CHAPITRE X
ai
gnaient le mur quand le feu prit aux toits, et gagnant de là les portiques, se communiqua peu à peu aux aigles de vieux bois qui en soutenaient le fronton et embrasa bientôt tout l'édifice. Grâce à la fureur des partis, ce palladium de la vieille Rome, consume une fois déjà, après quatre cent quinze ans d'existence, dans les guerres civiles, fut entièrement réduit en cendres. Temples, statues des dieux et des héros, trophées, tous ces magnifiques monuments de la gloire romaine périrent dans les flammes.
Les Flaviens n’avaient songé qu’à se sauver à travers la fumée et les flammes, car plus furieux encore à la vue de l'incendie, le vainqueur n'épargnait personne. Le jeune fils de Vcspasien, Dumitien, caché d'abord par l'ædituaire ou sacristain du temple de Jupiter, parvint à sortir en robe de lin avec les sacrificateurs; mais Sabinus, son oncle, préfet de la ville, fut traîné, chargé de chaînes, devant Vitellius, massacré à scs pieds, et son cadavre en lambeaux, précipité aux Gémonies. Cependant le cercle de l'insurrection militaire se resserrait toujours plus menaçant autour de Vitellius. Après un combat devant Crémone, le toulousain Primus accourait avec une armée victorieuse. Le Capitole brûlait encore qu’il était déjà à trois milles de la ville. Le lendemain il fut au pont Milvius. Ses troupes formaient trois divisions : l'une suivait la voie Flaminia; l’autre, la rive droite du Tibre, et la troisième marchait par la rive gauche et la voie Salaria vers la porte Colline. Les Vitellicns formés aussi en trois corps, et enhardis par un léger succès d'avant-garde obtenu la veille au soir sur les mille cavaliers de Céréalis dans les jardins de la colline Hortulane et les chemins creux du Quirinal, s'avancèrent intrépidement à leur rencontre. La bataille s'engagea sur trois points : au pont Milvius, au Champ-de-Mars et sur le haut du Quirinal dans les jardins de Salluste. Là , les Vitelliens montés sur les murs et accablant les soldats de Primus d'une grêle de traits et de pierres, les tinrent en échec jusqu'au soir. Mais la cavalerie prenant sa revanche après avoir tourné , en traversant le Tibre, les défenseurs du pont Milvius, vint tourner par la porte Colline les troupes embusquées dans les jardins de Salluste et les força à la retraite.
Le peuple, excité par les préparatifs du combat, avait voulu d'abord y marcher comme à une fête ; mais vigoureusement chargé par les cavaliers de Céréalis , il quitta les armes et se contenta d'assister à la lutte comme à un grand spectacle de gladiateurs. La bataille continuait dans les rues, les Vitelliens défendant le terrain pied à pied avec la rage du désespoir. A mesure que l'un des deux partis reculait ou avait l'avantage , le peuple ou l'encourageait par ses cris , comme au cirque , ou le couvrait d’applaudissements. Impitoyable avec les vaincus, toutes les fois que l'un des deux partis avait plié, si quelque blessé se réfugiait dans les maisons, il le désignait aux vainqueurs, demandait sa mort à grands cris, et quand le malheureux tombait massacré, se précipitait sur son cadavre pour le dépouiller. Le butin qu'il fit fut immense, car si nous en croyons Dion , cette lutte fratricide coûta la vie à cinquante mille hommes.
Tandis que les soldats de Vitellius périssaient pour sa cause , lui se gorgeait de
viandes et de vin pour la dernière fois. En voyant approcher les Flaviens, il sortit du palais par une porte de derrière, n'emmenant avec lui que deux esclaves fidèles, son boulanger (pistor) et son cuisinier (coquus). Il avait eu d'abord la pensée de se réfugier dans la maison de sa femme , située sur t’Aventin ; puis, par incertitude d'esprit ou par l’effet naturel de la peur, il revint au palais, qu'il trouva désert. S af- * fublant alors d'un mauvais sayon , il courut se cacher derrière la loge du portier (janitor), sous la voûte où étaient enchaînés les chiens de garde qui, se jetant sur lui, mirent son vêtement en pièces et le déchirèrent de morsures sans qu’il soufflât mot. Mais un tribun de cohorte, entendant leurs cris furieux , vint l’arracher aux chiens , et le livra à ses soldats tout couvert de paille et de sang. Après lui avoir lié les mains derrière le dos, ceux-ci le traînèrent dans toutes les rues, en l'accablant d'outrages et lui tenant leurs épées sous le menton pour qu'il ne pût baisser la tête ; et lorsqu'ils furent las de lui jeter de la bouc et des injures , ils l'abandonnèrent, le 13 des calendes de janvier 70, au bourreau, qui l’acheva et le traîna avec un croc au Tibre , digne mausolée d’un tel homme.
Vispasieh. — Vespasien trouvait le terrain merveilleusement préparé. Le gouvernement d'hommes pliés à cette humiliante tyrannie ne pouvait être difficile. Par un bonheur que cette société avilie ne méritait pas , le nouvel empereur joignait h la vigueur du général la droiture d’intentions et l'équité naturelle qui font le bon prince. Fils d’un publicain ou fermier des revenus de l’État, il n'oubliait pas l’obscurité de son origine , et les premiers mots qu’il prononça en arrivant à Rome flattèrent agréablement l’oreille de ce peuple , qui malgré sa docilité à subir la servitude aimait toujours à nourrir ses illusions républicaines. Fatigué de la lenteur de sa marche triomphale : < Je mérite cet ennui , dit-il en riant; c’est bien à un vieillard « et au fils du publicain de Riéti de triompher avec ce faste I » Modeste sans affectation, il ne voulut pas se décorer de la puissance tribunitienne , et ce ne fut que longtemps après le commencement de son principat qu’il accepta le titre de père de la patrie. Mais s’il était indifférent aux honneurs, il ne l’était pas au bien public. Rome offrait de toutes parts les traces de l’incendie et les ruines de la guerre civile : il permit à tout citoyen de bâtir dans les emplacements que les propriétaires laissaient vacants. Jaloux de relever le Capitole, il donna l’exemple aux ouvriers en transportant lui-même les premiers déblais. Trois mille tables d’airain , sur lesquelles étaient gravés les sénatus-consultes, les plébiscites , les traités et les privilèges des peuples depuis les premiers temps, avaient coulé dans les flammes: il fit chercher partout et rétablit ce monument, bien plus précieux que le Capitole luimême, du grand passé de Rome.
Les circonstances les plus bizarres influent quelquefois heureusement sur la vie d’un homme. Vespasien avait été édile sous Caligula; en cette qualité il devait veiller à la propreté des rues, et il y veillait , à ce qu'il parait , assez mal. Passant un jour dans une ruelle qui ressemblait à un cloaque, l’empereur lui ordonna de tendre à deux mains sa robe prétexte , et la lui fit remplir de boue par les soldats. Il ne
ne