CHAPITRE X
croyait pas, à coup sûr, y jeter avec cette boue les plus beaux monuments de Rome. Devenu empereur, Vespasien voulut effacer cette tache et secouant sa robe, il en ht tomber deux édifices magnifiques et le Colisée. Jaloux, en effet, de montrer en montant au palais augustal qu'il n'avait pas mérité l'affront fait à l'édile , il commença par élever le temple de la Paix, qui , selon Hérodien et Josèphe , surpassait en magnihcence tous lestemplesde Rome. Riches statues, excellentes peintures, tous les objets précieux et rares que l'avide curiosité des hommes allait chercher auparavant dans les parties les plus reculées de l’univers, y furent réunis. Il y mit les vases d'or du temple de Jérusalem, et ne garda au palais que les livres saints et les voiles dorés du tabernacle.
11 bâtit en outre un autre temple sur l'emplacement choisi par Agrippine, au haut du mont Ccelius, et commença dans les étangs de Néron le magnifique amphithéâtre appelé de son nom Flavien, et depuis Colisée. Aussi bon que juste, du reste, en dix années de principal il ne fit mourir qu'un seul homme , ce qui dut bien surprendre une génération accoutumée aux boucheries du despotisme impérial ; encore avait-il révoqué la sentence ; et , sachant étouffer son amour de l’or, seule tache qui obscurcit ses belles qualités, où la libéralité était nécessaire il ouvrait noblement la main. C’est ainsi que les lettres dignement encouragées, l'indigence des vieilles familles secourue, et l’or qu’il ramassait avec trop d’âpreté peut-être, retombant en pluie de sesterces sur les 'professeurs, les artistes, les dames romaines, et les victimes des incendies ou de la guerre, témoigna de l'élévation de son cœur autant que de l'humanité de son gouvernement.
Titus. — Quand il laissa l’empire â son fils aîné , le 9 des calendes de juillet 79, Rome s'effraya. Titus, dont le nom est arrivé à la postérité si doux et si pur, ne s'était encore révélé au monde que par la violence de ses passions, sa cruauté et sa manière sauvage de conduire la guerre. Il avait jonché de morts le pays des Bataves, et si le calcul de Juste Lipse est exact, après sa dernière campagne de Palestine, il apparaissait au monde effrayé à travers le sang de treize cent trente-sept mille Hébreux égorgés à Jérusalem. La ville redoutait un Néron : elle eut un philosophe. Autant le Titus de la veille était cruel , sanguinaire , adonné aux saies débauches , autant celui du lendemain fut bon, modéré et chaste. On eût dit qu'en se trouvant tout à coup chargé du bonheur de quatre-vingts millions d'hommes, il purifiait son cœur et sa vie pour se rendre digne de ce sacerdoce. Marchant d'abord sur les pas de son père, il continua ses travaux et termina le grand amphithéâtre. Cette œuvre colossale n'avait pas coûté trois ans de travail. Titus en fit la dédicace avec une magnificence digne de la grandeur du monument. Cent sept mille spectateurs vinrent s’asseoir pendant cent jours consécutifs sur les sièges de l'amphithéâtre, pour y assister à ces spectacles grandioses qui faisaient seuls battre le cœur du peuple-roi. lin jour l’arène était arrosée du sang des gladiateurs; le lendemain l'eau inondait tout à coup l’amphithéâtre jusqu’aux gradins du premier rang, et sur celte mer improvisée se livrait un combat naval, ou bien nageaient, poursuivis par des Égyp-
tiens et des nègres, des caïmans et des requins; le surlendemain c'était unevéritable forêt qu’on avait apportée dans la nuit : à un signal de l'empereur, s'ouvraient les loges souterraines, et cinq mille l>êtcs fauves, ours, rhinocéros, éléphants, buffles , sangliers , lions et tigres, se précipitaient en rugissant et venaient recevoir la mort sous ces arbres plantés pour un jour. Dans les entractes, une pluie fine d’eau dit senteur rafraîchissait l’atmosphère, retombant en vapeur odorante sur le front des spectateurs, et l'empereur lançait au peuple les boules d’une loterie gratuite, dont chacune gagnait un vase d'or ou un vase d’argent, une robe ou un objet de prix , un cheval ou un esclave.
Des jours de terreur et de deuil succédèrent malheureusement à ces fêtes. Ce feu que l'imprudence ou la main de l'esclave irrité rallumait toujours dévora de nouveau le Capitole à peine sorti de ses ruines, les bâtiments et la bibliothèque d'Auguste, les théâtres de lialbus et de Pompée , les thermes d'Agrippa ét les temples d’Isis, de Sérapis et de Neptune. Le Panthéon même fut atteint par l'incendie, qui dura trois jours. Puis de ces décombres fumants sortit la peste : elle sévit tout l’automne, emportant souvent dix mille personnes par jour; et quand la peste eut disparu , comme si l’Italie entière allait s’engloutir, la terni trembla, le Vésuve s'ouvrit, et des torrents de feu et de lave ensevelirent, le 1" novembre 79, trois cités romaines : Strabies, Pompéi et Herculanum.
Réparateur de tous ces maux , Titus en aurait effacé la trace s'il eût vécu plus longtemps, car il ne perdit qu'un jour pour le bien ; mais les bons pussent vite, laissant derrière eux les méchants. Ému par le pressentiment de sa fin prochaine , un jour qu'il regardait le peuple sortir du cirque il pleura. La vie qui le fuyait il espéra un moment la retenir sur les bords embaumés du Velino ( rosca rura) : et traversant les vallées délicieuses de la Sabine, il se fit porter au village natal. Arrivé à l’entrée de la gorge , au fond de laquelle s'épanouit comme une aubépine de mai , au milieu des vignes , des oliviers , des chênes-verts et des roses , la blanche Riéti , qui se mire d'un côté dans le Turano, et de l'autre est dominée par l'amphithéâtre neigeux des Apennins et le pic lointain de Terminillo , Titus releva le rideau de sa litière et contempla longtemps ce ravissant paysage; puis ayant porté les yeux vers le ciel , dont l'azur ne lui avait jamais semblé plus éblouissant et plus beau , il se plaignit amèrement de mourir si tôt , sans l'avoir mérité.
Doiotiki. — Afin de consoler Rome d'une mort qu’il avait, dit-on, avancée, Domitien son frère débuta par des jeux magnifiques : courses de chars A deux et & quatre chevaux, combats d'infanterie et de cavalerie, batailles navales, chasses nocturnes dans le cirque, luttes de gladiateurs des deux sexes aux flambeaux , tout fut prodigué pour plaire au peuple. Pendant ces spectacles, auxquels il présidait une couronne d'or sur la tête , en robe de pourpre et avec la crépide ou chaussure germanique laissant voir le pied, il n'était occupé que d'une sorte de phénomène accroupi à ses genoux : c'était un enfant à tête monstrueuse par sa petitesse , dont la conformation extraordinaire et la tunique d'un jaune éclatant excitaient sans