CHAPITRE XII
jaillissantes. La façade principale s'élevait au fond, et offrait dans les pilastres de ses fenêtres et dans les gracieuses lignes de ses corniches fouillées au ciseau , tontes les élégances de la sculpture antique. Encadrée entre des colonnes de marbre blanc, et un entablement d'une admirable simplicité, l'unique porte de cette façade , dont les deux battants , composés chacun de cinq compartiments, étaient doublés d'airain, couverts de gros clous à tête dorée, ou incrustés de coquillages , donnait entrée dans une cour carrée appelée l'atrium.
Pour arriver dans cette cour, on passait devant les loges du janitor (esclave-portier) et du chien d’Épire, enchaînés côte à côte, et l'on se trouvait sous la colonnade. Un portique spacieux bordait en effet les quatre murs de l'atrium, rafraîchi l’été par un large bassin entouré de fleurs, et défendu contre les rayons du soleil par des voiles teintes en pourpre. Des corridors, appelés fauces, conduisaient à gauche au tublinum (chambre des papiers), et au triclinium d'hiver (salle à manger); à droite, à des chambres d'esclaves et à la salle à manger de printemps. De l'atrium et de ses portiques latéraux on pénétrait ensuite librement, par la colonnade du fond , dans le péristyle. Le péristyle , entrée réservée , et ouverte seulement aux intimes, était en beau la répétition fidèle de l'atrium. C’étaient les mêmes dispositions et le même dessin , mais les colonnes des portiques étaient de marbre de Luna ou de Carysle; les plafonds avaient été ouvragés avec plus d’art; les murs, revêtus d'un placage plus fin , étaient éblouissants de blancheur ; et dans les vases qui décoraient les entre-colonnements brillaient des fleurs d'un parfum plus suave et plus rare.
Les appartements des femmes («ci) faisaient face au péristyle du côté du couchant, s'appuyant au triclinium du printemps; ils précédaient la bibliothèque et la salle des tableaux : du côté du levant et vis-à-vis, s'élevaient le triclinium d’hiver, d'autres appartements destinés aux femmes et deux vastes salles : allongés et isolés comme deux ailes, ces deux corps de logis allaient finir à la basilique, grand édifice formant un carré aussi large et aussi long que l'atrium et le péristyle réunis. C’est là que le maître avait son tribunal et qu’il réunissait ses clients pour les affaires privées et politiques. A droite et à gauche de cette vaste salle régnaient deux galeries décorées avec soin. Celle de l'ouest était affectée aux réceptions; celle de l’est, s'ouvrant sur les bains, ne servait qu’aux baigneurs. Plusieurs pièces composaient ces thermes domestiques : les cinq premières, donnant sur la galerie, étaient les frigidaria et les tépidaria, ou salies du bain froid et tiède, et le caldarium, salle de bain de vapeur à la grecque; \’ apodylerium , où l’on quittait ses vêtements, et Y unctorium , qui renfermait l'huile et les parfums. Venait ensuite, touchant aux cuisines, aux écuries et aux remises, et terminant la maison à l'est, une longue ligne de logements parallèles occupés par les esclaves; un jeu de paume et un jardin de la largeur de l'édifice la terminaient à l’ouest et au nord. Les ailes latérales et celles qui encadraient l'atrium et le péristyle avaient en outre un ou plusieurs étages couronnés d'une plate-forme dite solarium, sur
MCEURS ET USAGES.
laquelle ondoyait quelquefois une véritable forêt de citronniers et d’aloès en lleurs'.
Le même luxe qui avait présidé à la construction de ces somptueuses demeures éclatait dans les meubles dont elles étaient décorées. Des incrustations d’ivoire et d’or, des plaques d’écaille de tortue ou d'argent, et des baguettes de même métal, relevant l’éclat de l’érable et du citronnier, distinguaient les lits des triclinia d'hiver, de printemps et d'été. On en voyait souvent d’argent massif, et recouverts de ces housses de Babylone qui coûtaient huit cent millo sesterces. Entre les colonnes de marbre rose prodiguées pour la seule ornementation, des piédestaux taillés avec un art exquis soutenaient les statues qui tenaient à la main les flambeaux des orgies nocturnes. Les tables, toutes de forme ronde, et portées sur un seul pied d'argent ou d'ivoire, égalaient la somptuosité des lits et de ces candélabres luculliens. Celle de Cicéron avait été payée, selon Pline, un million de sesterces; celle de la famille Cétbéga en coûtait quatorze cent mille. Quant aux vases d'or et d’argent, aux coupes et aux autres pièces qui garnissaient les tables et les buffets, ils étaient d'un prix et d'un poids incroyables, et la matière de ces ouvrages précieux n’en était encore que le moindre mérite : on n'eût point osé les montrer s'ils n’avaient porté le nom d'un artiste célèbre. La signature leur donnait une valeur telle, que dix petites coupes ciselées par Mentor trouvèrent acheteur à cent mille sesterces’, et que le comédien Ésope n’hésita pas, selon Menrsius, à compter une somme égale, pour un plat d’argent. L’argent, du reste, semblait sans valeur aux yeux des riches ; non-seulement leur vaisselle , leurs tables , leurs lits de festin, leurs lampes, leurs candélabres ; mais leur batterie de cuisine, les vases destinés aux plus vils usages, les robinets et les sièges des bains mêmes étaient d’argent’.
Tout se tient dans les choses de luxe. A la somptuosité des bâtiments et des meubles se joignaient la mollesse asiatique dans la manière de vivre, les goûts efféminés de l'Orient dans la manière de se vêtir, et dans les festins la gloutonnerie et l'ivresse barbare. Dans les premiers temps de la République, tout le monde portait le même costume : un liséré de pourpre sur la robe, un croissant sur le brodequin, un anneau de fer au doigt, distinguaient seuls les conditions. La corruption des mœurs effaça promptement ces traces de l'ancienne égalité. Le patricien opulent eût rougi de s'habiller comme Fabricius, et se hâta de mettre son costume en harmonie avec sa fortune.
Le pléliéien pauvre et le frumentaire portaient simplement la toge de laine et le manteau de poil de chèvre ( lacema ), leurs femmes n’avaient pour vêlement et pour parure qu'une tunique noire. Les riches devaient donc pousser ta recherche plus loin : ils mettaient d'abord un premier vêtement appelé indusium, qui, sous ce nom ancien, est notre chemise, puis la tunique serrée à la ceinture par une écharpe, et par-dessus la tunique, la toge nationale. L'indusium était de laine fine ou de lin de Cahors, la tunique, de soie de diverses couleurs, la toge, d’une pourpre vendue au
I. D. Pieiro Marque*. (Delle case di Cilla dcgli anlkhi Romani. — Dissegno di noa casa Romana, p. 363. )
« Pline, liv. sMItl, e. t. an, ono f. — 3. Pline, liv. ram, r. i.