CHAPITRE X
« Le peuple n'approchait pas de l'amphithéâtre , ou s'il entrait de temps en lemps quelques frumentaires, ils se tenaient à l’entrée des portes, regardaient furtivement et sortaient aussitôt ; car le bruit s'était répandu que pour imiter Hercule il devait tirer sur les spectateurs. On avait cru à ce bruit d’autant plus facilement que, pour copier les douze travaux de ce dieu, il avait assommé un jour, à coups de massue, une grande partie des malades et des impotents de Home dont ses satellites tirent des géants en les liant ensemble , et des monstres en leur cachant les jambes dans des toiles peintes figurant des queues de serpents.
« Tous les sénateurs avaient autant de frayeur que le peuple : peu d’entre nous espéraient survivre à ces jeux; car à tout moment on s’attendait à quelque coup de flèche : aussi, le sang se glaça dans nos veines quand nous le vîmes, le dernier jour, se diriger de notre côté, tenant d’une main la tête d'une autruche qu’il venait de tuer en jouant, et nous menaçant de l'autre avec son épée sanglante, pour montrer qu’il ne dépendait que de lui de nous en faire autant. A mesure qu'il avançait vers nos sièges, la frayeur nous arrachait une sorte de rire convulsif qui eût clé notre arrêt de mort, si nous n'avions eu l'idée de mâcher, comme par distraction, les feuilles de laurier de nos couronnes, ce qui l’empêcha de s’en apercevoir. »
A la vérité, ajoute Dion, dont nous traduisons le grec élégant et limpide, le sénat eutee jour-là une grande consolation : Commode lui avait ordonné de se rendre à l’amphithéâtre en costume équestre, qu’on ne prend pour assister aux jeux qu'à la mort de l'empereur; et quand il demanda son casque, on le lui apporta par la voûte sous laquelle on traînait les cadavres. Dans les idées romaines ces deux présages annonçaient infailliblement la fin de Commode. Deux sénateurs les réalisèrent avec l’aide de Marcia, sa femme, et de l'athlète Narcisse : l'une lui donna du poison , et comme il n’était pas assez énergique, la veille des calendes de janvier 192, l'autre l’étouffa. -.‘j: '*>*
Pbrtisax. — Quelques jours avant, un cheval de la faction verte, dont l’empereur faisait partie , avait gagné les prix du cirque. Il s'appelait Perlinax. Ce nom étant porté par le préfet de Rome, général de mérite, quand on proclama le vainqueur, les patriciens de la faction rivale ne purent s'empêcher de s'écrier dans leur dépit : « Plût aux dieux1. » Commode mort, les assassins se souvinrent de l'allusion, et proclamèrent empereur le fils de l’affranchi. Pertinax était fait pour l’empire; mais, assez énergiquement trempé pour faire face aux plus grands périls, il ne comprit pas qu’il marchait sur le terrain mouvant de la corruption militaire, et s’y enfonça au premier pas. Au lieu de se précautionner graduellement contre ceux qui l'avaient élu , il voulut réformer les mœurs prétoriennes tout d’un coup : c’était creuser sa tombe de ses propres mains. Furieux de se voir replacés sous le joug de la discipline , deux cents soldats courent au palais l’épée nue. Les repousser de force était facile; Pertinax aima mieux employer la persuasion : il se présente seul et les étonne d’abord par son calme; déjà les glaives se baissaient, quand un soldat plus hardi s’avance, et le frappant au cœur : a Voilà ce que t’envoient
les soldais », dit-il. Les au Ires l'achevèrent et emportèrent sa tète au camp au !>nut d'une pique.
Dîmes JuLumts. — Alors l’empire fut mis à l'encan. Le préfet Sulpicianus, que Pertinax avait envoyé aux prétoriens pour les apaiser, en offrit un assez lion prix , et le marché était sur le point de se conclure , quand un ancien proconsul , nommé Didius Julianus, averti du meurtre de l’empereur, accourt tout essoufflé, et du pied des remparts (car on avait barricadé le camp), crie aux soldats qu’il en donnera plus que son concurrent. L'enchère s’ouvre alors sans honte : Sulpicianus offre une somme énorme, Didius Julianus la double; les délégués des soldats venaient lui dire au bord du mur : « Le préfet nous donne tant, et toi? — lin cinquième en sus. » Ils retournaient auprès de Sulpicianus et lui disaient : a Voilà ce que promet ton concurrent , que veux-tu y ajouter? » Dans cette indigne course à l'empire, le vieux Julianus arriva le premier. Sulpicianus s'engageait à payer vingt mille sesterces à chaque soldat; il en promit vingt-cinq mille et l’emporta. On lui tendit une échelle du haut des murs, et ce fut son chemin impérial. Étant entré par cette voie dans le camp, il en ressortit empereur, alla se faire reconnaître au sénat , à la tète des prétoriens , et manger au palais , avec des histrions et des mimes , le souper préparé pour Pertinax dont le corps sanglant gisait dans la salle voisine.
Le peuple cependant , il faut le dire à sa gloire , protesta contre ce marché subi
lâchement par le sénat : il se leva, prit les armes, et s’empara du grand cirque. Mais
tous ceux qui auraient dit le soutenir s’enfuirent, et sa faible résistance vint se briser
contre les épées prétoriennes. Le fer seul pouvait guérir le mal fait par le fer. Le
jour où Julianus sacrifiait au Capitole, trois étoiles brillèrent autour du soleil; et
avant d’avoir le temps d’interroger les augures, le nouveau césar apprit qu’Albinus,
Sévérus et Niger, qui gouvernaient, l’un la (irande-Iîrctagne , l’autre la Pannonie,
et le troisième la Syrie, avaient été proclamés par leurs légions. "
Septiue Sévère. — De ces trois rivaux, Sévère, le plus habile et le plus actif, endort Albinos, et à la tête d’une troupe d’élite, marche rapidement sur Rome. Julianus s’y fortifiait à la hâte et s’entourait d'un appareil de défense formidable; mais les prétoriens, énervés par une longue paix, quittèrent leurs postes et traitèrent sous main avec Sévère. Celui-ci ayant promis l’impunité, pourvu qu’on lui livrât Julianus et les meurtriers de Pertinax , la révolution s’opéra sans résistance : le consul convoque le sénat dans l’Athameum : le sénat, instruit des dispositions des soldats, condamne Julianus à mort et élève Sévère à l’empire; et ce dernier, en traversant le Forum pour aller sacrifier au Capitole, trouva la tète de son rival accrochée aux rostres, et la statue de Pertinax dressée à côté de l’autel.
Avant d’entrer dans la ville , il avait fait entourer par ses légions d’Illyrie les prétoriens sortis sans armes à sa rencontre , et les avait cassés et décimés. Aussi le peuple, qui depuis longtemps maudissait ces tyrans, le reçut avec enthousiasme. Une foule immense , vêtue do blanc , applaudissait sur son passage ; toutes les rues étaient ornées de fleurs , jonchées de feuillage et brillaieut illuminées. Espoir trom-