‹ Rome ancienne et moderneChapitre 103 sur 428 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

( Unies HatJriani) et un port plus durable que le souvenir de sa vie, mêlée de vertus et de vices, de justice et de cruauté. Par un miracle qui ne s’était pas produit depuis la fondation de la ville, deux hommes de bien, Antonin le Pieux, et Marc Anrèle, se succédèrent ensuite au palais d'Auguste. Les quarante-deux années qu'ils passèrent au pouvoir furent l’âge d'or de Rome. Le feu de la guerre brillait toujours aux frontières : les Barbares , rôdant sur les limites de l'empire , tenaient sans cesse les armées en baleine ; mais Rome ne s'en apercevait qu'à la lance sanglante plantée devant le temple de ltellone; un soleil de paix, d'ordre et de justice brillait dans ses murs : chacun vivait content, parce que personne n'était opprimé ; le peuple jouait sérieusement aux comices que Trajan lui avait rendus et nommait des magistrats imaginaires. L’empereur combattait sur le Rhin ou l'Euphrate, et le sénat administrait en son absence. L’émotion fut donc grande dans la ville lorsqu'on y apprit que Marc Aurèlc le philosophe était mort aux noncs de mars 180, et que son fils , le farouche Commode , venait le remplacer.

Commode. — Dans ces occasions, le peuple s'efface ou il acclame ceux qui arrivent : les corps privilégiés seuls luttent par l'intrigue ou le crime. En entrant à l’amphithéâtre, le jeune empereur trouva un assassin dans le couloir, a Voilà ce que le sénat l’envoie », lui dit Pompéianus en lui portant un coup de poignard. Échappé au fer de ce scélérat , perdu de débauche et de dettes , comme la plupart des nobles inscrits sur l'album sénatorial, Commode abattit les tètes des conjurés, et l'oligarchie cria au tyran I — A partir de ce moment, des mains invisibles sèment l'agitation dans la ville et la sédition dans les camps. Il s’appuyait sur le bras ferme et fidèle de Perennis , préfet du prétoire : la mort de ce grand ministre , qui portait tout le poids de l'empire, est jurée. Des émissaires ont travaillé les légions, et un jour voilà que quinze cents archers de l’armée de la Grande-Bretagne passent la mer et arrivent sans obstacle à Rome. Commode pouvait les écraser avec ses prétoriens; il alla presque seul à leur rencontre et leur demanda ce qu'ils venaient faire à Rome... « Te venger, lui dirent les centurions, et te conserver la couronne que Perennis veut mettre sur la tête de son fils. » Comment se défier d'un pareil zèle? — Il livra Perennis aux archers, qui le battirent de verges, lui tranchèrent la tête, et, si l’on en croit Hérodien et Lampridius, égorgèrent en même temps sa femme, sa sœur et scs deux enfants.

Cette exécution réveilla les instincts sauvages du peuple. Poussé sous main par le sénat, en 188, il résolut de massacrer le successeur de Perennis. C’est une chose singulière, qu'au lieu d'applaudir à leur fortune , le peuple jalouse et abhorre toujours ceux qui, sortis de son sein , se sont élevés à la puissance et aux honneurs. Parvenu de la misérable condition d'esclave à la préfecture du prétoire et au gouvernement, Cléander était particulièrement odieux à la plèbe et aux frumentaires. Pour soulever ceux-ci, les sénateurs se concertèrent avec le préfet de l'annone ; alors ce magistrat, comme nous l’apprend Xiphilin dans les Fragments de Dion , qui, chargé des approvisionnements, pouvait faire l'abondance et la disette à son gré,

afin d'irriter tes esprits contre Cléander , affama Rome. On donnait au cirque les courses des sept chars. Une multitude d’enfants conduite par un homme de haute taille, habillé en femme, y fait irruption tout à coup et te remplit de cris furieux : le peuple se lève en tumulte, et toute cette foute, poussée par la faim, la colère et l'or du sénat, court demander il Commode la tête de son favori. Croyant, sur de faux rapports, le péril plus grand qu'il n’était en réalité, il la lui abandonna; et quand on eut promené celte tête sur une pique dans toutes les régions de la ville, et massacré l'enfant, les parents et les amis du ministre, l’abondance régna de nouveau è Rome.

C'est dans cette atmosphère de violence et de sang que l’oligarchie avait constamment tenu un jeune homme investi de l’autocratie à dix-neuf ans. Faut-il s'étonner qu'une éducation semblable eût porté ses fruits, et que les grands aient recueilli ce qu'ils avaient semé? Si Commode devint , comme ils l’ont dit , car seuls ils écrivaient l'histoire , l’émule de Caligula , toute la faute en est à ses maîtres. Leurs fureurs expliquent les siennes : on conçoit bien , après les avoir suivis pas à pas , la haine et le mépris que ce prince, irrité sans cesse par leurs complots, fit éclater contre eux. Entre l'empereur et le sénat c’était une lutte sourde, mais acharnée, un duel de gladiateurs, un combat à mort. Aussi, comme il l’exécrait, comme il le foulait aux pieds, comme il jouissait de son avilissement devant la capitale de l'univers! Vit-on jamais plus d’insolence d’un côté et plus de lâcheté de l’autre? Écouter., pour juger les fils de ceux qui avaient mis aux fers les deux tiers du genre humain , Dion, un sénateur témoin oculaire de ce qu'il raconte et mortel ennemi de Commode :

« Quand l'empereur venait à l'amphithéâtre, il avait une tunique de soie blanche brodée d'or dont chacun de nous, en le saluant, vantait le bon goût : avant de monter à sa loge il revêtait ensuite la robe de pourpre à paillettes d'or et la chlamyde grecque de même étoffe, et posait sur son front une couronne étincelante de pierreries. Au lieu de faisceaux on portait devant lui une massue et une peau de lion. Dans l'un de ces jeux éclatants qu’il donnait au peuple, il entra au théâtre en costume de Mercure , en brandissant le caducée. Le premier jour de ces jeux célèbres, s'étant placé sur les gradins supérieurs, il tua cent ours â coups de flèches. Quand ses bras étaient fatigués de ce carnage, il s'arrêtait, et une femme venait lui apporter du vin n la glace dans un coupe ayant la forme d'une massue. Aussitôt qu'il avait bu nous nous empressions tous de crier : Longue vie & César ! — Le lendemain il se rapprocha de l'arène et tua un tigre, un hippo|iotame et un éléphant. Les douze jours suivants furent consacrés à des combats de gladiateurs où il périt beaucoup de monde. Toutes les fois qu’il tournait les yeux de notre côté pour regarder s'il ne manquait personne, et nous y étions tous, excepté le vieux Pompéianus, qui aimait mieux mourir que de voir le fds de Marc Aurùle faire de telles choses, nous nous mettions à crier de toutes nos forces ; Tu es notre maître ! tu es le premier I tu es le plus heureux! tu triomphes! gloire à toi, Amazonius! gloire à toi 1

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