CHAPITRE XII
par dos enseignes grossièrement façonnées en cire rouge, et représentant des monstres ou des batailles, ces tabernes offraient le coup d'œil le plus pittoresque. A la devanture de celles des bouchers pendaient des quartiers de mouton ou de chèvre ornés de branches de myrte; des bouteilles enchaînées annonçaient les tabernes où se vendait le vin ; des foies et des œufs nageant dans des vases pleins d’eau , les popines 1 ; celles-ci, qu’on trouvait partout, même au pied des maisons monumentales et en plein vent, étaient les cuisines du peuple et les salons des esclaves. Là , dans une atmosphère fortement imprégnée d une odeur d’ail et des vapeurs du fourneau où cuisaient pêle-mêle fèves, lupins, têtes de mouton et chair de porc, les villici on cultivateurs, les mariniers du Tibre, les faiseurs de cercueils, les esclaves et les voleurs puisaient dans les délices d’un festin qui ne coûtait que deux as (dix centimes), et dans les brocs de vin cuit, l’oubli de leurs chaînes, de leur dégradation morale et des misères de leur triste existence.
Les tabernes des barbiers, des cordonniers, des marchands de fouets pour les esclaves; celles des ouvriers des corporations, tels que les fondeurs, les constructeurs de balistcs et de cabestans, les forgerons en flèches, les fourbisseurs, les faiseurs d’arcs, de clairons, de trompettes, les plombiers, les forgerons, occupaient également le bas des lies. Le premier étage, répondant assez à l’entre-sol moderne, leur servait de logements. Au-dessus étaient les médecins , les architectes, les maîtres ès arts, les arpenteurs et leurs aides, les gardes des armes, les écrivains des dépôts, les adjoints aux appariteurs, les crieurs publics; plus haut, ceux qui vendaient l’eau et les noix au cirque, et les épileurs des bains; plus haut encore, dans ce qu’on nommait gurguttium , les pauvres grammairiens grecs et les parasites , et enfin, aux derniers étages, les frumentaires et leurs familles.
Cette masse énorme, qui représentait une grande partie de la population de Rome, était, en vertu du seul droit républicain qui ne fût pas mort avec la République, nourrie aux dépens du Trésor. Fort de ce droit, appelé quiritaire , le citoyen pauvre pouvait se croiser les bras et ne rien faire , la patrie avait contracté l’obligation de le nourrir. Proposées d'abord par les tribuns comme moyen de popularité, les distributions de blé finirent par devenir périodiques, et dès que les pauvres en eurent pris l'habitude, il fut impossible de les supprimer. Les empereurs le pouvaient d'ailleurs moins que personne, leur autorité reposant principalement sur l'abdication volontaire du peuple, qui voulait bien avoir un maître, mais à condition que ce maître lui donnerait abondamment du pain et des spectacles. Voilà pourquoi Rome nourrissait dans son sein ces deux millions de mendiants, qui, grâce à l'Égypte et à l'Afrique, ne lui coûtaient, du reste, que douze cent cinquante mille écus par an.
Voici la vie des frumentaires : tous les mois ils se rendaient aux greniers publics, qui étaient au nombre de trois cent vingt-sept; sur la présentation de leur tessère ,
1. Ainsi appcSêes des Pop# ou Popes, sac rîQca leurs qui vendaient au marchands de viande colle leur portion des victimes offertes aux dieux.
MOEURS ET USAGES
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polit cube d'airain , portant leur nom et la quantité de froment qu'ils devaient recevoir, les duumvirs, magistrats préposés aux distributions, leur faisaient délivrer par les mesureurs la ration inscrite sur la tessère. Ce blé, moulu à bras entre deux pierres, à domicile, ou grossièrement préparé aux pistrines publiques, composait le pain dur et noir que les patriciens nommaient gâteau du peuple1.
A ce pain , leur aliment principal , et qui , dans les premiers siècles de Rome, où riches et pauvres ne connaissaient que la bouillie (pouls), eût été regardé comme un raffinement somptuaire, les empereurs ajoutèrent l’huile et la chair de porc. Aurélien donnait même le vin a. Avant lui , Alexandre Sévère avait fait trois dons d'argent (congiaria) auxquels prirent part les enfants à partir de onze ans. Outre ces largesses d'usage, et pour ainsi dire de droit, les empereurs avaient coutume d'inviter de temps en temps le peuple à un festin où ils ordonnaient une large distribution de chair crue , soit pour fêter un grand événement , soit pour réchauffer son enthousiasme. Ce festin s'appelait visceratio , parce que , profitant de l'occasion, les frumentaires y engloutissaient des montagnes de viande.
Ceux qui étaient entrés dans la classe des frumentaires par l'affranchissement avaient encore une autre ressource, et se trouvaient bien heureux quand leur ancien maître ne poussait pas l'avarice jusqu'à exiger d'eux une partie du blé mensuel. Tous les matins, après avoir donné aux dieux la première heure du jour en baisant leurs mains ils allaient baiser celles des riches. Le vestibule de chaque maison monumentale en contenait des centaines qui se retiraient rarement sans emporter une sportule ou petite corbeille de viande et de fruits, ou cent quadrants4 à la place des distributions en nature.
La sobriété, du reste, était la première vertu de ces hommes si fiers dans leur misère. Beaucoup d'entre eux ne mangeaient qu'une fois par jour : le prandivm et la cène étaient les seuls repas des autres, et quels repas 1 le salgama en formait la base et les poireaux le condiment. On désignait sous le nom de salgama une sorte de confitures faites avec des poires, des pommes, des raisins, des ligues et des raves, dont on consommait une si grande quantité, que ceux qui la vendaient dans des pots occupaient un camp tout entier hors de Rome.
Le premier repas {prandium ) se prenait à la sixième heure, c’est-à-dire à midi. On ne connaissait les heures à Rome que depuis l’an 477 de sa fondation. Messala ayant apporté de Sicile un cadran solaire, qui fut perfectionné quatre-vingt-dixneuf ans plus tard par le censeur Philippus, et l'an 593, Scipion Nasica ayant introduit l’usage des clepsydres ou horloges d'eau, la distribution du temps fut réglée sur la marche du soleil de la manière la plus naturelle. La nuit se divisait en douze heures ou quatre veilles, et le jour en douze heures également ou quatre parties appelées prime, tierce, texte et noue. Inégales, selon les saisons, et beaucoup plus
I. Durura u lus et populi eribro dccussa faritu.... ( Perse, Satire 3. )
•. Vopiscus, I» Aure Hano.
1. Mémoire* de l’Académie de* huerrptitnu et Belle»- Lettre t, tora. i.
4 Un franc vingt-cinq centimes.