‹ Rome ancienne et moderneChapitre 202 sur 428 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

que la Liberté, sortie tout à coup des brumes du Tibre, avait ramené Rome à l'Age d'or, et réalisé dans la nuit le plus beau rêve de l'humanité. Par malheur, ce n'était qu'un jeu, un répit de sept jours dans l'année si dure de l’esclave ! Mais pendant les sept jours il portait le bonnet de l'affranchissement, et jouissait jusqu’A la licence de cette ombre d égalité '.

L’ordre social était momentanément renversé : les esclaves prenaient la place des maîtres , ils se paraient de leurs toges, se faisaient servir par eux , et ne leur épargnaient pas la vérité. Qu'on se figure ces malheureux ministres des festins, qui se tenaient durant toute l'année debout et muets aux pieds du maître , voluptueusement couchés, à leur tour, sur les lits incrustés d'argent du triclinium ! Quelle amère vengeance ils auraient pu exercer, s’ils avaient eu l’esprit satirique de Plaute leur frère ! Mais, arrêtés court par la chaîne dans leur développement intellectuel, les esclaves étaient ou des natures brutes ou de grands enfants. Aussi, tandis que les uns ne songeaient qu'à imiter la gloutonnerie patricienne et à se gorger de vin , les autres, en riant aux éclats, prutitaient des pouvoirs de leur royauté festinale pour ordonner à leurs maîtres, à leurs compagnons et aux curieux, de se dire des injures, de se plonger la tête daus un vase d’eau froide, ou de se barbouiller la figure de suie1. A peine si, au milieu de celte multitude servile, accablée par l’ivresse, couchée à table ou jouant avec des noix, on voyait quelques esclaves sérieux, qui, par un vague pressentiment de l'avenir, jouaient aux tribunaux, au sénat et aux comices.

Le premier jour des Saturnales, avant le coucher du soleil, chacun s'envoyait des présents. Les riches qui, dans ces occasions, déploient souvent leur magnificence par vanité, ne dédaignaient pas l'offrande modeste du client ou du pauvre , et des loteries, où le sort envoyait parfois une tessère dérisoire parmi celles qui dotaient l’heureux gagnant d'un lot précieux, signalaient la libéralité des Césars. Lors de leur établissement, c'est-à-dire l'an 258 de Rome, les banquets de la première journée terminaient les Saturnales. On en prolongea la folie par des adjonctions successives, d'abord pendant cinq jours, et puis enfin pendant une semaine, en y joignant les Opalies et les Sigillaires.

Ces deux fêtes, évoquant, l'une le souvenir de Cérès, qu'on priait assis sur la terre, dont elle était le mythe, et l'autre le souvenir du Temps, qui , dans le même ordre d’idées, menaçait l'homme sans cesse de sa faux , car les figurines d'or, d'argent ou d’argile offertes à Saturne jouaient le rôle de victimes expiatoires : ces deux fêtes, disons-nous, célébrées à la fin de l'année, et mêlant les images de la vie fugitive et de la mort prochaine à l’orgie brutale de ce million d’esclaves, cachaient sous l'aile de la religion le délire des Saturnales.

4. Jupiter, dit Saturne, n’a de relâche que pendant ma fête, oh je reprends le sceptre du monde une semaine, pour rappeler aux hommes la doaceur de mon règne. Dans ce temps heureux le blé germait sans culture , il coulait des fleuves de lait et des sources de miel et de vin. Tout était commun. Il u’y avait ni pauvre ni riche. On ne trompait , oo ne trahissait personne; enfla c’euil le siècle d'or. C'est pourquoi, tant que durent les Saturnales, qui en sont l'image, il o j a ni maître ni rsrlave. et l’on ne fan que rire et danser. [ Lucien, la Salurualet , dtilof . Saturne et son ministre. ) i Lucien , la SulHntales.

INSTITUTIONS RELIGIEUSES

Voilà, dans son esprit et dans sa forme liturgique, le polythéisme romain. Le génie de l'ancien monde respire dans la création, dans le choix des époques et la célébration de scs fêtes, comme aussi dans le rapport intime où les Romains les concevaient avec les origines de leur ville ' . Reposant à la fois sur le principe politique et sur le principe divin, étroitement liées à la constitution, qu'elles appuyaient de toute* leurs forces, ayant pour hases onze siècles de durée et de respect; tout le passé, tous les triomphes, toute la puissance colossale du peuple-roi , sa gloire et son prestige, les institutions religieuses de Rome, semblaient indestructibles sur leur socle d’airain. Cent millions d'hommes les croyaient fondées pour l'éternité, et cependant l’heure de leur chute était proche : elles allaient tomber, écrasant Rome et couvrant le monde de ruines, bien qu'elles ne fussent minées que par une poignée de chrétiens cacnés au fond des catacombes '

I. Frédéric Crcazcr. He/igions it l’Antiquité, Ionie 1/1 . 1* partie.

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