‹ Rome ancienne et moderneChapitre 175 sur 428 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mais ces flots d'esclaves avilis ou corrompus par la servitude qui versaient continuellement au sein du peuple les défauts, les préjugés ou les vices des nations vaincues, devaient finir par altérer à la longue le caractère énergique et héroïque du peuple romain. La ligne de démarcation qu’élevait son dédain entre les télés nues et les têtes couvertes s'effaçait à la troisième génération. Le père était toute la vie un libcrlus, un affranchi , un homme à l'oreille percée; mais le fils s'appelait libertinus, et le petit-fils citoyen. La tache disparaissait, le mauvais effet du mélange restait seul, et le sang du Quirite, vicié par le sang mède, éthiopien, grec ou tartare, perdait son antique chaleur. Au reste, il ne serait pas impossible que cette transfusion périodique de sang esclave se fût opérée à dessein. Les patriciens, qui cherchaient par tous les moyens imaginables à dompter la fierté du peuple, avaient jugé peut-être que celui-là était le meilleur.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu'avant les grandes guerres et lorsque la plèbe n'avait été ni décimée sur les champs de bataille, ni démoralisée par la misère , ni abâtardie par ce recrutement quotidien dans l'esclavage , elle déploya une intelligence et une force de volonté admirables. Le peuple formait alors un corps énergique et compacte, toujours légalement mais fortement opposé à l'aristocratie. L’ordre intermédiaire des chevaliers, trop faible numériquement pour avoir une action qui lui fût propre et flotlant de l'une à l'autre, disparaissait dans ce grand duel de la démocratie et de l’oligarchie qui se trouvaient seules en présence , retranchées celle-ci dans le Sénat et l'autre dans le Tribunal.

La lutte était d’autant plus sérieuse qu’on la continuait de génération en génération, et que chaque patricien léguait à son fils les idées, les passions et les traditions de son ordre ; les plébéiens, de leur cdté, conservaient avec une égale constance l'unité entre les aïeux et les descendants. Il fallait que l’existence d’une maison plébéienne dans la République fût comme la vie d'un seul homme. L’arrière-petitftls recevait comme loi les principes de son auteur et se chargeait de l'exécution de ses plans. Plus de quatre cents ans après que C. Licinius eut fondé la puissance tribunitienne, il y eut un tribun du même nom qui le premier osa la réclamer de Sylla. On peut regarder ce Licinius, l’un des tribuns du Mont Sacré, comme l’ancêtre du Stolon qui portait le même nom et qui, quatre générations plus tard, assura la dignité de l’ordre pléhéien. Mænius, qui le premier somma les usurpateurs d’exécuter la loi agraire, fut sans doute l'aïeul de celui qui, deux cents ans après, enleva aux curies un pouvoir dont l'abus devenait tous les jours plus insupportable. 11 est certain que le dictateur Q. Publius, dont la loi accomplit l’émancipation plébéienne, descendait du tribun Volero. Tant que la plèbe eut besoin de garanties pour la liberté, les Volérius lui demeurèrent fidèles : ils regardaient surtout comme l’héritage de leur race l’obligation de renouveler et de maintenir en vigueur les lois qui assuraient l’inviolabilité des citoyens1.

Page 1