I. Niebuhr, Unloirt Romain t, i. IV
INSTITUTIONS CIVILES
Persistance admirable ! fidélité sublime à la cause de la liberté qui trempait ces grands caractères d'un héroïsme surhumain ! Pour glacer de terreur ceux qui, après le meurtre de Spurius, oseraient parler encore de la loi agraire, vers le sénat avait acheté sous main un tribun, Puhlius Mucius : ce traître accusa et fit brûler vifs ses neufs collègues partisans de la loi. Mais ni cette vengeance atroce, ni d'autres traits non moins odieux de violence patricienne, ne purent abattre le courage plébéien. Au souffle des flammes qui consumaient leurs prédécesseurs, les nouveaux tribuns n'en devinrent que plus intrépides'.
Voilà quels étaient les chefs de parti dans les premiers siècles. Lai sénat prenait les siens dans les grandes familles patriciennes, et ceux du peuple étaient choisis dans les riches familles plébéiennes. Aujourd'hui que tous ces vieux maîtres du monde sont devenus poussière, que cet amas de vanités qui éblouit les hommes s'est dispersé au souffle du temps et qu'on déchiffre à peine sur l’urne poudreuse des musées ou le marbre qui sert d’abreuvoir peut-être dans un village, les noms de ceux qui gouvernèrent tant de millions de sujets pendant des siècles, il est curieux de tirer tout cet orgueil de la tombe et de le remettre sur pied.
Toutes les familles patriciennes plaçaient leur berceau dans l'Olympe ou chez les demi-dieux. Les Fabius, remontant jusqu'aux familles aborigènes du Latium, se disaient issus de Fabius, fils d’Hercule. Cette gens énergique et fière se divisait en quatre branches appelées des Vibulani, des Ambusti, des Maximi et des Pictores. Ces quatre surnoms leur venaient de Vibone, ville dont les traditions attribuaient l'origine à Hercule; d’un Fabius au teint si blanc qu’on le nommait eburnevs , l’homme d'ivoire, qui fut consumé par la foudre; de Fabius Rullianus, auquel la reconnaissance patricienne décerna le titre de Maximus, très-grand, parce qu'étant censeur il avait englobé dans quatre tribus seulement l'immense foule prolétaire du Forum ; et d’un autre Fabius, ami des arts, qui prit le premier le pinceau à Rome pour décorer le temple du Salut.
Sabine de patrie, la gens Claudia qui, selon Tacite, l’historien aristocratique par excellence, s'était perpétuée sans adoption depuis son premier aïeul connu, Appius Clausus, formait trois rameaux dits : le premier, Régellien, de la ville où le tronc avait poussé d’abord; le second, des beaux ( pulchri ), de Publius Claudius, fils d' Appius l’Aveugle; et le troisième, des Nérons, vieux mot de la langue Sabine signifiant forts et vaillants. Elle donna cinq hommes célèbres à Rome : Appius le Décemvir, Appius l'Aveugle, Appius Caudex, qui affronta le premier sur nier la puissance carthaginoise, Appius Pulchcr qui fit tuer la moitié du peuple romain dans la bataille qu’il perdit contre les Carthaginois, et le vainqueur des Salasses , que sa sœur Claudia la vestale suivit malgré les cris de la foule jusqu'au Capitole sur le char triomphal. Continuée avec éclat par ces grands hommes , la gens Claudia finit misérablement à Clodius, assassiné par Milon, et à Publius Claudius qui, figurant
1. Putllva Macm. iribaou plebis wnuet eoUe(U mm qai doc* Sparto id CfCrsil Oto! crdmj.it. (VjLMtes Maximes , VI . 3, *
m CHAPITRE XIV.
bien la décadence et la déchéance morale des grandes familles, mourut d’indigestion1.
Non moins illustre dans la République, la famille Comélia comptait quatre branches : celle des Maluginenses ; celle des Scipions, honorée par le Chauve et Nasica, immortalisée parScipion l'Africain et Scipion l'Asiatique ; celle des Ruffinus, d’où sortit Sylla ; et celle des Lentulus, dont le dernier descendant, complice de Catilina, fut étranglé par le bourreau sous les voûtes sombres du Tulliauum. Par une juste expiation de leurs vices et de leurs crimes et de leur violation impitoyable et dédaigneuse des droits les plus saints de l'humanité, la plupart de ces races si Aères s’éteignirent dans l'opprobre.
Peu de familles l’emportaient, par l’ancienneté, la bravoure et l’éclat des services rendus, sur la gens Manlia. C’était un Manlius qui , en arrachant son collier d’or au Gaulois, avait prouvé que la barbarie n’était pas invincible. Rome , réfugiée au Capitole, devait son salut à un Manlius , et, commencée par des héros, cette famille finit par un concussionnaire. Gouverneur de la Macédoine , le dernier fils de Manlius commit des exactions si âpres et si atroces, que la malheureuse province osa se plaindre et envoya des députés à Rome. Le père de celui qu’ils venaient accuser passait pour le plus intègre des jurisconsultes romains. Usant du droit que lui laissait la vieille loi, il évoqua la cause au tribunal domestique , et, après avoir entendu l’accusation et la défense, considérant que son fils était indigne de ses aïeux, il le chassa pour toujours du toit paternel ’.
Malheureusement rien ne touchait ces coeurs dégénérés : ils ne rougissaient plus que de la misère. Un jour qu’il entrait au sénat, Tibère fut arrêté sur le seuil de la Curie par un homme couvert d’une toge en lambeaux qui, lui présentant quatre enfants, lui demanda effrontément de l’or et des terres pour ces rejetons de tant de consuls, de tant de dictateurs, de tant d'orateurs. C’était le petit-fils de cet Hortensius, rival de Cicéron, qui préférait ses poissons à ses parents, ses platanes à ses amis, ses viviers à la République, qui payait un tableau 44,000 sesterces, et que la recherche affectée de sa parure avait fait surnommer Denise (Dionysia)1.
Citée pour l'incapacité héréditaire de ses membres et par leurs défaites, la famille Cassia se perpétua longtemps ; tandis que la gens Clélia, la gens Nautia, la gens Horatia, s’éteignirent au bout de deux siècles. Quelques-unes existèrent sans trop déchoir, telles que la famille Valéria, d’origine latine, qu’on appelait Publicola, parce qu’elle immolait dans son culte particulier deux bœufs noirs à Pluton et deux génisses de la même couleur à Proserpine, et qui s'était rendue célèbre par ses victoires sur les Èques, les Sabins, les Samnites, et sa justice envers le peuple ; la famille Papiria, qui s’appuyait avec orgueil sur le triomphateur des Samnites et sur