‹ Rome ancienne et moderneChapitre 132 sur 428 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

au moins abritait sous les solives de ses logements des parents que l'âge excluait du bénéfice politique de la tessire , et on obtient ces deux millions d’àmes en écartant même les marchands , les employés et les ouvriers des corporations. Continuons notre calcul.

Dans les quatorze régions, il y avait dix-sept cents maisons monumentales. Sans anticiper sur la description que nous ferons bientôt de leur luxe intérieur, jugez du nombre de ceux qui les habitaient , par ces paroles de Sénèque : « N’est-ce pas chose déplorable, écrivait ce faux philosophe , prêchant le mépris des richesses au milieu d’une opulence asiatique, n’est-ce pas chose révoltante de voir un homme de condition libre ne se plaire en cette vie que pour les vastes terrains qu’il possède , que pour un entourage plus nombreux que ne le sont certaines nations , que pour ces fastueuses maisons qui surpassent les villes même en étendue et en magnificence T » Rappelons-nous ce que dit Tacite de Pédanius Costa , qui , lorsqu'il fut tué par un de ses esclaves, en nourrissait quatre cents dans sa maison ; ce que Pline rapporte de Cécilius Claudius, qui en possédait, malgré les malheurs des temps et les guerres civiles, quatre mille cent seize; ce qu’Aimoin et Rhéginon nous assurent à propos d'un patricien de Père justinienne qui en eut jusqu'à douze mille. Ajoutons à tous ces témoignages cette révélation de Sénèque, avouant qu’on n'osa pas donner un costume spécial aux esclaves de peur de leur laisser voir qu’ils étaient plus nombreux que les citoyens, et l'on conviendra que nous sommes certainement en deçà de la vérité en n'en accordant que cinq cents à chaque maison riche '.

Il restait neuf cent trente-six bains publics, deux cent cinquante-trois pistrines ou boulangeries, vingt-huit bibliothèques publiques, trois théâtres, trois amphithéâtres, neuf cirques, quatre jeux, cinq naumachies et vingt aqueducs. En adoptant une moyenne de vingt-cinq personnes pour chacun de ces treize cent onze établissements, évaluation évidemment inférieure à la réalité, puisque l'entretien d'un seul aqueduc exigeait l'emploi de douze cents bras, on trouve un chiffre de trente-deux mille sept cent soixante-quinze individus, auxquels il faut joindre les dix mille prétoriens d'Auguste, qui s'élevèrent, sous ses successeurs, jusqu’à soixante mille; les quatre cohortes urbaines formées de quinze cents hommes chacune , les sept cohortes des vigiles répandues dans les quatorze corps de garde des régions, et celte masse énorme de population qui, ne pouvant tenir dans Rome, refluait hors des murs, remplissant les camps des étrangers de Misène, des tabellnrii3, des porteurs de litière, des viclimaires, des salgamarii’, peuple à part au milieu du peuple romain , qu'on peut, sans crainte d’être taxé d'exagération , porter à trois cent mille hommes.

En additionnant ces sommes diverses, nous arrivons au total de trois millions

I Bceitiger prétend que les matrones romaines sentes avaient souvent deux cents esclaves do sexe féminin pour les servir. — *. Commis aux recettes.

3. Ainsi nommés par Columelle dit talgama on amalgame de fruits cuits qu'ils vendaient : Us étaient si nombreux qu'on avait été forcé, selon l\iueirolc (Destrip/itt itriii Ronur , p. 302, in Grx'vio;, de les loger dans ce camp extra ’jiuro* — Commune tenus terra' oppidum. { Ahistihl», in Pmefyrk. iib. 1. )

MOEURS ET USAGES

sept conl soixante-quinze habitants pour la ville seule, non compris les sénateurs, les chevaliers, les magistrats, les agents de l’administration, les gladiateurs, les prêtres qui desservaient les temples et les trois cents édicules des quartiers , leurs esclaves, les gardiens des bois sacrés et des autels. Ajoutons-y maintenant la population des faubourgs ; ceux de Rome étaient immenses, o Tous les lieux d'alentour sont habités sans être fermés de murailles, a écrit Dcnys d'Ualicarnasse, si bien que celui qui veut mesurer Home les prend pour une partie de la ville. A mon avis, il travaille en vain, car il est impossible de trouver le point oit elle commence ni celui où elle finit, tant les faubourgs semblent d’une grandeur démesurée... b Celui d’Ostie, que Néron voulait enclore de remparts pour faire de Rome un port de mer, avait quinze milles de long. Aussi, l’orateur Aristide contemporain d'Honorius, appelait la ville la forteresse des nations, et la comparait poétiquement à la neige d’Homère, qui blanchissait à la fois le sommet des montagnes et les vastes plaines.

En considérant que le devoir , l’ambition, l'intérêt, la curiosité, attiraient pour ainsi dire le monde entier à Rome; qu'il y venait journellement des habitants, comme le remarque Athénée, de tous les points de l'univers; que pour s’y fixer, les Italiens, aussi empressés que les Cappadociens, les Scythes, les Indiens, les Tartares, laissaient, au rapport de Sénèque et de Lucain, leurs cités désertes et leurs terres en friche ' ; et que cette immense multitude qui couvrait toutes les voies9, ne pouvant trouver place dans la ville, se parquait forcément dans les faubourgs, on est amené à conclure que les populations qu’ils renfermaient ne devaient guère être inférieures à un million. N’en prenons toutefois que la moitié, que le tiers même; en l’ajoutant au total précédent, nous aurons, et au delà, le chiffre auquel s’est arrêté le savant Juste Lipse ; « 11 y a eu quatre millions d’hommes, dit-il; je ne peux, d’après les écrits des anciens, rien diminuer de ce nombre 9. a

Ces quatre millions d’hommes se décomposaient en plusieurs groupes que nous allons décrire successivement. Commençons par le plus nombreux, celui qui occupait les Iles. Au rez-de-chaussée de ces habitations aux murs inégaux , et menaçant ruine de toutes parts, on trouvait d’abord les tabemaircs ou marchands proprement dits, les popinarii ou vendeurs de viande cuite, et les cabaretiers, appelés tabernaires du vin. Toutes leurs boutiques étaient b&ties sur le même plan. Comme la labeme du marchand et la pop i ne du charcutier, le cœnaculum vinaire consistait simplement en une ou deux pièces, de douze à quinze pieds carrés, prenant jour par un grand arceau en brique ou en pierre d’Albe, qui servait à la fois de fenêtre et de porte , et qu'on fermait la nuit , comme les boutiques de nos vieilles villes méridionales, en glissant, dans une rainure taillée sous la courbe de l'arceau, et au seuil, des planches assujetties ensuite à l'extérieur par une chaîne. Distinguées

1. Senee. ad Galviam. Elle est peuplée de uations vaineues. (Gallieo, Discourt de PoUmon.) — Noua voyons en notre Italie uni de villes désertes, et one sente où s'est pour ainsi dire fixé le genre bomain. ( Lucain. )

2. Cette cité reçoit, sans interruption , une multitude d'étraogers telle . que tous les chemins qui y conduisent sont couverts d'arrivants, et que tout ce qui est arrache 11 la terre par le travail de l'homme se consomme et s'engloutit dans ses mors. [ Sciicc. ad. G. ) — S. Juste Lipse, De lé grandeur des Domine, Ut. ut, cüap. 3, p. 419, édit, de 1028. )

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