CHAPITRE II
mission pacifique, et l'un d’eux viola le droit des gens en se. mêlant dans une sortie aux guerriers de Clusium; reconnu à sa brillante cuirasse de mailles au moment où il descendait de cheval pour couper la tête d’un chef, par son malheureux cotip de javeline Fabius Ambustus détourna l'orage grondant au pied du Clusium et l'attira sur Rome.
La nuée sombre et noire d’où va éclater le tonnerre ne roule pas dans l’espace avec plus de rapidité. La taille, la force prodigieuse, les grandes armes des Gaulois, leur nombre et leur fureur semaient l’effroi sur leur passage. Tout fuyait devant eux. Les habitants des campagnes se réfugiaient dans les bois à leur approche ; ceux des villes regardaient en tremblant passer l'invasion du haut de leurs tours, et cependant ces barbares si redoutés ne commettaient pas la moindre violence. Loin de là, pour rassurer ceux qui tremblaient , toutes les fois qu’ils passaient sous les murs d'une ville ils criaient de toutes leurs forces : « Ennemis des Romains ! amis de tous les autres peuples!... »
Bataille d'Allia. — Les Romains les attendaient derrière ce petit ruisseau appelé Allia, qui, à peine sorti des collines de Cmslumerium , près Magliano, va se jeter dans le Tibre. A la vue des Gaulois, ils voulurent commencer les cérémonies religieuses, sans lesquelles on ne livrait jamais de combat; mais nos pères ne leur laissèrent pas le temps de consulter les auspices : entonnant le chant de guerre et remplissant d’une épouvantable clameur poussée par trente mille voix les bois et les montagnes, ils fondirent sur les Romains aussitôt qu'ils les aperçurent, et heurtèrent leur droite avec tant de furie, qu'au bruit seul de leurs boucliers tout le centre se débanda, entraînant l’aile gauche dans sa fuite. Privée d’appui et acculée au Tibre, celle-ci fut la plus maltraitée : quelques centuries échappèrent seules à la nage et coururent se réfugier à Y’éies. En voyant cette déroute , ce carnage et les monceaux de morts qui marquaient la place des cohortes du centre, l’aile droite, composée en |>artie de subsidiarii , ou vétérans d'élite, dont les cohortes, le genou en terre et couvertes par leurs boucliers , attendaient un nouveau choc sur le monticule de Marcigliano, l'aile droite, consternée, quitta le champ de bataille, courut à Rome au pas militaire et , traversant la ville sans s'arrêter, alla se réfugier au Capitole. On apprit, par leur silence, que tout était perdu et que les Gaulois arrivaient , comme l'avait prédit la voix mystérieuse.
Il y eut alors un de ces moments de désespoir et de morne accablement qui brisent tous les cœurs. Personne n’allait au sénat , personne ne s’armait ; on ne songeait pas même à fermer les portes. Si le Brcnn avait paru en ce moment, Rome, victime résignée, aurait tendu le cou sans résistance à l’épée gauloise, et, ensevelie sous l’herbe du Palatin, n'cùt pas laissé de grandes traces dans le souvenir des hommes ; mais occupés a boire, à piller et à se réjouir de leur victoire, les Gaulois lui laissèrent un jour de répit. C’était assez pour son salut. Familiarisé avec le péril , le caractère romain se releva promptement et reprit sa décision et sa mile énergie. On porta les choses saintes, les ornements des temples et ce que chaque citoyen avait
CONSULS PATRICIENS, TRIBUNS DU PEUPLE
de plus précieux nu Capitole; le sénat s’y enferma avec mille hommes des plus braves pour sauver Rome dans ses murs ou périr avec elle sous scs ruines. Le reste de la population s'enfuit chez les peuples voisins, précédé des vestales qui emportaient le feu sacré. Les autres pontifes, les vieillards consulaires et ceux qui avaient eu les honneurs du triomphe, refusèrent d’abandonner la ville. Vêtus de leurs robes sacrées, de leurs trabées rayées de pourpre, de leurs loges aux clefs sénatoriales , ils adressèrent aux dieux une prière solennelle, dictée selon la coutume par le plus ancien des flammes; et, se dévouant pour la patrie, attendirent les Gaulois sur leurs sièges d'ivoire.
Les Gaulois daxs Rose. — Cette attente fut longue et pleine d’angoisse. Les éclaireurs ennemis ne parurent que le lendemain. Comme les derniers rayons du soleil rougissaient le Tibre, on vit accourir sur la rive gauche des cavaliers portant des têtes sanglantes pendues au cou de leurs chevaux. Tous crurent l’heure fatale arrivée. Mais, A leur grande surprise, car ils pensaient que les Gaulois attendaient les ténèbres pour ajouter i la destruction les horreurs d'un sac nocturne , le soleil disparut, la nuit vint et s’écoula lentement, dans l’anxiété, sans que rien troublât ce silence effrayant. Au point du jour, on entendit enfin un grand tumulte à la porte Colline : c’étaient les Gaulois qui entraient en foule.
Les éclaireurs leur ayant rapporté la veille que les portes étaient ouvertes, et que rien ne paraissait sur les murs, ils avaient craint que cette sécurité étrange ne cachât un piège et s’étaient arrêtés, pour y passer la nuit, au mont Sacré; mais à l'aube ils n’hésitèrent plus. Les soupçons de la veille leur revinrent pourtant en trouvant toutes les nies et les carrefours déserts. Ils s’avancèrent avec précaution jusqu'au grand Forum, situé sous le Capitole, et là, pour la première fois depuis Allia, ils aperçurent des Romains. Tandis que l’armée sc développait dans cette vaste enceinte, quelques détachements coururent çà et là pour piller ; mais trouvant toutes les portes fermées, et frappés d’une sorte de terreur superstitieuse par cette solitude inexplicable et ce grand silence, ils sc hâtèrent de regagner le Forum. Cependant quelques chefs avaient remarqué en passant que les portes des maisons les plus apparentes étaient ouvertes : ils se réunirent, après avoir tenu conseil , à la tête de leurs guerriers, et franchirent le seuil de ces maisons silencieuses. Aux premiers pas, ils sc trouvèrent face à face avec ces vieillards qui, majestueusement drapés dans leurs robes de pourpre, gardaient un profond silence, ne bougeaient pas sur leurs chaises euniles , ne changeaient pas de visage , et les mesuraient d'un oeil calme et fier. Émus d’admiration à ce spectacle, les farouches soldats du Brcnn les contemplèrent longtemps , muets aussi et immobiles ; mais en ensanglantant d’un coup de son bâton d’ivoire la tète de celui qui passait doucement la main sur sa barbe blanche, Papirius rompit le charme. Les Gaulois, qui les prenaient pour des dieux, voyant qu'ils n'étaient que des hommes, les massacrèrent tous. Brisant ensuite les portes, ils saccagèrent les maisons, et n’en sortirent que lorsqu’il n’y eut plus à tuer ni à piller. Alors ils y mirent le feu.