‹ Rome à ParisChapitre 7 sur 8 · CHANT QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHANT QUATRIEME

ARGUMENT

Les Ultras alarmés se rassemblent chez Metternicli. — Description physique et morale de ces combattans. — Ils mardicut vers le palais du Lci;at. — Les armées sont en présence. — Dénombrement des principaux chefs des Jésuites. — Préparatifs du combat. — Arrivée d'un messager espagnol. — Piécil de l'anto-da-fé de Valence.

Sitôt que dans Paris le journal de la nuit ' De ce grand attentat eût propage le bruit , A ce bruit, au récit de ce commun outrage, Les ultras belliqueux ont trépigné de rage ;

Tous ont donné congé dans leurs hôtels garnis,

Et près d*aller en guerre ils sont tous réunis.

Ce n^est que dans le sang qu^un tel affront se lave ;

(( Marchons, ont-ils crié, marchons droit au conclave;.

)> S"*il ne veut replacer le trône sur Pautel ,

)) Au général Fortis jetons notre cartel. »

Vers Tendroit menacé la phalange se porte ;

Du grand ambassadeur ils ont cerné la porte ,

Et jurent , au milieu des accès de la toux.

De venger Metternich ou de succomber tous.

(^pendant le héros que ce tumulte effraie Sort du lit , et portant la main gauche à sa plaie % Il se montre au balcon, leur parle en allemand , Porte jusques aux cieux leur noble dévoûment, Leur dit qu'il va descendre et se mettre à leur tête, Et quWec leur soutien le monde est sa conquête. Il dit, fait un signal, et le rauque^tambour Organise les rangs dispersés dans la cour.

( ^^7 ) Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle, Sainte ligue des rois , alliance éternelle ! Le peuple de Paris, en voyant ces héros, Crut revoir la noblesse aux Etats-Généraux ; Tout du siècle passé lui retraçait Timage , Leurs armes, leurs habits, leur maintien, leur langage; Leurs cheveux sont parés de frimats odorans , Usage rigoureux chez ces preux vétérans , Qui , pareils à nos rois de la première race , Se distinguent par-là d\ivec la populace. Ils ont d'un coftre antique extrait pour ce grand jour Les pompeux ornemens de la défunte cour. Le large juste-au-corps aux flottantes dentelles, Le soyeux haut-de-chausse, ennemi des bretelles, Le gilet pailleté , la rheingrave à longs plis , Le ruban glorieux où pend la fleur de lis, L'épée horizontale et la mince épaulette; Enfin , pour étaler leur parure complète. Ils ont chaussé, suivant les us des vieux barons, Des bottes dont le temps bronza les éperons,

Conservant avec soin, sur leur tige plissée,

La poussière des camps à Coblentz ramassée.

C'est là que ces vengeurs de Tautel et des rois

A l'abri du canon casernaient leurs exploits;

Ameutant contre nous la Prusse et l'Allemagne,

Ils semblaient dédaigner de se mettre en campagne ,

Souriaient de mépris, et caustiques héros,

Sur lïolve jacquerie épuisaient leurs bons mots.

Brunswick était chargé de livrer leurs batailles.

La folie à Coblentz parodiait Versailles;

L'étiquette réglait les fêtes de la cour;

Le marquis , en buvant , attendait son retour.

De g^alans madrigaux parfumait les actrices;

Des roués à la mode on vantait les caprices;

Une ferme de jeux fut vendue à l'encan !

On les vit préférer, dans les loisirs du camp,

L'enseigne d'un tripot au phmiet d'Hcnri-Quatre;

C'était au lansquenet qu'ils aimaient à combattre,

Et transformé par eux en favori de Mars,

Chalabre les guidait au milieu des hasards ^

( ^9 ) Cependant, chaque jour, malgré leur espérance, Triomphaient les couleurs de la nouvelle France , Et dans ses droits nouveaux, par son bras affermi, Le serf victorieux fut seicneur à Valmi. Alors ce grand espoir se perdit en fumée : Le camp se dispersa; les seigneurs deFarmée, Errans de cour en cour, de plus dVin souverain Reçurent, en passant , le rouble ou le florin , Et pareils aux tribus des rives de TEuphrate , Pleurèrent sans retour une patrie ingrate. Mais quand du fond du Nord Palliance des rois A nos jeux étonnés ramena par deux fois Des fils de saint Louis les soldats légitimes , Paris vit défiler ces héros cacochymes, Français m partibus, qui , fiers d'un long oubli , Osèrent se targuer du trône rétabli.

Leur brigue , depuis lors , rivalise d^mdace : Active nuit et jour, la noble populace. Le placet à la main, assiège le pouvoir: L\m veut en préfecture ériger son manoir,

( 70 ) L''autre veut endosser rhermine héréditaire; L^ex-menin sans emploi demande un ministère ; Tous font valoir, enfin, d'un esprit intrigant, Leur campagne d'Autriche ou le voyage à Gand, Et comptent, sans pudeur, faute de cicatrices, Trente ans d'oisiveté pour trente ans de services.

Dans la cour du Palais, le ministre allemand Commande le départ du noble régiment ; Us sortent possédés d'une fureur hostile, Et bientôt du Légat bloquent le péristile.

UOhsen'aleiir d' Autriche ^ à la tête placé, Pour sommer les Romains déjà s'est avancé , Et sur un cheval noir, aux flancs de la colonne, L'ardente Krudener voltige en amazone.

Fortis a tout j)révu ; son œil de basilic A déjà dans la foule aperçu Metternich; 11 sonno le tocsin armé d'une cresselle.

(-7^ ) Mande Sainte, ex-abbé, qu'il place en sentinelle % Vote un cierge pascal à saint Pierre-ès-liens, Et remplit les échos de noms italiens.

Aussitôt Pescalier se noircit de soutanes, Les chefs sont descendus appuyés sur leurs cannes : Le, cardinal Pacca, Villèle des Latins % Fabrici , desséché sur les marais Pontins *^, Benigni, gardien des trésors de Lorette, Mî^zio, familier de la junte secrète, Bardani, qui proscrit, et toujours sans succès, Dans les Etats romains les libelles français , Tiberi , Martinez, Isoard, Camarote , Bofondo, Ruspoli , tous auditeurs de Hole, Marcellini, qui vend, pour si.x écus romains. Le droit de mariage à deux cousins germains, Testa, qui fatiguant son style épistolaire. Aux rois, chaque matin, lance une circulaire, Le sourd Buttaoni, du Saint-Siège auditeur, Enfin le bon Sala, zélé coadjuteur.

Qui, dans un grand festin, vil du fond des assictlcs.

( 7^ ) En servant le rôli, s^envoler des mauviettes.

Le béat Hohenîolie au regard inspiré ', Bénit à haute voix le bataillon sacré ; Il attend les blessés , et plein de confiance , Un miracle à la main, il tient lieu d'ambulance. Mais rien ne doit s''ofFrir cà sa pieuse ardeur ; Fortis , fils de l'Église, a le sang en horreur : Pourtant, qu'avec plaisir, dans la rue enflammée. Sur un mont de fagots, il brûlerait l'armée! Quel superbe moyen d'échauffer les esprits , Qu'un tel auto-da-fé dans les murs de Paris I Mais le coup est trop fort, pour un tel sacrifice Le bourgeois philosophe est encor trop novice ; Il faut donc renoncer à ce grand coup d'éclat, Se soumettre, et donner le signal d'un combat Digne des légions de la Rome nouvelle.

Aussitôt, sur l'autel la bougie étincelle;

On suspend aux lambris les sacrés gonfanons *^;

(73 ) Sur un pupitre d'or on braque les canons ; On maudit les ligueurs; avec cérémonie , On forge le décret qui les excommunie ; Fortis prodigue aux siens le doux baiser de paix , Et Sainte ouvre aux ultras les portes du palais.

Ils entrent à longs flots, Metternich à la tête;

Mais ce tableau pompeux les glace et les arrête ;

Que ne peut sur nos sens un spectacle romain !

Ils ont laissé tomber le glaive de leur main ,

Et tremblent en voyant la redoutable bulle

Ecrite en traits de flamme aux murs du vestibule.

Bons ultras ! les enfers, dès long-temps oubliés ,

Semblent aumême instant s'entr'oufrir sous leurs pledsy

Car déjà s'est ofl'erte à leur triste mémoire ,

Des vieux péchés de cour la libertine histoire.

Metternich, contempteur des hommes et des dieux,

Va porter sur Tautel un bras audacieux ;

Mais un bras plus puissant arrête le grand homme ^

Il veut crier, sa voix est la voix d\in fantôme,

( 74 ) Il désigne Hohenlohe , et son bras raccourci Semble dire du geste : Et toi, mon fils, aussi I

En ce moment , malgré le qui vive de Sainte ,

Un agile inconnu s^élance dans Tenceinte :

Le rosaire à gros grains résonne à son côté ;

Un froc lourd et velu couvre sa nudité;

De son front couronné, pendent sur son visage

Les jasmins du Bétis et les lauriers du Tage.

Il a crié : Victoire! et sur les marbres froids ,

Comme le Grec de Sparte il est tombé sans voix.

Mais Hohenlohe est là ; le thaumaturge invite

Le mort à se lever, et le mort ressuscite ;

Alors baissant les yeux et croisant les deux mains ,

Le Lazare espagnol a dit : « Princes romains ,

» Je viens , après un long et pénible voyage,

» De Torrenzo mon maître apporter le message.... »

A ces mots Metlcrnich , à regret attentif. Vers le seuil de la porte avance un pied furtif ,

(75) Il est près de sortir ; mais Fortis le regarde : <( Sentinelles , dit-il , croisez la h allebarde, )) Qu'on écoute à huis-clos, et vous, Prince allemand, )« Subissez ce récit ; c'est votre châtiment. » Et l'Espagnol poursuit : « Valence , ô ma patrie !

)> Garde de ce grand jour la mémoire chérie!

)j Les juges rassemblés au sacré tribunal

)) De leur illustre chef attendaient le signal ;

)) Il arrive ; la joie éclate au saint- office ,

)) On arrache RipoU aux tours de Saint-Narcisse ,

» Et l'abbé Torrenzo , s'installant au milieu ,

)) Docile à votre voix comme à celle de Dieu ,

» Dicte l'arrêt fatal , puis suivant l'us antique

» Jette au bras séculier la victime hérétique;

» Mais à cette heure même encor compatissant ,

» Il défend aux bourreaux de répandre le sang :

M Soumis à ses désirs, le bras de la justice

)) Daigne en un doux bûcher commuer le supplice.

» Les soldats de la foi, parés de lauriers verts,

» Les dévots pénitens, de ciUces couverts,

( 7^ ) De la place publique occupent les issues; Partout à flots épais, se pressent dans les rues , De poudreux pèlerins aux visages hàlés, Vieux chrétiens de l'Espagne en ce jour rassemblés; Aux larmes de plaisir qui sillonnent leur face, On voit qu'ils sont issus de cette antique race, Qui brûlait à la voix du grand Torquemada 1) Les Maures de Grenade et les fils de Juda.

> D'abord on avait craint que les preux de la France

) N'eussent pas à la fête accordé leur présence;

) ]\ïais le pieux Moustier et le brave O'Donnel

» Les avaient invités au bûcher solennel.

) On amène Ri|x>ll; nos bandes réunies

) Ont entonné des morts les longues litanies,

) Et les miserere , chantés en faux bourdon ,

) Ont sur l'humble pécheur appelé le pardon.

I» De sa victime enfin le bûcher se décore :

I) Alors un familier qu'un saint zèle dévore,

) De la torche d'honneur armant ses doigts sacrés ,

(77) )) Du pompeux écliafaud a franchi les degrés : » Il offVe riîérétique au Dieu de la clémence, 1) La flamme brille, et moi, perçant laToule immense', » Je mVloigne à la hâte, et je viens en ces lieux » Faire à TOrdre assemblé ce récit glorieux. »

L^Espagnol a parlé; le sénat qui Pecoute

De Fantique Hozanna fait retentir la voûte;

Les ultras, le chef nu, de pourpoint dépouillés,

Aux pieds du Général se sont agenouillés ;

Tous, Toeil baigné depleurs,le front dans la poussière,

Demandent à grands cris leur grâce plénière :•

Fortis jette sur eux un regard paternel.

Les absout , puis prenant un maintien solennel.

Il dit : « Vous le voyez , c'est Rome qui Temporle ;

« Des rois ambitieux Fomnipotence est morte,

w Dès ce jour mémorable ils ont des suzerains ;

» Vas avec Krudener Fannoncer aux Germains,

» Metternich; et vous tous, ambassadeurs fidèles,

» Dans vos déparlemens publiez ces nouvelles;

( 7» ) » Que ce grand coup frappé, les peuples à genoux, » Sachent qui doit régner ou des rois ou de nous ; )) Qu^on reconnaisse enfin , dans une paix profonde , 1) La nation en robe et les maîtres du monde *. n

Agnoseo rerum dominos gentenxjue togatam.

A'iRGIL.

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