CHAPITRE X
et par un ventre d’une ampleur prodigieuse. Parti insolvable et si pauvre, que pour rejoindre sur le Rhin la légion dont il faisait partie , il avait été forcé de détacher une perle de l’oreille de Sextilia sa mère , et de la vendre , il revenait empereur et fou de vanité. Qu’attendre d’un homme élevé à Caprée par Tibère , et qui avait plu tour à tour à Caligula, à Claude et & Néron’ Quarante jours après la victoire de ses lieutenants, trouvant que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon, il s'était détourné de sa route pour aller respirer l’odeur du champ de bataille de Crémone où pourrissaient quarante mille cadavres, et il arrivait sur un cheval superbe , en costume de triomphateur, chassant devant ses légions germaniques , vêtues de peaux et armées de piques énormes, le sénat et le peuple sortis à sa rencontre. Il allait entrer à Rome comme dans une ville prise d'assaut, lorsqu'au pont Milvius, sur les représentations de ses amis, il quitta le manteau de pourpre, prit la robe prétexte et mit un peu plus d’ordre dans sa marche. Les aigles de quatre légions le précédaient. Après les légionnaires venaient les troupes à cheval, puis trente-quatre cohortes de nations diverses, diversement équipées; les préfets des camps, les tribuns et les primipilaires vêtus de blanc précédaient leurs aigles ; les centurions marchaient il côté de leurs centuries, parés d’armes éclatantes, et près de soixante mille soldats , dont les boucliers , les lances, les cuirasses et les colliers d’or étincelaient au soleil, offraient un coup d'oeil magnifique
Ce fut avec cette )iompc que Vitellius monta au Capitole. Il atfeclait une grande gravité ; mais le peuple, toujours railleur, ne pouvait s'empêcher de rire en voyant sur le cheval des triomphes avec la chlamyde de pourpre, celui qu'il avait vu si souvent en casaque bleue, sur les chevaux du cirque, et en suivant au Capitole, derrière cette foule de soldats, l'homme qui naguère n'osait paraître au Forum à eausc de la multitude de ses créanciers. Ceux-ci étaient les seuls qui ne riaient pas : et fuyant ses regards, ils se cachaient pour être oubliés. Mais Vitellius avait bonne mémoire; il les retrouva tous, et, dans sa clémence, au lieu de prendre leurs têtes il sc contenta de les dépouiller do leurs titres.
On vit alors un étrange spectacle au Palais d’or et dans la ville. Cette multitude armée, dont le camp du prétoire n'avait pu recevoir qu’une partie, refluait de toutes parts et s’établissait sous les |>ortiqucs, dans les basiliques et les temples mêmes. Livrés à l'oisiveté et à la licence, ces soldats ne connaissaient plus ni discipline ni drapeau, et s'énervaient dans la débauche. Toute la journée, leurs bandes insolentes erraient dans les rues , heurtant les citoyens , les maltraitant ou les tuant sous les plus légers prétextes. Établis dans le Vélabre et le Champ-dc- Mars, les Gaulois et les Germains, que dévoraient les chaleurs, ne sortaient pas du Tibre. Les thermes étaient pleins de légionnaires y goûtant du matin au soir les délices du bain , et il n’y avait pas de taverne qui ne retentit des cris, des chants de la soldatesque. Au lieu de tenter de réprimer ces excès, Vitellius les effaçait par sa vie licencieuse et par des actes plus scandaleux encore. Des autels étaient dressés et des victimes immolées à Néron : faisant de sa Maison dorée une auge d'Épieurc,
il passait les journées et la plus grande partie des nuits il manger, et quand il avait mangé avec la plus effroyable gloutonnerie, à vomir pour remanger encore. Le monde était mis il conlribution pour sa table; un seul de ses repas ruinait une ville ou dévastait une province. On lui servait jusqu’il deux mille poissons et sept mille oiseaux à la fois. Un seul de ses mets, composé de foies de sargets, de cervelles de faisans et de paons, de langues de phénicoptères et de laitances de murènes que les matelots des flottes de l’empire avaient été occupés à réunir d’un bout de la Méditerranée & l'autre , et qu’on servit dans un immense plat d’argent fondu exprès , le bouclier de Minerve, coûta, au rapport de Suétone, un million de sesterces.
Devant cet empereur immonde, occupé seulement à s’engraisser, le sénat se courbait servile, décimé de temps en temps, et muet. Le peuple auquel il venait de donner des combats de gladiateurs dans les quatre cents principales rues de Rome applaudissait les soldats campés dans la ville mouraient par milliers de chaud, de débauche ou de fièvre dans les marais du Vatican, lorsqu'on apprit que le salut de l'empire venait enfin de l'Orient. Aux calendes de juillet 09, Flavius Vespasianus avait été proclamé, par scs légions, à Alexandrie. I)u premier de ce mois au 17 décembre (16 des calendes de janvier) les défections se multiplièrent autour do Vitellius, avec une telle rapidité, qu’il finit par se trouver seul avec les cohortes du prétoire. Aussi promptement résigné qu’Olhon, mais avec moins de courage, il met alors sa robe noire de suppliant, et va déposer, en pleurant, les insignes impériaux dans le temple de la Concorde. Les spectacles de ce genre touchent toujours : ému de scs larmes, le peuple se joint aux soldats pour le forcer à garder la pourpre, et sans une pluie torrentielle qui surprit les cohortes en route et leur fit rebrousser chemin , le Capitole où s’étaient réfugiés le frère et le fils de Vespasien , était assailli ce jour-là. Mais le lendemain, au point du jour, les Vitelliens furieux reviennent en foule, et, gravissant la colline en bataille, s’avancent vers la première porte du Capitole. Sur la montée, à main droite, s'élevaient de vieux portiques d’où les Flavicns les accablaient de tuiles et de pierres. Il eût fallu pour les débusquer des toits, faire venir des machines et des armes de trait, car les Vitelliens b’avaient que leurs épées; mais le soldat ne voulait pas attendre. Entassant des torches devant la porte, il l’embrase et suit le feu pour leur fermer le passage ; pressés par le danger, les assiégés furent réduits à arracher de leurs piédestaux , les statues des grands hommes, et à les jeter précipitamment l’une sur l’autre, derrière les flammes, en guise de rempart.
Arrêtés par les images de ceux qui, après avoir été vivants la gloire de Rome, devenaient après leur mort des instruments de guerre civile, les Vitelliens font deux nouvelles attaques de deux côtés opposés , l’une par le bois de l’ancien asile de Romulus et l’autre par l'escalier de cent marches de la roche Tarpéicnnc. Ni l’une ni l'autre n'était prévue ; mais la plus dangereuse était celle du bois ; ce fut aussi la plus vive. Montant sur les maisons que , dans la sécurité de la paix , on avait laissé élever si haut qu’elles touchaient le pied du Capitole , les assaillants attei-