CHAPITRE X
cesse les rires des spectateurs. A ce moyen infaillible de popularité il en joignit d'autres, que Titus et son pitre avaient mis en oubli. Le peuple reçut trois fois une gratification de trois cents sesterces par tête, et vit relever ces tables festinales qu'i regrettait depuis longtemps.
La grande impulsion donnée anx travaux publics par Vespasien ne s’arrêta pas sous son dernier fils, que les vieux Romains appelaient Ædifirator, l'architecte. On vit le Capitole sortir encore de ses cendres, et dans les murs herculéens de la vieille citadelle s’élever le faite du temple de Jupiter Gardien et les colonnes du palais de * Justice appelé depuis Forum de Nerva. Domitien construisit aussi un temple pour la famille des Flaviens, un stade ou lice pour la course , un orchestre et une naumachie , dont les pierres servirent plus tard aux réparations du grand cirque. 11 compléta ces améliorations scéniques, d'autant plus importantes à cette époque qu’elles touchaient aux besoins les plus impérieux de la vie romaine , en ajoutant deux factions nouvelles , ayant pour couleurs l’or et la pourpre , aux anciennes factions du cirque, en réduisant à cinq les sept intervalles qu’il fallait parcourir pour obtenir le prix dans les cent courses, et en interdisant la scèiie aux mimes. Ami rigoureux de la justice, il cassait sans pitié, sur son tribunal, les mauvais jugements et les mauvais juges. Sa vigilance était telle, que durant sa vie tous les magistrats de Rome et les gouverneurs de provinces montrèrent autant de zèle et d’équité qu'ils déployèrent de corruption et de licence après sa mort.
Tous ses édits , même celui qu'il rendit pour ordonner d'arracher les vignes dans le but de prévenir les désordres que produit l’ivresse, furent longtemps basés sur la justice et la raison. Peu à peu, dit-on, ses idées se troublèrent; cette raison sévère qui dictait scs actes s'altéra, et , comme les derniers Césars , il eut le vertige. Alors il donna aux princes du sénat et aux illustres de l'ordre équestre ces repas funèbres dans des salles tendues de noir, où chaque convive, placé è côté d'une colonne tombale qui portait son nom, recevait des mains d'esclaves noirs et muets, les mets des funérailles; et croyant marcher ensuite à la mort, trouvait dans le billet noir qui lui était remis le don d'un objet magnifique. Alors il se fit ériger des arcs de triomphe dans les quatorze régions augustalcs ; alors enfin il voulut être dieu , et il envoya au supplice ceux qui se déshabillaient devant son image. Malgré ces faiblesses de l’orgueil humain et à travers les accusations de cruauté dont le flétrit l’histoire, Domitien gouverna sagement, et Rome prospéra sous son principal. Mais ayant blessé le sénat en rayant de l'album les patriciens qui allaient danser au théâtre et les concussionnaires , et menacé un comédien aimé de sa femme , les sénateurs conspirèrent, et, pour sauver Péris, Domitia fit assassiner son époux. Le 15 des calendes d'octobre 90, il rêva qu’il était monté sur un grand cheval noir, qui l’emportait dans un abîme , et le lendemain l’intendant et les affranchis de sa femme le percèrent par surprise de sept coups de poignard. La vieille Phyllis, sa nourrice , s'empara du cadavre, le brftla en secret dans le suburbanum qu’elle avait sur la voie Latine, et alla ensuite la nuit mêler furtivement sa cendre, dans le
temple dos F'Iavians, à celle de Julia , fille de Titus, dont elle avait aussi élevé l’enfance.
Nerva. — Au moment où l’esclave fidèle baignait de larmes les restes de ceux qui avaient joué enfants sur son sein , le sénat , transporté de joie , donnait l'empire au vieux Nerva, l’un des conjurés. Celui-ci commença par payer le droit d’usage (donativum) aux prétoriens; puis quand il crut pouvoir compter sur leur dévouement , parce qu’il l’avait acheté , il s’empressa de renverser les statues de Domitien et de faire abattre ses arcs de triomphe. Celte vengeante posthume déplut aux soldats : accourus en armes au palais, ils parlèrent en maîtres et agirent en juges qui ont droit de vie et de mort. Nerva traînait la mémoire de leur empereur aux Gémonies, ils y traînèrent ses assassins, et le croc infamant y aurait amené tôt ou tard le débile vieillard lui-même, si, fléchissant sous le poids de l'âge presque au premier pas de sa carrière ambitieuse, il n’eût laissé, en 98, l’empire à l'espagnol Trajan.
Trajan. — Celui-ci, et le fds de son cousin, Hadrianus, ouvrirent la périodo célèbre dite des Antonins, du nom des trois derniers princes. Quelques jours avant sa mort, Nerva était monté au Capitole , et avait crié de toutes ses forces : a Je déclare, devant le sénat et le peuple romain, que j’adopte, pour le bonheur de la patrie, Marcus Ulpiits Nerva Trajan. » Cette formalité suflit pour lui donner le pouvoir suprême. Trajan ayant juré de ne faire mourir aucun sénateur, le sénat le reconnut sur-le-champ, et sous les tentes du Prétoire on n'osa pas repousser le chef des légions de Germanie. Au reste, par la vigueur d’esprit et la simplicité militaire de ses mœurs, ce rude fils des camps méritait l'empire. En arrivant, il punit la révolte des prétoriens; puis, tendant son glaive au successeur de leur préfet qu’il avait cassé : a Si je ne gouverne pas bien, lui dit-il, tu me puniras avec ce fer. » Ce fut un spectacle nouveau pour Rome que de. voir ce soldat de furtune se rendre â pied avec sa femme au palais impérial. Sur le dernier degré du portique Plotine se retourna, et adressant la parole au peuple ■ a Je désire, dit-elle, sortir de ce palais telle que j’y entre aujourd'hui. » Après avoir assuré l’ordre à Rome , l'empereur revint aux frontières menacées vers le Danuhe , et repoussa glorieusement, dans une longue guerre, les Daceset les aïeux des Vainques. Le triomphe des armes romaines fut célébré dans l'amphithéâtre par cent trois jours de jeux, dans lesquels on vit tuer onze mille bêtes fauves et combattre dix mille gladiateurs : puis l’architecte syrien Apollodore l’immortalisa sur le marbre en élevant dans le magnifique Forum du même nom la colonne Trajane.
Adrien, Aktonin le Pieüx, Marc AiirIle. — Ce monument devait aussi servir de tombeau : il reçut trop tôt, pour la félicité des peuples, sa destination funèbre. Tué par scs fatigues ou par le poison, le 3 des ide3 d’août 117, quand il pacifiait l'Orient en battant les Arméniens et les Parthes, Trajan eut pour successeur, grâce â l’adresse de Plotine, Ælius Hadrianus, de Cadix, qui suivit fidèlement ses traces durant vingt ans. 11 fit pendant ce principal un mausolée trop grand pour sa gloire