‹ Rome ancienne et moderneChapitre 19 sur 428 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Incendie de Rome. — Pendant ce temps, les réfugiés du Capitole, penchés sur le rempart , regardaient à la lueur de l'immense incendie les bandes de ces sauvages gigantesques, demi-nus, qui, secouant leur blonde chevelure relevée en tresses sur leurs têtes et brandissant des torches, erraient de toutes parts dans les rues en flammes, et traînaient leur butin sur le Viminal. Us écoutaient, la rage et la mort dans le cœur, les sourds bourdonnements du feu ; et toutes les fois que le vent leur apportait le souffle et les bruits de la flamme, toutes les fois que les toits embrasés s’écroulaient avec fracas, ils fermaient les yeux, comme pour ne pas être témoins de l’agonie de la patrie.

Le lendemain ce fut leur tour. A l’aube , le Brenn , dont ils avaient méprisé la sommation , lança scs guerriers sur la montée du Capitole. Les Gaulois s'avancèrent hardiment, en poussant de grands cris et en joignant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes, pour les garantir des traits et des pierres; mais la pente était si raide, que les Romains, chargeant en masse, n’eurenl pas de peine à les repousser. Jugeant que l’assaut serait trop meurtrier, les Gaulois se contentèrent alors de bloquer étroitement le Capitole, sûrs qu’ils auraient par la famine ceux qu'ils ne pouvaient avoir sans verser des flots de sang par l’épée.

Le siège commença donc, et fut inauguré par un bizarre événement. Les Gaulois venaient de déployer leurs tentes au bas du rocher, quand ils virent un jeune (lamine, portant dans ses mains les objets consacrés aux dieux, descendre à pas lents du Capitole et traverser, sans s'émouvoir des cris et des menaces qu’on lui adressait de toutes parts, leur camp et les ruines fumantes encore. Il alla faire un sacrifice sur le mont Quirinal , et remonta ensuite au Capitole avec la même gravité et le même calme. Tant que dura le siège il fit chaque jour ce périlleux trajet , et chaque jour on le laissa passer sans lui rien dire.

Le Brenn avait bien d’autres préoccupations en ce moment. Ce qui distingue les peuples peu avancés en civilisation , c’est la ruse : fins et subtils comme tous les sauvages quand ils marchent sur les sentiers de guerre, les Gaulois qui gardaient le camp du côté du Tibre , avaient entendu, par une nuit obscure dont les ombres les empêchaient de rien distinguer, comme le bruit d’un homme qui fendait les eaux à la nage. Le lendemain ils examinèrent les lieux avec soin , et remarquèrent sur la roche à laquelle était adossée la porte Carmentalc, l’empreinte de pas humains, et çà et lè des places où les terres paraissaient éboulées, l’herbe et les arbrisseaux arrachés fraîchement. Le Brenn, averti aussitôt, vint reconnaître ces traces, et après avoir poussé une exclamation de joie, réunit les chefs dans sa tente. Rien ne transpira au dehors de la délibération du conseil, mais lorsque les ténèbres enveloppèrent le Capitole, si les sentinelles n’avaient pas dormi d'un si profond sommeil , elles auraient vu une longue ligne d’ennemis gravissant l'escarpement h la file , en s'accrochant aux arbrisseaux , aux pointes de rochers, cl se soutenant mutuellement avec les mains et les épaules.

Attaque nu Capitole. — A force de courage et d’efforts ils parvinrent enfin, ensan-

CONSULS PATRICIENS, TRIBUNS DU PEUPLE. 37

glantés et hors d’haleine, an pied du rempart. Les premiers arrivés l'escaladent en silence, et trouvent les sentinelles endormies. Rien ne pouvait être plus favorable. Mais il y avait là par malheur quelques-uns de ces chiens qu’on employait à la garde des temples, et qui étaient couchés devant la porte de celui de Jimon, à cillé des oies consacrées à celle déesse. Pour les empêcher d'aboyer et de donner l'alarme, les Gaulois leur lancèrent par-dessus le mur quelques morceaux de pain, sur lesquels ils se jetèrent avec d'autant plus d’avidité qu’ils mouraient de faim depuis le siège; mais les oies, que tenait éveillées le même besoin, accoururent pour leur disputer cette proie avec de tels battements d’ailes et des cris si éclatants, qu’en un clin d’œil tout le monde fut sur pied : d’autant que se voyant découverts les Gaulois annoncèrent leur arrivée par des hurlements épouvantables.

Masiivb sürso*»b Capitoliscs. — Dans cette alarme, les Romains, saisissant impétueusement les premières armes qu’ils rencontrent sous la main, accourent au rempart. il était temps : deux Gaulois s'y trouvaient déjà. Manlius, homme d’une force herculéenne et d’une grandeur de courage que rien n’étonnait, les attaque, abat d’un coup d’épée la main de l’un d’eux qui levait sa hache pour lui fendre la tête, et heurtant violemment l’autre au visage avec son bouclier, le renverse dans le précipice. Accablés sous une grêle de traits et de pierres qu’on faisait pleuvoir sur eux de toutes parts, les hardis assaillants roulèrent tous blessés ou morts au bas du rocher, et Rome fut sauvée pour cette fois. Mais la résistance ne pouvait être longue : malgré les encouragements de Camillus, qui , trop bien exaucé par Némésis, avait oublié sa colère et tendait des embuscades aux maraudeurs gaulois, à la tête des Ardéates et des fuyards de l’Allia, les vivres devenaient si rares au Capitole qu’il fallut songer à se rendie ou à traiter avec les Barbares. Le tribun militaire Sulpitius descendit donc à là lente du Brenn. Quoique la peste décimât son armée, campée entre des monceaux de cadavres et les ruines de l’incendie dont les cendres tour à tour détrempées par la pluie et chauffées par le soleil remplissaient l’air de vapeurs âcres et pénétrantes , le Brenn demanda mille livres d’or pour quitter ce lieu mortifère, et le tribun les lui promit.

C’était payer bien cher l’insolence des Fal.iens : et la rançon d’honneur était plus forte encore que la rançon d’or. Rome consentait, en outre, à faire nourrir par ses colonies et ses alliés ceux qui venaient de la ruiner, et à leur fournir des bœufs et des chars pour emporter ses dépouilles.

Elle leur cédait une portion de son territoire et s'engageait par serment solennel à laisser, dans la ville qu’on allait rebâtir, une porte perpétuellement ouverte , en mémoire de la valeur gauloise. Après avoir subi cette grande honte, on était mal venu à chicaner sur la façon de tenir la balance où se pesait l'or. Aussi le Brenn ne répondit aux réclamations de Sulpitius et de ses compagnons qu’en ajoutant aux poids dont ils se plaignaient, sa large épée de fer et son baudrier, et en leur jetant avec dédain ces deux mots que Rome allait répéter à tous les peuples du la terre : Va victis! Malheur aux vaincus !

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