent une certaine force de sentiment. Mais, de là jusqu'à sa rencontre avec M. de Boisgelin, M"c de Coigny avait été seule au monde. Nulle foi, aucune espérance que dans le plus ou moins d'adresse et de succès à se suspendre à la chevelure de la fortune.

Elle ne crut à rien du tout, non pas même à l'amour imaginé comme un droit ou comme un devoir. Il était cependant le seul bien qu'elle désirât. Elle avait la religion de Chénier ou des libertins du grand siècle, plutôt qu.e des vertueux radoteurs du

sien. Lucrèce, Démocrite en avaient arrêté le dogme. Cette religion ne conteste pas la bonté des fruits de la vie, mais elle reconnaît qu'ils sont rares et courts. Brevis hic est fruclus homullis, pouvait-elle dire avec son poète : « Le ciel lui paraissait plus vide encore que la terre », ajoute le biographe, « et Dieu fut absent de sa mort comme de sa vie. » Ses désespoirs, ses rêves, ses amours furent donc des parties dans lesquelles elle était engagée, sans réserve : elle risquait sont tout là même où les croyants, fussent-ils des pécheurs, n'aventurent qu'une fraction de leur destinée, cette terre. Au delà rien. Nul avenir. La retraite coupée ; la consolation impossible. C'est ce qui donne à la rapide élégie de sa vie et de ses amours une intensité d'intérêt et d'émotion particulière. Si elle semble, par le langage et le style, l'élève négligente de Chateaubriand, de Mme de Staël et de Rousseau, elle diffère de ces chrétiens spiritualistes, toujours tournés aux compensations d'outre-tombe, par la frénésie, la nudité, la pureté de son sentiment, même impur. — O monde, ô vie, ô songe, chantent ses soupirs, ô amour! me voici tout entière. Si vous ne me rendez rien de ce que je donne, je demeure vide à jamais.

Telle quelle, je la préfère aux dames protestantes dans le goût de Mmc Sand. Ce doit être le sentiment de M. Etienne Lamy qui, par contenance, s'en cache. Mais il nous conte une triste histoire. A l'entendre, les trois ou quatre dernières années d'Aimée de Coigny auraient été sombres. Moins heureuse qu'Hélène et que Ninon, elle aurait survécu à son charme quelques saisons. M. de Boisgelin se serait détourné non de l'amie, mais de l'amante qui lui avait dédié sa dernière fleur. Le souci de mieux tenir sa place à la cour, des remords, des scrupules religieux seraient nés, au coeur de ce preux chevalier en même temps que la première ride de sa maîtresse. Le biographe s'avance un peu en opinant que dès lors Mllc de Coigny commença d'être malheureuse. Cessa-t-elle d'aimer ? de voir celui qu'elle aimait ? ou de le lui dire?

M. Lamy a remarqué l'inflexion vraiment tendre de ce Mémoire politique, où « les caresses des mots » ne peuvent se cacher à la première ligne. « Dans un espace de près de trente années », dit-elle, «je ne mets de prix à me rappeler avec détail que les trois ou quatre dont les événements se sont trouvés en

accord avec les vœux que M. de Boisgelin et moi nous formions pour notre pays. » La phrase entortillée se traduit d'au moins deux façons. L'amitié qui survécut à un noble amour en garda ce ton d'équivoque. Un souvenir était entre eux, cette Restauration du trône et de l'hôtel, qui dut sanctifier aux yeux du dévot pénitent ce que ses souvenirs lui peignaient de trop illicite, tandis qu'Aimée devait se complaire secrètement à la belle ordonnance de son dernier amour : il avait commencé par toutes les folies convenables entre deux esprits qui se plaisent ; à son déclin, il se parait de l'incomparable service rendu ensemble à la plus grande des réalités naturelles, la déesse de la Patrie.

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