‹ Rome ancienne et moderneChapitre 160 sur 428 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ïl»

Mais ces deux modes de chasse étaient exceptionnels; celui qu'on employait ordinairement, parce qu’il répondait & merveille aux instincts sanguinaires des niasses , avait un tout autre caractère. Pleine d'émotions poignantes et de terreur, la chasse proprement dite offrait l’intérêt d'un drame horrible : c'était la lutte du désespoir contre la force aveugle et sauvage , le duel de l'homme et du tigre , livré dans un but infâme , l'amusement de deux cent mille oisifs qui pleuraient et demandaient grâce parce qu'un éléphant blessé renvoyait avec sa trompe les traits qu'on lui lançait , et voyaient d’un œil sec l'instant d’après les malheureux bestiaires tomber déchirés dans l’arène. Ceux qu’on appelait bestiaires étaient ou des condamnés à mort , ou des chrétiens , ou des misérables voués par goût à cette profession sanguinaire. Presque entièrement nus, ils attendaient dans la lice, laissée à découvert , qu'on ouvrit les loges de la cavea : le signal donné , et les herses des souterrains levées, l’ours sortait pesamment de sa loge; le lion, au contraire, s’élançait comme un trait dans le cirque.

Le premier objet qu’il apercevait devant lui était un bestiaire, nu et armé d'un simple bâton. D’un élan terrible il fondait sur ce malheureux , qui , à la grande surprise de ceux qui voyaient le jeu pour la première fois, se précipitait à sa rencontre. Au moment où le lion croyait tenir sa proie, le bestiaire le franchissait, et s'il accomplissait à temps ce bond périlleux , il était sauvé ; le lion passait sous lui comme une flèche. D'autres, après avoir irrité et blessé un ours, grimpaient au bout d'un mât long et flexible et provoquaient de là leur ennemi. De plus hardis s’enveloppaient d'une cuirasse de roseaux aigus par le bout et se roulant aux pieds du lion comme des hérissons, après l’avoir défié, le faisaient reculer de surprise. Quelques-uns ( ils étaient trois pour cet exercice , se succédant et disparaissant dans des trous lorsqu'ils se sentaient trop pressés) volbgeaient pour ainsi dire sous les dents et les griffes des lions , dont la rage se trahissait par d'affreux rugissements1.

Mais si l'agilité et l’audace les sauvaient quelquefois, que d'infortunés morts dans ce jeu cruel! La plupart de ceux qu'on exposait ainsi, glacés de terreur à la vue seule des bêtes fauves , avaient perdu le sentiment de la douleur avant la vie. Aussi fallait-il des miracles ou quelque événement tenant du prodige pour qu'il en échappât. L’histoire ne nous montre qu’un seul condamné sorti vivant de ce tombeau. C'était sous Caligula. La chasse avait lieu au grand cirque, et, les grilles ouvertes, s'élance aussitôt une multitude de bêtes féroces. Un lion, monstrueux de taille , de vigueur et d'aspect, excitait surtout l'admiration générale. Ébranlant le cirque de ses rugissements, battant de sa queue ses flancs sonores, et dardant sur la foule son regard sanglant , il fond d'un bond sur le premier infortuné jeté à sa rage. Hélas! ce n'était plus qu'une masse inerte qui gisait sur le sable. A la vue de l’esclave, le lion s'arrête brusquement; puis il s’avance pas à pas, en rampant

4. CassioJorus. ( Varia rum, liber v. in Epltt. Tbeodoriei Régis ad Maximum. )

JEUX ET SPECTACLES

comme un chien, et, remuant doucement la queue, sc met & lécher les mains et le visage de cpt homme.

Ranime par ces caresses, celui-ci rouvre les yeux; il regarde le lion, le reconnaît et le serre dans ses bras en le baignant de larmes. Un incident si étrange avait mis tout le cirque en rumeur. Deux cent mille voix s'élèvent pour en demander la cause. L’empereur fait venir aussitôt l'esclave, et apprend que, fuyant en Afrique la barbarie de son maitre, il a eu le bonheur d’arracher une épine du pied de ce lion et de guérir sa plaie : on communique sur-le-champ le fait au peuple, qui réclame à grands cris la grâce de l’esclave et supplie César de ne plus le séparer du lion. Caligula inclina la tête. Le lendemain, le fugitif, qui s'appelait Androclès, parcourait les popincs de Rome , recueillant des poignées d’as pour lui et des guirlandes de roses pour son sauveur, et entendant dire partout sur son passage : «Voilà le lion hôte de l'homme , voilà l’homme médecin du lion '. a

Tel était le troisième jeu du cirque ; le quatrième consistait dans les combats à pied et à cheval exécutés comme intermèdes par soixante jeunes gens armés d’épées et de boucliers : les vélites fantassins offraient d’abord l'élégant simulacre d'une bataille ; puis ils se groupaient au milieu du cirque, de manière à ce que le premierrang étant sur un genou, le second Irès-courbé, le troisième un peu moins, et le dernier debout , en tenant leurs boucliers sur leurs têtes ils formassent une tortue parfaite. Ce toit de fer improvisé leur valait des applaudissements unanimes. Vus avec plus de plaisir encore, les vélites-cavaliers exécutaient les brillantes manœuvres des escadrons romains, ou combattaient, divisés en deux troupes hostiles, sur des éléphants armés de tours.

Jouées par des adolescents, ces scènes équestres prenaient le nom de jeu troyen. Le jeu de Troie, réminiscence historique, était l’apanage de la noblesse. Le fier patriciat romain, qui avait caché son origine dans la nuit des traditions fabuleuses, et qui se prétendait issu des dieux et des héros d'I lion , aimait à montrer ses enfants à la plèlie dans cette sorte de ballet militair dont le sujet flattait son orgueil et lui permettait de déployer son luxe. Ces enfants entraient dans le cirque montés sur des chevaux superbes. Tous, selon l’usage antique, avaient le front ceint d'une couronne. Ils portaient à la main deux javelots de cornouiller armés d'un fer aigu. Quelques-uns avaient le carquois : une chaîne d’or flottait sur toutes las poitrines. Partagés en trois turmes ou escadrons, ils obéissaient à trois chefs de leur âge. Chaque décurion commandait à douze cavaliers.

Le fouet bruyant d'un curateur du cirque leur donnait le signal. A peine avait-il éclaté, que les jeunes guerriers, partant en nombre égal, rompaient et reformaient leurs rangs au galop ; puis, se chargeant avec ardeur à la voix de leurs chefs, ils simulaient, dans une foule d'évolutions rapides et compliquées, les combats de cavalerie’. Cher à César, qui voulait descendre de Vénus et d’Énéc, le jeu

Page 1