‹ Rome ancienne et moderneChapitre 138 sur 428 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

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menace déjà peu redoutée des lois; lorsqu'une anarchie morale sans nom naquit des excès du despolisme militaire , l’avidité patricienne brisa toutes les digues. Dans les vingt premières années qui suivirent les proscriptions, ce fut un torrent qui déborda sur les provinces avec tant de violence , qu'il n’en fallait pas davantage pour dévaster la terre entière.

Les brigandages des Verrès , des Pison , des Appius, des Fontéius, furent imités et souvent dépassés par ceux qui suivirent ces grands spoliateurs. Toutes les provinces gémissaient , tous les peuples se plaignaient , tous les rois frémissaient de rage, indignés de la cupidité et de la tyrannie des nobles de Rome. Le sénat ne pouvait s’assembler une seule fois sans que des députés de toutes les parties du monde remplissent la curie des pluintes , des larmes et du désespoir des nations vaincues. Mais leur appel & la justice et leurs prières s'adressaient à des cœurs de bronze ; autant valait implorer les statues. Désespérant alors de l’équité humaine, % les députés demandaient comme une faveur qu'on rapportât la loi qui les autorisait à se plaindre des magistrats iniques; car, disaient-ils avec amertume, quand nos tyrans seront sûrs de l’impunité, ils se contenteront de voler pour eux et pour leurs familles, et ne volerout plus pour leurs juges et pour leurs avocats'.

Malheureureusement le vol était devenu le seul but des patriciens romains, lis en rougissaient si peu , qu'à l’expiration de leur magistrature , quand ils avaient pris dans leurs provinces tout ce qui pouvait s'emporter, on les voyait étaler hardiment le fruit de leurs rapines aux yeux du peuple , et trouver des amis d'autant plus puissants qu’ils avaient plus dérobé et qu’ils faisaient briller plus de trésors sur la place des Comices. Qu’avaient-ils à craindre , en effet? Personne; la dépravation était générale. Corrompu par la misère, le peuple vendait avec son suffrage son honneur au Forum; corrompus par l’avarice, les chevaliers luttaient de rapacité avec les nobles; corrompue par la soif de l'or et le besoin de jouissances effrénées, en étouffant au pied des tribunaux et sous les voûtes du sénat les gémissements des victimes , l’aristocratie s’absolvait elle-même. Telle fut l'origine de ces fortunes monstrueuses cimentées pendant plusieurs siècles avec le sang et les larmes de tant de millions de victimes, et que les proscriptions avaient encore grossies en les réunissant sur un plus petit nombre de têtes. Le jour où ces trésors, éléments déjà si actifs de corruption , se trouvèrent accumulés dans quelques familles , on dut s'attendre à une expansion de luxe effroyable et à tous ces délires de sensualisme païen, de prodigalité et de débauche, qui entraînent follement l’homme quand il fait taire sa raison , et que , sous un ciel de feu , il n'obéit plus qu’à la matière. La seule chose surprenante, c’est que les conséquences de cette situation nouvelle aient tardé si longtemps à se produire.

Jusqu’aux guerres civiles, en effet, la révolution que celle excessive opulence allait opérer dans les mœurs se prévoyait à peine. Après le grand ébranlement des

f. Ciféron, 1” Yerriue, cUap. <4.

MOEURS ET USAGES

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proscriptions, clip éclata. L’envie de briller par la magnificence des palais, la richesse des habits, la multitude des esclaves, devint tout à coup une fureur. Quelques années avant Sylla, il était inouï qu’on eftt employé à Rome, pour l’embellissement des constructions particulières , des marbres étrangers : l’orateur Crassus , qui le premier fit venir sis colonnes de douze pieds de haut du mont Hyinette, pour en décorer sa maison, mit toute la ville en émoi par celle nouveauté dangereuse. Les vieux Romains murmurèrent, et ceux qui, comme Caton, affectaient le respect des mœurs antiques, flétrirent Crassus du surnom de Vénus Palatine '.

A la môme époque, c'est-it-diro cent ans avant l’èrc nouvelle, le consul Lépidus ayant élevé il l'entrée de sa maison un perron de marbre de Numidie, encourut la réprobation générale. Trente ans plus tard cette maison, dont tout le monde avait blâmé le dessin fastueux, choquait par sa simplicité. Chaque noble voulait une * demeure plus grande que la terre de Cincinnatus, plus magnifiquement ornée que le temple de Jupiter. Les architectes, dressant donc leurs plans â la mesure de cette nouvelle ambition , construisirent des habitations aussi vastes que des villes. On était loin des six colonnes de Crassus?... L’héritier des vols de Sylla, Scaurus, en lit dresser devant la façade de sa maison trois cent soixante du marbre le plus précieux, qui avaient quarante pieds de haut, et un tel diamètre, qu’on manqua d’effondrer les égouts sous leur poids en les transportant au mont Palatin. A peu de temps de lâ, Népos Mamurra, préfet des ouvriers militaires de César, donnait un autre exemple de luxe qui fut suivi avec ardeur, en couvrant intérieurement et extérieurement lpsmnrs de son palais d’un placage de marbre. Déployant plus de magnificence encore, Orata faisait oublier les colonnes de Scaurus et les marbres de Mamurra par les jardins de platanes et le lac dont il couronnait la plate-forme babylonienne de sa maison. Allées ombragées de lauriers, de hauts cyprès et de sycomores, portiques soutenus par cent colonnes mosaïques, où étincelait à chaque pas l’onyx , gerbes d’eau jaillissant des lèvres de statues et retombant dans des conques de marbre, voilà quels étaient les moindres ornements des maisons monumentales. Pour admirer le génie simple et grand des architectes romains, il fallait en voir l'intérieur.

Qu'on se figure une masse de bâtiments de trois cents pieds de long et de deux cent cinquante de large. La première façade était formée d'abord par un mur assez bas, flanqué aux deux angles de deux tourelles. Au milieu s’ouvrait une porte, dite l’antérieure ( primum limen ), au-dessus de laquelle était appliqué, du côté de la maison , un auvent à double pente supporté par deux pilastres. Par cette porte, on pénétrait dans l’area, ou vestibule, qui servait de salle d’attente. C'était un vaste jardin, planté, selon la nature du terrain , de lauriers, de peupliers, de platanes ou de lotos, et orné de la statue du maître de la maison, et de fontaines

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