CHAPITRE X
gieur , comme toujours ! allégresse prématurée!... A la tyrannie de deux mois de Julianus succéda une tyrannie de vingt-quatre ans , pendant lesquels cette Rome , qu'on appelait encore la grande et la reine , eut constamment le pied du soldat sur la gorge. Debarrassé de ses rivaux Albinos et Niger, par lui-même et par son ministre Plautian l'africain , Sévère gouverna avec une verge de fer. Ce qu'il permit et ce qu'osa Plautian ne peut même s’écrire; la plume se refuserait à retracer ces crimes de lèse-humanité. Un seul les fera soupçonner, du reste : cent jeunes gens de familles libres , traînés de force au palais impérial , s'y réveillèrent le lendemain eunuques !
Caiiacaiaa. — Égaler de tels excès de despotisme n’était possible qu’à son tils Caracalla, et au bâtard de celui-ci, Héliogabale. Caracalla, envoyant un gladiateur égorger son frère sur le sein même de sa inèrc Julia Donina, qui fut toute couverte de sang et blessée à la main, résume dans ce fratricide tout son principat de six aus : à le voir conduire un char avec la casaque bleue des cochers du cirque , défier les gladiateurs, dépenser des sommes immenses en immondes débauches et se baigner largement dans le sang , il semblait que Caligula fût sorti de sa tombe. Lorsque après Macrin, qui enjamba son cadavre pour monter un instant au Irène impérial, on vit régner son bâtard , on put croire à la métempsycose et se demander si le vieux voluptueux de Caprée et le fils d'Agrippine, confondant leurs âmes impures, n'étaient pas ressuscités sous les traits de cet enfant de quinze ans.
Héuocabale. — Cet Héliogabale, ainsi appelé parce qu’il était prêtre du soleil adoré sous ce nom en Orient, fut fait empereur par l’armée de Syrie, à laquelle Mcesa, son aïeule, jura qu'il était le fils de Caracalla. Les soldats, épris de tous ces monstres devant lesquels la postérité recule d'horreur, avaient forcé le sénat de mettre le père dans les cieux; ils s'empressèrent de tuer Macrin pour mettre le fils dans le palais impérial. A quinze ans, cet enfant efféminé de l’Orient s'éveilla donc un matin au palais d’Auguste entre sa mère Sohémis et son aïeule pour le conseiller et le conduire , ayant à ses pieds quatre-vingts millions d’hommes. Qu'espérer de bon d'un tel empereur? Tombant sur ce cerveau si tendre et à demi atrophié par le soleil d'Émèse, l’idée du pouvoir absolu s'y changea en folie. Rome, à laquelle on pouvait prendre impunément sa liberté mais non pas ses faiblesses païennes, vit avec stupéfaction une pierre noire, symbole phénicien du soleil, placée au-dessus de son Jupiter. Un temple avait été voué à cet étrange dieu par décret du sénat : l'adolescent s’y rendait publiquement, portant la robe syrienne et la mitre d'or ; il y chantait des hymnes dans une langue inconnue , avec son aïeule et sa mère , y célébrait des mystères barbares, y sacrifiait des enfants; et quand il en sortait, ce qui glaçait d'effroi les prétoriens les plus aguerris, il y laissait pour prêtres, enfermés ensemble, un serpent , un lion et un singe.
Puis à son retour au palais, sa démence éclatait d'une autre manière. Il nourrissait ses lions de faisans et de perroquets, ses chevaux des meilleurs raisins de l'Asie , se plongeait dans des bains parfumés avec des eaux de senteur les plus rares , donnait des festins coûtant des millions de sesterces, ne se servait que de
meubles d'or et d’argent, ne portait jamais deux fois les mômes robes ni les mêmes bagues , et ne foulait qu’un parquet sablé de poudre d’or. A ce luxe de Surdanapale il mêlait de telles dissolutions que , pour ne pas laisser voir le côté le plus honteux de notre nature, l’histoire doit les couvrir d'un voile. Il souilla ce palais, déjà si impur, jusqu'en 22-2. Le 5 des ides de mars, les prétoriens, fatigués eux-mêmes de cette vie monstrueuse, se portèrent en tumulte au palais, et l'y trouvant habillé en femme, l’égorgèrent avec sa mère Sohémis qui le tenait étroitement embrassé. Le fils fut jeté au Tibre et la mère au premier cloaque.
Son aïeule Moesa et sa tante Mainmée n'avaient pas été étrangères au soulèvement des soldats ; elles leur présentèrent un autre enfant nommé Alexandre, qu'ils saluèrent empereur, après les largesses accoutumées, et qui entouré d'un conseil d'hommes sages , parmi lesquels brillaient les jurisconsultes Paul et Ulpien et l'historien Dion , parvint à maintenir pendant treize ans , au milieu des agitations prétoriennes, de l'indiscipline des légions et des dangers de la guerre étrangère , l'apparence de l'ordre et l'ombre de la paix à Rome. Mais une trêve de treize ans, voilà tout ce que les lumières réunies, le patriotisme et l'heureux concours de ces hommes de bien purent obtenir. Sur ce vaste sol de l’empire qui tremblait à chaque instant , fonder quelque chose de stable était impossible. Comme le jeune empereur courait , en 235, des Parthes aux Germains assemblés en armes sur les frontières de Thraco, le géant Maximin, un ancien pâtre, qui voulait l'empire, poussa l'armée du ltliiu à la révolte , et lui arracha la pourpre avec la vie.
Les élus des soldats , qu’en souvenir de leur origine nous appelons empereurs militaires, allaient vite. En dix-huit ans, on en vit passer vingt-deux. Les légions d'Afrique, ne voulant pas obéir à Maximin, choisirent Gordien et son fds, qui au bout d'un mois étaient battus et massacrés. En apprenant leur mort , le sénat eut l’idée de les remplacer, et nomma en tremblant un patricien et un soldat. Le peuple et les prétoriens, de leur côté, proclamaient Marc-Antoine Gordien. Le même sort attendait ces quatre Césars. Quatre ans plus tard , les tètes du géant Maximin et de son fils , égorgés sous leurs tentes devant Aquilée , étaient brûlées au Champ-dc- Mars, les prétoriens tuaient les empereurs du sénat, et le troisième Gordien roulait, assassiné dans la Médie , aux pieds de l’aratic Philippe. Prolltant de l'éloignement du meurtrier , le sénat fit successivement trois empereurs : Marcus Marcius , Lucius Aurélius et Sëvérus llostilius , qui s'effacèrent comme des ombres à l'approche de l’Arabe. Celui-ci, arrivé triomphalement à Rome, y célébra avec grande pompe , en 248 , le millième anniversaire de la fondation de la ville; puis il tomba sous la même épée qui salua et frappa presque coup sur coup Protianus et Marinus en Pannonie, et six éphémères aussitôt morts que proclamés. Seuls, trois hommes de courage, Décius, Valérianus et Gallianus, étaient parvenus à rester debout quelque temps; mais le premier périt en combattant dans les marais de laThracê; le second, prisonnier de Sapor, qui s’en servait comme d’un marchepied pour monter à cheval , mourut dans les fers de ce Barbare ; et le troisième
CHAPITRK X.
ne vécut que pour voir, en 260 , l’apogée de l'anarchie militaire, et ce malheureux pouvoir déchiré par toutes les mains.
Tous les gouverneurs des provinces avaient pris la pourpre ; outre celui du mont palatin, il y eut trente empereurs à la fois; les femmes même voulaient dominer Rome. Zénohie et Victoria portaient le manteau des Césars. Toutes ces étoiles qui brillaient , rivales, au ciel romain , s’éteignirent l'une après l’autre dans le sang ou s’éclipsèrent; et comme l’antique cyprès de Vespasicn, le pouvoir, renversé par cette longue et terrible tempête, sembla se relever de lui-même. Après un vaillant général, dalmate de nation , Claudius Flavius, devant lequel les Barbares, tous les jours plus hardis, reculèrent pourtant , Aurélien à la main de fer replanta glorieusement aux frontières les aigles qu’ils avaient abattues ; mais agité de sombres pressentiments , et voyant par l’invasion des Alanians que les Alpes avaient cessé d’être le boulevard de Rome, il bfttit, 838 ans après le constructeur du dernier mur, une nouvelle enceinte de 18,800 mètres de développement , enveloppant une aire de treize cent quatre-vingt-seize hectares.
11 avait à peine fini son oeuvre, et la ville était encore frémissante du soulèvement excité par l'altération de la monnaie, qui coûta la vie à une foule de citoyens et à sept mille soldats , quand son secrétaire l’assassina , vers 275. L’armée, tuant aussitôt un vieillard du nom de Tacite , élu par le sénat, et forçant son frère à s’ouvrir les veines, attacha la pourpre impériale sur les épaules de trois plébéiens : Probus , fils d'un jardinier de Sirmimn; Carus le dalmate , et Dioclétien , fils d'un affranchi. Ces trois grands hommes ramenèrent la discipline et la victoire daus les rangs des légions, et empêchèrent, pendant trente-quatre ans, la paix aux ailes d’or de s'envoler du Capitole.
Tels furent sous les Flaviens , les Antonins et les soixante-six élus des soldats, les effets de l’anarchie militaire. Nous venons de suivre cette anarchie pas à pas; nous avons descendu une à une les marches tachées de sang , comme celles des Gémonies, du funèbre escalier de l'empire : pendant mille ans nous avons vu éclater la vigueur du génie romain dans la guerre , les conquêtes, les luttes civiles, les orages de la liberté ; il est temps de montrer ce que produisit ce génie appliqué aux arts de la paix, en déroulant dans toute sa splendeur le tableau des magnificences de Rome.